Palestine occupée

La béatification de Tartuffe



Manuel de Diéguez
Dimanche 20 Juin 2010

La béatification de Tartuffe
1 - La première exposition internationale de l' encéphale de notre espèce
2 - Dévotions et fourrages
3 - Naissance de saint Tartuffe
4 - Les signes de croix de la démocratie et l'avenir de l'anthropologie critique
5 - La dialectique de l'Histoire et les poupées russes
6 - L'échiquier n° 1
7 - L'échiquier n° 2
8 - L'échiquier n° 3
9 - L'échiquier n° 4
10 - Demain, la Palestine éternelle

1 - La première exposition internationale de l' encéphale de notre espèce

A l'heure où le blocus de Gaza met la démocratie mondiale devant le choix entre la civilisation et la barbarie, à l'heure où les tyrannies se parent du trophée, de la Liberté, à l'heure où la politique se révèle une Eglise divisée entre ses psalmodies surannées et ses missionnaires en prières, à l'heure où l'autorité emprunte les traits d'une ecclésiocratie scindée entre sa hiérarchie en chasubles et ses robes de bures, seule l'anthropologie scientifique et critique tente de se présenter en témoin de l'encéphale schizoïde des évadés de la zoologie.

Cette discipline parviendra-t-elle à démontrer que les classes dirigeantes se sont organisées de tous temps en un clergé avide d'exercer ses prérogatives du haut des nues et de pratiquer une éthique minimale sur la terre ? Prouvera-t-elle que tout sacerdoce de la justice se donne à peu de frais une doctrine de consolidation de son cynisme et d'auto-légitimation de ses dévotions? Car à toutes les époques également, une mince frange apostolique se dégage du corps massif des tenants de l'alliance frelatée que les religions ou les idéologies scellent entre leur ciel et leurs affaires.

A ce titre le blocus de Gaza présente la première exposition internationale du fonctionnement de l'encéphale de notre espèce, et cela non point parce que l'histoire du monde n'aurait jamais fourni de spectacle équivalent à celui d'une ville d'un million et demi d'hommes, de femmes et d'enfants affamés sous les yeux des prêtres du suffrage universel, mais parce que ce théâtre ne s'était jamais présenté sous le regard de six milliards et demi des croyants déchirés entre les prie-Dieu de leur justice et les pots au feu de leur catéchisme. Seule l'ubiquité du son et de l'image, seule la gratuité des places offertes à tous les spectateurs, seule l'universalité du culte dichotomique rendu à quelques idoles du langage, seul l'affichage verbifique des vieux pôles du "péché" et de la "vertu" permet à l'anthropologie critique de laisser sur place les chefs-d'œuvre ridiculement locaux et dérisoirement datés dont Macbeth, Hamlet, Gulliver ou don Quichotte ne fournissaient aux lecteurs qu'un horizon borné.

2 - Dévotions et fourrages

Ce qu'il y a de fascinant, de fasciné et de fascinatoire dans le spectacle bifide offert à la simianthropologie critique, c'est le spectacle hallucinant, halluciné et hallucinatoire de l'alliance du tartuffisme avec les abstractions sonores dont la piété démocratique se nourrit. Quand Israël décide de charger une commission d'Etat à ses ordres d'établir que le blocus alimentaire d'une mégapole serait conforme au droit international et que, par conséquent, l'arraisonnement, même sanglant, d'une flotte du "terrorisme humanitaire" qui prétendait secourir les affamés serait légitime au regard du droit international susdit, le genre humain fait monter pour la première fois sur les planches et sous son propre regard le personnage bancal qu'il fut de tous temps à lui-même. Car le résultat ordonné aux enquêteurs se trouve inclus dans l'énoncé tautologique et impérieux de ses objectifs, puisque les faux juristes sont chargés de "préserver la liberté d'action de nos soldats" et de "prouver que nos actions étaient de caractère défensif et donc justifiées".

Il ne fait pas de doute que si Hitler avait gagné la guerre, le Quai d'Orsay d'aujourd'hui soutiendrait mordicus qu'en 1939 l'Allemagne se trouvait en état de légitime défense face à l'agression polonaise; il ne fait pas de doute non plus que si le communisme avait triomphé, on enseignerait dans les écoles de la République et sous la bannière tricolore que Staline s'était vu contraint de déclarer la guerre à la Pologne, puis à la petite Finlande afin de combattre les ennemis de la liberté. Mais comparaison n'est pas raison: la domination sans partage qu'Israël exerce sur le monde d'aujourd'hui est d'un type si entièrement nouveau que l'histoire de l'humanité n'en fournit aucun exemple. Car l'Etat juif a pris les devants et c'est en gardien du temple de la démocratie mondiale qu'il ordonne, aux yeux de la planète entière des fidèles, qu'une Commission nationale de serviteurs du pouvoir déguisés en magistrats démontre urbi orbi que l'armée israélienne aurait été sauvagement agressée par des secouristes coupables du pire des forfaits : n'ont-ils pas, de leur propre aveu, tenté, comme il est rappelé plus haut, d'apporter par la voie maritime de la nourriture et des biens de première nécessité aux malheureux démocratiquement encagés depuis plus de trois ans par les soins d'une armée d'apôtres de la Liberté?

On mesure mal la portée immense de cette volte-face de la civilisation mondiale : pour la première fois, la conscience du genre humain se trouve officiellement mise en demeure de renier sans retour non seulement la distinction entre le juste et l'injuste, mais la séparation originelle entre le vrai et le faux sans laquelle jamais une raison universelle n'aurait pu débarquer sur la terre.

Qu'un Etat tout neuf, mais tenu pour légitime par le droit international, donne des ordres à ses magistrats dans une démocratie supposée vertueuse est un message clair, encore qu'il ne soit pas démontré que Hitler ou Staline auraient eu la sottise de recourir à un stratagème aussi spectaculairement mal ficelé ; mais qu'une initiative aussi grotesque ne stupéfie, n'ahurisse et n'esbaudisse pas tous les Etats civilisés de la planète et que cette folie se trouve applaudie sur la terre entière par des démocraties aux mains jointes, voilà qui contraint l'anthropologie critique à se placer au cœur de la politique mondiale, tellement le délire à l'état pur défie le simple récit des greffiers, tellement il serait ridicule de raconter l'événement banalisé et miniaturisé d'avance à l'école des historiographes et des chroniqueurs précautionneux ; car le protagoniste de la représentation n'est autre qu'une espèce qui défie ses huissiers chaque fois qu'elle se donne à observer en tant que telle et dans les conditions-limites qui révèlent sa nature la plus cachée.

3 - Naissance de saint Tartuffe

Ce qui rend illimité le champ du regard proposé aux spectateurs par le déroulement de la pièce scène par scène et acte après acte, c'est que le héros principal en est un animal dont la nature religieuse se révèle d'origine chromosomique. C'est de naissance que cette espèce se présente déchirée entre ses ex-votos et à ses marmites du diable, c'est au berceau que son cerveau se scinde entre l'ange et la bête, c'est dès l'enfance qu'elle lève au ciel des yeux pieusement éplorés, mais secs. La scission mentale qui caractérise les évadés de la zoologie et qui les scinde leur vie durant entre leurs cierges et leur cuisine livre leur conscience à un double râtelier, celui de leurs dévotions et celui de leurs fourrages.

Mais quand la France et d'autres Etats dits démocratiques félicitent le dément avec empressement et le couvrent de fleurs pour avoir franchi, à les entendre, un grand pas en direction de la loi et du droit, il devient évident qu'une espèce cérébralement dédoublée entre "l'ange" et la "bête" de Pascal n'avait jamais été observée d'un œil froid. On s'imaginait qu'elle faisait la bête à faire l'ange et vice versa, alors qu'il n'y a pas d'oscillation entre l'animal séraphique et l'animal à la soupe, mais seulement une soudure d'acier entre les deux psychogénétiques.

Gaza va bouleverser l'anthropologie du tartuffisme ; car il apparaîtra maintenant que le héros de Molière était "sincère" quand, démasqué, il se proclamait soudainement le pire des pécheurs et se remettait subitement à l'abri de l'ange qui lui fournissait sa cuirasse cérébrale. Voyez la beauté du coup: le voici protégé derechef, puisque son entourage le salue de nouveau comme un modèle de la sainte humilité des vrais chrétiens. Que se passera-t-il quand la fraction pensante de la planète verra la France partager avec M. Nicolas Sarkozy les lauriers des dévotions démocratiques de saint Tartuffe sur la scène internationale?

4 - Les signes de croix de la démocratie et l'avenir de l'anthropologie critique

Jamais encore on n'avait vu de Sirius le singe rendu ecclésial à titre psychogénétique, le singe rendu cultuel par un verdict de la nature, le singe rendu sacerdotal par son évolution cérébrale naturelle, bref le singe dévot multiplier à ce point les signes de croix de la démocratie idéale. Pourquoi personne n'ordonne-t-il de mettre la main au collet de l'agresseur de Gaza? Parce que chacun se regarde en lui-même s'agenouiller devant ses deux mangeoires, celle de l'ange qu'il voudrait être à lui-même et celle du picotin dont sa panse se remplit. Gaza fera débarquer les futurs confesseurs de la politique planétaire de la "liberté" dans une culture laïque devenue exsangue, Gaza fécondera une raison occidentale décervelée, Gaza enfantera les spectrographes de l'animal tueur et séraphique, Gaza permettra à un humanisme mondial endormi de retrouver le capital, devenu souterrain, de la connaissance des secrets d'Adam que le souffle des grands mystiques avait allumé tout au long des siècles de popote de l'Occident, Gaza introduira la psychobiologie des idoles dans la psychanalyse d'un Dieu auquel la politique des démocraties sert désormais de réflecteur mondial, Gaza placera l'animal cérébralisé et vertueusement sanglant dans la postérité de Darwin.

Mais surtout Gaza permettra aux sciences humaines de demain d'observer de l'extérieur les échiquiers des "Connais-toi" d'autrefois et de réduire les problématiques qui régissaient la géopolitique classique au rang de jouets cérébraux. Depuis lors, nous commençons de les enchâsser l'une dans l'autre à la manière des poupées russes, depuis lors, le meurtre humain est en voie de se trouver radiographié.

5 - La dialectique de l'Histoire et les poupées russes

La politique internationale se rend "intelligible" sur les échiquiers mentaux qui commandent ses questions et ses réponses, puisque les joueurs changent sans se lasser les règles qui commandent le mouvement des pièces. Du coup, il serait impossible de s'y retrouver si l'histoire n'avait l'intelligence de réfuter insidieusement et par la bande les stratégies successives des poupées russes qui s'emboîtent les unes dans les autres, comme il sera exposé ci-dessous. Car chacune est appelée à démontrer les apories sur lesquelles la précédente était construite. La logique aux yeux fermés qui commande l'enchâssement des poupées est la suivante: prenez les S 300 que la Russie tarde tellement à livrer à l'Iran. Ces atermoiements se trouvent téléguidées à l'école de quatre échiquiers dont l'enchaînement dans la durée illustre non seulement le passé et l'avenir des masques cérébraux dont use le singe parlant, mais permet, en outre, de prophétiser le tour que prendra cette stratégie quand la quatrième poupée se trouvera placée entre les mains du fabricant de toutes les poupées russes du monde.

Je rappelle que les S 300 sont des boucliers anti-missiles russes qui détecteraient infailliblement et détruiraient en vol les missiles nucléaires qu'Israël s'aviserait de lancer sur l'Iran. La simianthropologie générale tente donc de fabriquer le logiciel dont les performances électroniques résoudraient l' équation suivante: comment Israël a-t-il construit la calculatrice géante qui interdit à la fois à Téhéran de se fabriquer l'arme nucléaire et de se protéger contre celle dont Israël menace ce pays? L'exploit de la super calculatrice israélienne demeurera énigmatique aussi longtemps que vous n'aurez pas décrypté les secrets simianthropologiques de la focalisation du sionisme sur un seul objectif, celui de détourner l'attention de la planète sur un Iran à peindre en Lucifer des pieds à la tête. L'analyse de la stratégie des poupées russes s'emboîtera à son tour dans ce décodage.

6 - L'échiquier n° 1

A - Une partie diplomatique difficile

A la suite de la chute du mur de Berlin, en 1989, les Etats-Unis avaient promis à la Russie post-marxiste qu'ils n'étendraient pas la pieuvre militaire composée de leurs vassaux européens jusqu'aux anciens auxiliaires de la Russie, qui se trouvaient parqués dans l'enceinte du Pacte de Varsovie, ce qui, pendant quarante ans, avait mis les deux livrées face à face dans l'arène de la politique internationale.

Naturellement, il s'agissait d'un piège diplomatique tellement enfantin que seul un néophyte tel que M. Gorbatchev pouvait y tomber la tête la première. Quand Washington eut conduit ses troupes en Hongrie, en Bulgarie, en Roumanie, en Pologne, en Tchéquie, en Slovaquie et aux Pays Baltes, l'enfant de chœur russe avait élevé les bras au ciel; mais lorsque, en 2008, M. G. W. Bush avait tenté d'installer des boucliers anti-missiles en Pologne et jusqu'en Ukraine afin de souligner sa victoire sur la Russie et d'humilier le vaincu de la guerre froide, la branche européenne de l'empire américain était déjà devenue un troupeau relativement indocile, et cela au point que la France, l'Allemagne et l'Angleterre avaient tenté de tenir en laisse le taureau d'outre-Atlantique et de le reconduire tout écumant à l'étable.

Aussi la Maison Blanche avait-elle jeté ses alliés européens aux orties afin de conclure avec la Pologne et la Tchéquie les accords d'une vassalisation séparée. Comment jeter maintenant ces accords à la corbeille sans humilier des bénéficiaires leurrés et amers, candides et dépités, déconfits et ridiculisés , mais sur le point de s'initier aux secrets de la politique internationale et d'ouvrir des yeux dessillés sur les ressorts des empires?

M. Barack Obama jouait une partie diplomatique difficile. Retirer le bouclier, c'était armer ses ennemis républicains au Sénat d'une argumentation nationaliste et patriotique redoutable, puisque la Maison Blanche paraissait leur fournir comme à plaisir une démonstration de la faiblesse d'esprit des Etats sitôt qu'ils ont passé sous la bannière des évangélistes du parti démocrate. Aussi la droite américaine se frottait-elle les mains au spectacle d'un Président auquel il était bien impossible de faire valoir aux yeux du peuple que l'indocilité grandissante des auxiliaires et serviteurs de la nation de la liberté et du salut sur la scène du monde le réduisait à battre en retraite sur le champ de bataille d'un Vieux Continent à demi réveillé et qui commençait non plus seulement d'ouvrir les yeux sur soixante ans de sa servitude, mais qui en éprouvait une honte profonde.

B - " Nous sommes nés pour la noblesse de la liberté " (Cicéron)

Placé au cœur d'une tragédie de la lâcheté politique elle-même oscillante entre la fatigue des serfs et leur rébellion , il était impossible d'introduire dans les accords avec la Russie la rédaction noir sur blanc d'une clause qui aurait interdit à l'ex-empire soviétique d'honorer le contrat que Téhéran avait signé en bonne et due forme avec le Kremlin pour l'achat de S300 au prix exorbitant de huit cent millions de dollars. Dans ce cas, une Russie qui se serait montrée de plus mauvaise foi qu'un consortium capitaliste ruinait sa crédibilité diplomatique à l'échelle de la terre entière.

Mais préciser que les S 300 seraient fidèlement livrés et payés rubis sur l'ongle c'était non seulement déclencher dans le monde entier un Niagara de protestations de la presse sioniste, mais soutenir les efforts planétaires d' Israël pour présenter la Chine et la Russie pour des fauteurs de guerre invétérés et tellement terrifiques qu'ils ne craignaient pas d'armer le Diable iranien des foudres d'une apocalypse dont personne n'était autorisé à douter qu'elle pulvériserait le globe terrestre et le réduirait à l'état de vapeur dans les plus hautes régions de l'atmosphère. De plus, les Républicains américains ne manqueraient pas d'entonner les psaumes et les cantiques de la "démocratie véritable".

Ecoutez-les d'ici enfoncer leur clou en choeur: Voyez, M. Barack Obama, comme nous avions cent fois raison de refuser de nous retirer de la partie Est de l'Europe où, depuis 1989, nos armes glaçaient d'effroi les ennemis potentiels de la Liberté: vous avez ruiné en un tournemain notre règne et notre puissance dans cette région stratégique de la mappemonde, et cela sans aucune contre partie, puisque la Russie n'a pas perdu une seconde pour occuper la portion centrale du globe terrestre que vous avez sottement abandonnée aux glaives de nos ennemis. Vous nous reprochez l'esprit guerrier qui inspirerait l'hégémonie politique que nous exerçons sur la planète depuis 1945; mais voyez combien nous étions de sens rassis, puisque Moscou ne connaît que la force des armes et se rit de votre légèreté d'évangéliste de pacifiste et de rêveur de l'empire."

Comment un M. Barack Obama tout piteux aurait-il indigné et stupéfié le peuple américain par l'aveu que l'Europe rechignait à porter plus longtemps la casaque des vassaux, que les képis se chargeaient en vain des galons de la démocratie impériale, que l'uniforme américain ne faisait décidément plus recette sur la terre et qu'en échange d'un silence discrètement convenu entre les parties sur la livraison des S 300 à l'Iran, Moscou s'était discrètement engagé en coulisses de ne plus appeler bruyamment les démocraties garrottées à la désertion, alors que, même en Allemagne, on avait entendu pour la première fois des députés du Bundestag crier sur les toits que les légions allemandes en Afghanistan et en Irak étaient une honte pour les Germains. N'avait-on pas vu un latiniste impénitent monter à la tribune pour appeler la nation aux retrouvailles avec la souveraineté de ses ancêtres?

Comment arrêter la marée de l'insoumission si Cicéron venait à la rescousse des défenseurs de la liberté allemande, avec le rappel de sa célèbre apostrophe au Sénat qu'on trouvera dans la péroraison de sa troisième Philippique: "Rien n'est plus détestable que le déshonneur, rien n'est plus honteux que la servitude. Nous sommes nés pour la noblesse de la liberté : ou bien nous la conserverons, ou bien nous mourrons dignement avec elle." Tel est l'échiquier sur lequel la première poupée russe présentait ses atours.

7 - L'échiquier n° 2

Si nous observons maintenant les charmes affichés de la seconde poupée russe, celle dans laquelle nous allons introduire la première tout habillée et parée, quel échiquier nouveau de la politique internationale apparaîtra-t-il au regard de nos anthropologues de l'Europe asservie et quelle problématique un peu plus étendue attirera-t-elle l'attention de nos habilleurs de poupées?

En premier lieu, il faut se répéter que toute géopolitique repose nécessairement sur une logique impérieuse et que toutes les logiques sont construites sur le modèle décrit par Platon. Car ce philosophe s'est montré si peu prisonnier de la géométrie d'Euclide de son temps, qui n'allait trépasser qu'en 1904, qu'il écrit à peu près: "Voyez comme cette discipline déroule des raisonnements rigoureux et nécessairement à l'abri de toute contradiction interne, puisqu'elle fonde son autorité sur des axiomes soustraits à l'examen tant par nature que par définition, de sorte qu'il suffit de suivre docilement et pas à pas les conséquences naturelles de ses postulats pour construire une mathématique d'une logique interne irréfutable."

Sur l'échiquier précédent, les règles de la partie se trouvaient fatalement prédéfinies de telle sorte que le décret central qui assurait la cohérence mentale de la politique mondiale se trouvait soustrait à l'examen, ce qui plaçait d'avance l'Iran chiite au cœur de la géométrie de l'époque. Que disait le théorème de Pythagore alors régnant sans partage? Que la raison universelle exigeait qu'il fût interdit à jamais aux Persans d'enrichir leur uranium, tant aux fins de produire de l'énergie électrique à leur compte qu'aux fins de s'armer par leurs propres moyens de la puissance alors sottement accordée à une arme suicidaire; car, disait-on, l'accession de ce pays à la maîtrise de la foudre suprême menacerait "l'équilibre politique au Moyen Orient".

Or, les couturiers de cette poupée-là demeuraient aussi cachés aux regards des géomètres euclidiens de la politique que ceux de la poupée précédente ; car si l'échiquier de l'Histoire tridimensionnelle sur lequel ils mettaient leurs théorèmes artificiels en scène était devenu visible, on se serait aperçu que tout le monde jouait dans une cour d'école.

Pourquoi les négociateurs qui avaient signé les accords entre le Nouveau Monde et Moscou et qui avaient conduit ces Etats à édicter des sanctions économiques contre l'Iran jouaient-ils les yeux bandés et sur un préau minuscule, alors qu'il leur aurait fallu se demander au préalable de quelles étoffes ils avaient habillé leur poupée pour que personne ne se demandât pourquoi le nucléaire militaire iranien serait apocalyptique, alors que celui d'Israël était un enfant de chœur, et cela quand bien même Tel Aviv ne cessait de montrer les dents à la Perse, et pourquoi il suffisait qu'une nation se procurât une arme inutilisable à deux sur un champ de bataille pour qu'on l'autorisât à se pavaner fier comme un Artaban de basse-cour ? Pourquoi tout le poulailler se prosternait-il alors devant sa crête et ses ergots ?

On voit que la seconde poupée de la politique internationale occupe un tout autre échiquier que celui de la première et qu'elle s'exerce à une tout autre problématique de la paix et de la guerre; mais on voit également que ses falbalas doivent demeurer invisibles à leur tour et que le danger est grand qu'une troisième poupée russe vienne cacher la seconde sous de plus larges frous-frous. Car si l'Inde, le Pakistan, Israël s'égosillent dans la cour du nucléaire aux côtés des Etats-Unis, de l'Angleterre, de la France, de la Chine et de la Russie, quel intérêt ces deux dernières nations avaient-elles de payer leur tribut à une géométrie dont l'arc de triomphe s'appelait le théorème de Pythagore?

8 - L'échiquier n° 3

A - Les hésitations des tremblants

Quels seront les vêtements et les revêtements de la dialectique dont s'habillera la troisième poupée russe, celle dans laquelle nous allons loger la géopolitique infirme des deux premières, qui prétendaient interdire à l'Iran aussi bien de s'armer que de se défendre, alors que nous sommes entrés dans la physique à quatre dimensions depuis Einstein et dans la politique quadridimensionnelle depuis Hiroshima? Répétons-le on ne saurait mettre une poupée russe en terre et célébrer ses funérailles que si l'on observe l'échiquier obsolète qui alimentait sa problématique . Et maintenant, nous savons que le mouvement des pièces est toujours commandé du dehors par un personnage qui encercle le champ d'action précédent. Pour déshabiller nos princesses successives de la raison politique, il faut donc à tout coup disposer d'un appareil d'optique suffisamment perfectionné pour suivre de près les mouvements les plus cachés des poupées enchâssées dans le coffret de la dialectique de leur époque. Or, tout le théâtre des deux premières poupées se disloque quand la troisième enterre sans fleurs ni couronnes leur problématique rapidement devenue trop étroite et observe à la jumelle le nouvel horizon sur lequel l'Histoire s'est ouverte.

Observons donc les coordonnées du drame: pourquoi la Chine et la Russie n'ont-elles pas emboîté le pas à la Turquie et au Brésil, dont le coup de massue de leur accord séparé avec l'Iran avait ébranlé le sceptre fatigué des cinq premières puissances nucléaires du monde et démontré à la terre entière que le bois en était rongé jusqu'au cœur? C'est que ces deux puissances à la démarche encore mal assurée ont eu une réaction frileuse et même apeurée: si elles montaient trop précipitamment dans le train en marche, ne risquaient-elles pas de perdre pour longtemps quelques apanages péniblement acquis en 1945? Ne valait-il pas mieux prendre ses précautions et s'assurer au préalable qu'on allait gagner au change? Si l'on se plaçait trop tôt aux côtés des protagonistes d'une planète à nouveau en marche, le rôle dirigeant qu'on exerçait en compte à demi auprès des guides occidentaux de l'Histoire ne serait-il pas compromis.

C'est pourquoi un rapide survol des prémisses de la troisième problématique des poupées exige un examen du potentiel de leur échiquier et des virtualités de leur logiciel. La Turquie exploitera la situation de la manière ci-après: premièrement elle considèrera, certes, qu'elle paraîtra abandonnée par la Chine et la Russie, donc isolée au milieu du gué et dangereusement affaiblie par une solitude qui semblera réduire un instant son alliance avec le Brésil à une province impuissante de la géopolitique. Mais, secondement, elle se souviendra de ce que Pizarre n'a conquis l' Amérique que pour avoir incendié sa flotte et s'être interdit le retour. Ce n'est jamais que l'épée dans les reins qu'on avance avec vaillance et à coup sûr, parce que c'est seulement à ce prix que l'espace s'ouvre à perte de vue devant les nouveaux conquistadors - des alliés trop encombrants ne font jamais que boucher l'horizon.

B - Le monde à l'heure de Pizarre

Mais comment avancer résolument et d'un bon pas dans un champ débroussaillé à souhait et sous un ciel éclairci? D'abord les Etats-Unis étaient sur le point de lever le camp en Irak et l'heure de leur fuite de l'Afghanistan était proche de sonner au beffroi du bon sens. Dans ces conditions, il fallait prendre le contrôle du nord de l'Irak, alors occupé par les Kurdes et se mettre en mesure d'exploiter ses immenses richesses en pétrole. Puis, il fallait consolider encore l'alliance fraîchement conclue avec l'Iran, et pour cela, lui laisser le centre et le sud du pays. De plus, si une nouvelle flottille de la Liberté courait sous pavillon turc au secours de Gaza et si Israël menaçait Ankara de l'arme nucléaire, ou bien l'alliance des vassaux de l'Amérique se verrait contrainte par les traités de protéger la Turquie - l'article 5 de leur Charte y pourvoyait - ou bien leur sceptre achevait de se révéler d'un bois vermoulu et, dans ce cas, quelles retrouvailles inespérées avec la Chine et la Russie à fêter dans les rues? Enfin, avec l'aide du Pakistan, puissance nucléaire et partenaire stratégique de la Turquie depuis longtemps, la route était toute tracée pour devenir à son tour une puissance nucléaire, et cela bien plus rapidement que l'Iran.

Et puis, quel ridicule diplomatique pour les huit puissances nucléaires, de prétendre mettre un terme à la prolifération d'une arme inutilisable par nature sans commencer par s'en défaire elles-mêmes et conformément à leur propre et solennel engagement? Que de garants de l'impossibilité d'arrêter le fleuve de l'histoire ! Car le Hezbollah et la Palestine attendaient avec impatience d'entrer dans la danse, tellement le blocus de Gaza se révélait un paradis politique du seul fait qu'il faisait basculer du côté d'Ankara le sceptre de la conscience universelle; le vrai Pizarre, c'est l'éthique même du monde, le vrai Pizarre n'est autre que le héros qui, depuis les origines, met le feu à ses vaisseaux, le vrai Pizarre est l'incendiaire dont les flammes consument le bois pourri de l'Histoire. Mais alors qui portera un regard de feu sur les trois poupées, qui dépassera la problématique des poupées, qui dévoilera l'ultime échiquier, celui de l'histoire dont seule l'anthropologie critique connaît les ressorts?

9 - L'échiquier n° 4

Voici que le maître des poupées entre en scène. Il n'y va pas par quatre chemins. Celui-là n'est pas une poupée, celui-là ne se laisse cerner qu'à l'école d'un regard sans frontières. Alors, les anciennes pièces du jeu ne savent plus où donner de la tête. C'est l'Histoire qui se charge de démonter tout le théâtre. Quelle dialectique des poupées, quelle problématique des poupées, quelle arène des poupées invoquer quand Clio débarque sur les planches et bouscule les personnages de la pièce, quand Clio renvoie toute la représentation à d'autres règles de la partie?

Et voici que les vieilles poupées se mettent en tête de partir en guerre, qu'elles s'arment en hâte et de pied en cap, qu'elles prétendent envahir le Liban, qu'elles bombardent et affament la population de Gaza, que leur glaive usé s'exerce à un dernier carnage, qu'elles chantonnent dans l'arène de la mort - mais déjà le regard de l'l'Histoire porte sur le faux théâtre des poupées. Mais qui donc a donné son globe oculaire à l'Histoire réelle, qui l'a précipitée sur l'échiquier véritable du temps des peuples et des nations, qui l'a montrée déguisée en poupée, qui a emboîté les poupées les unes dans les autres, qui leur a accordé un champ de vision limité, sinon un souverain dont la psychophysiologie se joue de l'emboîtage des poupées et ignore leur pas de danse dans le cirque de la politique?

Dès le 17 juin, la Chine et la Russie ont commencé de payer le prix de leur courte vue et de leur sottise . Un prix exorbitant: les Etats-Unis et leurs vassaux européens ont aussitôt signé à Bruxelles des sanctions bien plus lourdes contre l'Iran que celles auxquelles Pékin et Moscou avaient consenti, et cela sans seulement consulter les deux traîtresses. Ecoutez bien, mes enfants: si vous abandonnez votre droit de veto, si vous donnez un signe de faiblesse de cette taille, c'est le symbole de votre puissance que vous condamnez au naufrage et vos amis d'un instant - mais vrais rivaux- vont vous larguer d'un haussement d'épaules. C'est ainsi, qu'à écouter les gémissements de M. Medvedev, qui se plaignait des sanctions supplémentaires imposées à l'Iran par l'Amérique et l'Europe, le secrétaire d'état américain Robert Gates a ironisé à propos de la nouvelle position russe et l'a qualifiée de "schizophrénique".

Comment la Russie et la Chine vont-elles reconquérir leur rang, alors qu'il n'y a plus de difficulté, pour le reste du monde, à se passer de leur présence si l'effondrement des symboles est le signe de la mort politique? Question: M. Poutine n'a-t-il pas réussi à éviter un désastre diplomatique ou bien s'est-il assuré sa réélection à la tête de l'Etat, à démontrer qu'on ne change pas aisément un gentil professeur de droit en un homme d'Etat?

10 - Demain, la Palestine éternelle

Il va falloir observer la danse des poupées sans foi ni loi de la démocratie mondiale, il va falloir donner nos ordres au maître de ballet d'une justice truquée, il va falloir négocier les rubans des bombes nucléaires et le poids de leur foudre, parce que, dans les coulisses de l'histoire des poupées, le dentelier de la mort n'a cure de ces jeux et rend les verdicts d'une raison sans appel. Que dit-il aux brodeurs des fanfreluches du destin? Que Gaza n'est qu'un leurre, que derrière cette poupée il n'y a plus de poupées, mais la Cisjordanie bâillonnée, la Palestine garrotée, Jérusalem occupée. Alors, le roi qu'on appelle l'Histoire ferme le théâtre des poupées. Que dit ce personnage aux acteurs qu'il a chassé des planches? Qu'un peuple est un vivant en chair et en os. Qu'il broute l'herbe du pré où il est né. Qu'il parle la langue dont sa terre a fait monter les moissons. Qu'il se donne les dieux et les étoiles qu'appellent son ciel et son soleil Qu'on ne transporte pas une nation d'un pâturage à un autre. Que les nations ne sont pas des troupeaux qu'on parque à son gré sous tel ou tel méridien.

Le voilà, le démiurge qui arrêtera le bal sanglant des poupées, le voilà le souverain qui dira à Israël que les bombes au napalm de la Démocratie ne sont que feux follets sur la terre de la Palestine éternelle, parce que le roi du temps et des nations, ce n'est pas le glaive de Tsahal, mais les larmes et le sang d'un peuple de quinze cent mille corps enfermés dans Gaza. La voix du monde n'est pas celle des négociateurs de la foudre, le sang du monde n'est pas celui des bouchers de Gaza - la mémoire, la voix et le sang du monde sont les langues de feu de l'esprit.

C'est pourquoi la bombe de Téhéran se trouve d'ores et déjà exposée sous vitrine dans le magasin de jouets où les poupées russes de l'Histoire ont cessé de parader, c'est pourquoi la bombe russe et la bombe américaine, et la bombe d'Israël et toutes les autres floralies de la folie du monde se parent de broderies du passé et exhalent un parfum oublié, parce que la herse des siècles passe outre aux faux sourires des poupées ; voici que monde à l'horizon le soleil de la Palestine immortelle, celle dont Israël n'aura interrompu qu'un instant les labours. .

le 20 juin 2010



Dimanche 20 Juin 2010


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