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La bataille à laquelle les médias ont cru (par Gareth Porter)


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Mercredi 17 Mars 2010

La bataille à laquelle les médias ont cru (par Gareth Porter)

Pendant des semaines, le public états-unien a suivi ce qui semblait être l’offensive la plus importante de leurs troupes en Afghanistan: celle contre Marjah, «une ville de 80'000 habitants» et le centre logistique du mouvement islamiste taliban dans la province du Helmand, au sud-ouest du pays.

L’idée – répandue en février 2010 – que Marjah avait 80'000 habitants était un élément clé pour donner l’impression que la localité représentait un objectif stratégique beaucoup plus important que d’autres districts du Helmand.

En réalité, l’image que les militaires ont fournie de Marjah, et qui a été fidèlement reproduite par les principaux médias des Etats-Unis, constitue l’un des exemples les plus dramatiques de désinformation de toute cette guerre qui a commencé en octobre 2001, apparemment dans le but de présenter cette offensive comme étant un tournant historique du conflit.

Marjah n’est pas une ville, ni même un vrai village, mais plutôt un groupe d’habitations de producteurs ruraux ou une zone agricole étendue comprenant une grande partie de la vallée du fleuve Helmand, au sud du pays.

Un fonctionnaire de la Force Internationale d’assistance et de sécurité (ISAF), qui a demandé de conserver l’anonymat, a reconnu auprès du journaliste de l’IPS (Inter Press Service) que cette localité «n’est absolument pas urbaine. Marjah est une communauté rurale. Il s’agit d’un groupe d’habitations paysannes de bourgade, avec des maisons familiales typiques». Le fonctionnaire a ajouté que les résidences sont relativement prospères dans le contexte afghan.

Richard B. Scott, qui a travaillé jusqu’en 2005 à Marjah en tant qu’expert dans le domaine des risques – pour l’Agence des Etats-Unis pour le Développement International (USAID, d’après le sigle en anglais) – est d’accord sur le fait qu’il n’y a rien dans cette localité qui puisse la faire passer pour un site urbain.

Pendant un entretien téléphonique avec le journaliste de l’IPS, il a expliqué qu’il s’agissait «d’un site rural» avec «une série de marchés agricoles dispersés».

Selon le fonctionnaire de l’ISAF, ce n’est qu’en prenant compte de la population qui se trouve dispersée dans plusieurs bourgades et sur presque 200 kilomètres carrés, qu’il est possible d’arriver au chiffre de dizaines de milliers de personnes. D’après lui, Marjah n’a même pas été intégrée dans une communauté, même si maintenant il y a des projets de formaliser sa situation en tant que «district» de la province du Helmand.

Le fonctionnaire a reconnu que la confusion concernant la population de Marjah a été facilitée par le fait que ce nom a été utilisé pour désigner non seulement une zone agricole étendue, mais également la localité spécifique où se réunissent les producteurs ruraux pour tenir leurs marchés.

Néanmoins, la dénomination de Marjah «a été plus étroitement associée» à une localité spécifique, où il existe également une mosquée et quelques magasins.

C’est cette zone très limitée qui était l’objectif apparent de l’ «Opération Mushtarak» («Ensemble»), au cours de laquelle 7500 militaires états-uniens, afghans et de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) se sont engagés dans ce qui allait devenir la bataille entourée de la publicité la plus intense depuis le début de la guerre en territoire afghan.

Comment a pu débuter cette fiction que Marjah serait une ville de 80'000 habitants ?

L’idée a été divulguée aux médias par les «marines» (fantassins de la marine états-unienne) au sud du Helmand. Les premiers reportages mentionnant Marjah comme étant une ville avec une population importante font suite à un communiqué du 2 février par des sources militaires du Camp Leatherneck, la base états-unienne sur place.

Le même jour, un article de l’agence d’informations Associated Press (AP) citait des «commandants» des «marines» qui s’attendaient à trouver entre 400 et 1000 insurgés «cachés» dans cette «ville du sud de l’Afghanistan de 80'000 habitants». Le texte laissait penser qu’il y aurait des combats de rue dans un contexte urbain.

Ce même article caractérisait Marjah comme étant «la plus grande ville sous le contrôle des Talibans» et la qualifiait comme «axe logistique et de contrebande d’opium des insurgés». Il ajoutait que 125'000 personnes habitaient dans «la ville et dans des villages avoisinants».

Le lendemain, ABC News, qui fait partie de la chaîne de télévision états-unienne ABC, faisait référence à «la ville de Marjah» et assurait que celle-ci et les territoires environnants étaient «plus peuplés, urbains et denses (du point de vue démographique) que d’autres lieux que les ‘marines’ ont été capables de libérer et de contrôler».

A partir de là, les autres médias d’information ont adopté l’image d’une Marjah urbanisée et animée, en alternant les termes «agglomération» et «ville». Le 9 février, l’hebdomadaire Time parlait d’une «population de 80’000» personnes, et le 11 février le Washington Post faisait de même.

Lorsque l’Opération Mushtarak a été déclenchée, des porte-parole militaires des Etats-Unis se référaient à Marjah comme étant un centre urbain. Le 14 février, soit le deuxième jour de l’offensive, le lieutenant-colonel Josh Diddams a dit qu’en ce moment les ‘marines’ occupaient «dans la majeure partie de la ville».

Son exposé évoquait également des images de combats urbains et il mentionnait que les insurgés contrôlaient plusieurs «quartiers».

Quelques jours après le début de l’offensive, certains journalistes ont commencé à utiliser le terme «région», mais cela a contribué à la confusion plutôt que de clarifier la question.

Dans un même article du 15 février 2010, la chaîne d’informations CNN mentionnait Marjah à deux reprises, une fois en tant que «région» et l’autre comme s’il s’agissait d’une «ville», sans fournir d’explication sur cette apparente contradiction.

L’agence Associated Press a encore aggravé la confusion dans un communiqué du 21 février, en parlant de «trois marchés de l’agglomération qui s’étend sur 207 kilomètres carrés».

Une agglomération qui s’étendrait sur 207 kilomètres carrés serait plus grande que les villes de Washington, de Pittsburgh et de Cleveland aux Etats-Unis. Mais l’agence AP ne s’est pas aperçue de cette erreur de taille.

Bien après que les autres médias aient cessé de parler de Marjah comme étant une ville, le quotidien The New York Times la qualifiait encore de «ville de 80'000» personnes dans un article du 26 février.

La décision d’exagérer l’importance de Marjah en tant qu’objectif de l’Opération Mushtarak n’aurait pas été prise de manière indépendante par les marines du Camp Leatherneck.

D’après le manuel sur la contre-insurrection de l’armée, révisé par le Général David Petraeus en 2006, une des tâches centrales des «opérations d’information» dans ce type de guerre est d’ «imposer la narration COIN (acronyme de contre-insurrection)». Le manuel signale qu’habituellement cette tâche est de la compétence des «quartiers généraux supérieurs» plutôt que directement sur place.

D’après le manuel, les médias influent «directement sur l’attitude des publics visés en ce qui concerne la contre-insurrection, leurs opérations et l’insurrection contre laquelle ils se battent». Il ajoute que c’est une «guerre de perceptions... dirigée de manière constante par l’utilisation des médias».

Le général Stanley A. McChrystal, commandant de l’ISAF, se préparait visiblement à mener une telle guerre en prévision de l’opération de Marjah. Lors de remarques faites juste avant le début de l’offensive, McChrystal reprenait les termes du manuel de la contre-insurrection, notamment lorsqu’il a déclaré «Tout ceci est une guerre de perceptions».

Le quotidien The Washington Post a rapporté le 22 février que la décision de lancer l’offensive contre Marjah avait pour objectif d’impressionner l’opinion publique états-unienne avec l’efficacité des forces militaires de son pays en Afghanistan, démontrant ainsi qu’ils pouvaient obtenir «une victoire importante et éclatante».

L’idée que Marjah était une ville importante était une partie essentielle de ce message. (Traduction A l’Encontre)

* Gareth Porter est historien et journaliste d’investigation spécialisé dans la politique de sécurité nationale des Etats-Unis. Son dernier livre,  Perils of Dominance: Imbalance of power and the road to War in Vietnam, a été publié en 2006. Cet article a été écrit en langue anglaise pour IPS-Washington (11 mars 2010)

http://www.alencontre.org/autres/AfghPorter03_10.html http://www.alencontre.org/autres/AfghPorter03_10.html



Mercredi 17 Mars 2010


Commentaires

1.Posté par Al damir le 17/03/2010 10:03 | Alerter
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Les Américains, l'OTAN et leurs alliés se sont attelés à posséder des armes de Destructions massives (y compris chimiques, bactériologiques) et d'autres plus sophistiqués tel les drones, qui leur permettent d'effectuer des guerres avec le minimum de perte dans leurs rangs. De plus, ils déploient tous les efforts pour interdire aux autres nations et peuples l'usage de tels armes pour leur propre défense. Le problème central réside principalement et uniquement dans leur volonté manifeste de domination et de soumission des autres, ce qui n'est pas le cas de ces derniers.

2.Posté par sousou le 17/03/2010 13:38 | Alerter
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A Marjah tout était calme avant leur arrivée, et pas un seul combattant afghan à l'horizon ! Donnez la parole au résistant Afghan, vous entendrez un autre son de cloche.
Impressionner la population us par le sang des martyres, c'est facile avec des drones et des assassinats ciblé des chefs de la résistance. Les lâches... ai pas d'autre mots.
Qu'est ce donc que ce pays qui n'a jamais connue la guerre et qui la mène partout.
Cette fois ci, ils l'emporteront pas.
Les afghans se battent au nom de la liberté du peuple à l'autodétermination, les palestiniens aussi, même si cela doit durer jusqu'au dernier musulmans arabes ou pas.
Voir une grand mère virer de chez elle pour donner sa maison à la maffia moldave, n'est pas acceptable dans aucun pays.


3.Posté par Omar Mazri le 17/03/2010 14:49 | Alerter
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Excellent. Il faut faire tomber les leurres de la guerre psychologique.
Le Qur'àn en montrant la lutte permanente entre Satan et l'homme a montré les artifices de «Tout ceci est une guerre de perceptions» en utilisant le terme Zouyina lahoum a'malahoum : il a embelli à leur yeux leurs actions. Embellir, enjoliver et leurrer les uns pour enlaidir, diaboliser et faire douter les autres. Le Qur'àn montre la voie : la lumière contre l'obscurité, la vérité contre les préjugés, la lucidité contre l'insouciance.

Le mensonge ne tient la route que parce qu'il y a des insouciants et des ignorants consentants à être dupés pour plusieurs raisons : l'indolence, la paresse intellectuelle ou la cupidité. Nous avons la démonstration la plus forte dans la confrontation entre Moise et les magiciens. Ces derniers cupides, cherchant la proximité et les privilèges matériels du puissant du moment, ont donné l'illusion de manipuler un pouvoir sur la perception d'une masse crédule, aliéné par le regard admiratif et craintif devant la force et les symboles de pouvoir et de richesse de Pharaon et de ses notables.

Contre l'illusion et la manipulation Moise a exposé des faits et a manié la réalité pour la montrer vérité qui triomphe sur le mensonge. Effectivement «Tout ceci est une guerre de perceptions» qu'il faut dévoiler en exposant la vérité des faits, des chiffres et voie de fabrication de l'intox.

Il ne suffit pas de dénoncer ou de déclarer de bonnes et nobles intentions : il faut opposer à la manipulation de la perception des fait et des analyses lucides. Parfois il faut opposer une perception plus aigue pour transposer la peur dans le camp de l'autre en opposant à la contre insurrection des mesures anti contre insurrections. Le Qur'àn nous donne l'exemple dans la bataille de Badr où Allah a fait montrer les opprimés plus nombreux et plus fort aux yeux des oppresseurs pour jeter l'effroi et la terreur dans leurs cœurs et en même temps Il a fait montrer les oppresseurs agresseurs puissants et suréquipés comme des choses insignifiantes dans le regard de l'opprimé pour que ce dernier gagne en sérénité et livre bataille avec la conviction de remporter la victoire face à un ennemi déconsidéré.
Tout est affaire de perception. Il s'agit davantage d'image mentale que d'image rétinienne voila pourquoi le Qur'àn montre le siège de l'aveuglement : le coeur et non l'oeil.

4.Posté par gigi le 17/03/2010 23:15 | Alerter
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Oui mais quand même, la perception d'un char de combat n'est pas la même que celle d'une kalachnikov malgré toute l'imagerie mentale qu'on peut avoir ...

5.Posté par Omar Mazri le 18/03/2010 00:03 | Alerter
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Posez la question aux Vietnamiens, aux Algériens, aux Afghans et aux palestiniens qui armés d'une kalachnikov ont fait face non seulement aux chars de combat mais aux avions de chasse. Dès que l'oppresseur perd son prestige, l'illusion de son invincibilité, le leurre de sa suprématie technologique il a perdu la guerre. Dès que l'opprimé se met à croire que sa dignité à défendre au prix de sa vie est meilleure que sa vie sans dignité il a commencé à gagner. L'image rétinienne est dans l'instant présent que la mémoire aussi bien du lâche que du courageux evacue de son imaginaire pour ne laisser place qu'à l'image mentale celle de la défaite pour l'un et de la victoire de l'autre.

C'est tout le sens religieux, métaphysique et philosophique de l'histoire qui ne se fait pas sur l'image rétinienne mais se fait ou se défait par le coeur. L'image rétienne est volatile. L'image mentale est imprimée dans le coeur, la conscience... Elle est indélébile. C'est cette image qui produit dans l'esprit de l'oeil regardant le char l'idée d'imaginer et de construire et de mettre en action la pierre de l'intifadha, la mine artisanale, le lance roquette sinon le Kamikaze qui vont transformer le char en cercueil roulant.

Dans la rencontre de deux regards il y a illusion de perception mais dans la rencontre de deux volontés antagonistes il y a forcément chez l'opprimé une inertie qui va devenir energie dès que la liberté devient un désir et la libération un chemin pour réaliser ce désir. La dialectique veut que l'energie de l'oppresseur se transforme par dissipation en inertie dès que s'installe dans le coeur de l'oppresseur la perception de l'inutilité de sa cause ou de sa défaite.

Les coeurs sont entre les mains de Dieu, Il les retourne comme Il veut. Son vouloir est une loi historique, une nécessité pour que la vie ait un sens sinon c'est le regne des cyniques, des nihilistes, des Pharaons et des Cesars d'un côté et des défaitistes, des esclaves et des insouciants de l'autre.

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