Géopolitique et stratégie

La Turquie, une puissance majeure en devenir au Proche-Orient


Ankara s’active au Proche-Orient : en visite la semaine dernière en Israël et dans les territoires palestiniens, le ministre turc des Affaires étrangères, Abdullah Gül, a signé avec son homologue israélien Silvan Shalom un mémorandum pour la relance, sous la direction de l’Union des Chambres turques d’Import-Export, de l’activité de la zone industrielle d’Erez, dans la bande de Gaza. Dans cette perspective, les compagnies turques devraient être encouragées à investir dans la zone industrielle.


Zeynel CEKICI
Vendredi 20 Janvier 2006





Concrètement, cet accord contraint Israël à ouvrir l’accès de ses ports aux produits exportés et importés par la zone industrielle d’Erez. Il prévoit cependant que l’accès et la circulation des produits entre cette zone industrielle d’Erez et Israël, ainsi que toutes les autres activités qui se dérouleront dans la région, « pourront être réexaminés à tout moment, en fonction de l’évolution des conditions de sécurité ». En clair, une remise en cause de l’accord serait possible à tout moment, si la région devenait le théâtre d’une nouvelle flambée de violence.

La construction des infrastructures devrait débuter à la fin mars 2006, et l’on attend l’ouverture de la première entreprise turque en juillet prochain. Toutefois, prédisent les experts, la zone industrielle d’Erez ne devrait pas être pleinement opérationnelle avant la fin de cette année.

Un chantier considéré par le chef de la diplomatie turque comme « le premier projet international concret » visant à relancer l’économie palestinienne et à soulager les difficultés économiques des Palestiniens, au moment où la plupart des acteurs et des observateurs, selon Abdullah Gül, se focalisent sur le processus de paix et les aspects politiques du problème israélo-palestinien. « Nous espérons qu’Erez deviendra une zone industrielle de premier plan, créatrice de milliers d’emplois et génératrice de millions de dollars d’exportations », a déclaré Abdullah Gül, selon le Turkish Daily News. Dans une interview accordée à la chaîne de télévision CNN-Türk, le chef de la diplomatie turque a prédit que le projet, dont le coût est estimé à 40 millions d’euros, pourrait créer jusqu’à 10 000 emplois pour les Palestiniens. Et le Turkish Daily News de rappeler que selon un rapport publié le mois dernier par les Nations unies, le taux de chômage atteint désormais 35% dans la bande de Gaza. Près d’un tiers des habitants de la région vit avec moins de 2,2 dollars (soit 1,8 euro) par jour.

Liée à Israël par un partenariat stratégique amplifié depuis 1996, la Turquie réaffirme depuis un certain temps sa volonté de soutenir les Palestiniens, en particulier sur les plans économique et humanitaire. Le projet de relance de la zone industrielle d’Erez, fermée depuis un an et demi, avait été finalisé en juin 2005, à Jérusalem – soit deux mois avant le retrait israélien de Gaza – lors d’une réunion rassemblant l’Union des Chambres turques d’Import-Export, l’Union des Chambres de Commerce, d’Industrie et d’Agriculture palestiniennes et l’Union des Producteurs israéliens. Un projet qui avait reçu le soutien du Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan, de son homologue israélien Ariel Sharon et du président palestinien Mahmoud Abbas.

Tombée en cette période marquée, en Israël, par l’accident cérébral d’Ariel Sharon, la visite d’Abdullah Gül dans la région est intervenue également trois semaines à peine avant la tenue des élections législatives palestiniennes. Une visite, souligne le Turkish Daily News, dont la date est interprétée comme un geste de soutien au président palestinien à l’approche de ces élections. L’objectif, selon les observateurs turcs, serait de renforcer le camp des modérés dans la société palestinienne, en offrant à Mahmoud Abbas la possibilité de présenter à son peuple un projet concret susceptible d’élever son niveau de vie.

Dans son éditorial du Turkish Daily News, Yusuf Kanli voit dans ce projet « un reflet des sentiments forts qu’éprouvent les Turcs à l’égard de leurs frères palestiniens, ainsi que le résultat concret des efforts inlassables déployés par le gouvernement turc pour rapprocher Israéliens et Palestiniens ». Il souligne que la Turquie occupe « une place à part » tant pour les Palestiniens que pour les Israéliens : d’un côté « des liens culturels et religieux forts » avec les Palestiniens, et de l’autre « des relations exemplaires » avec l’Etat d’Israël et son peuple. « Seul pays de la région à avoir une population à majorité musulmane et une administration laïque et démocratique, la Turquie, écrit-il, n’entretient pas seulement de bonnes relations avec les deux parties ; elle jouit également de leur confiance. »

Cette place à part occupée par la Turquie doit être « bien utilisée », souligne l’éditorialiste, «pour la cause de la paix dans cette partie du monde ». « La Turquie n’a pas l’intention de s’imposer comme médiateur aux Palestiniens et aux Israéliens, mais elle peut jouer le rôle que lui demanderaient d’assumer les deux parties ».

Témoin ce projet de relance de la zone industrielle d’Erez, qui n’aurait pu voir le jour sans la « forte impulsion » donnée par Ankara. « La Turquie n’est pas une superpuissance, écrit Yusuf Kanli, mais c’est l’un des Etats les plus forts de la planète et certainement une puissance régionale, qui n’a malheureusement pas encore livré tout son potentiel. »

Au-delà de sa volonté de contribuer au rapprochement entre Israéliens et Palestiniens, la Turquie veut indéniablement affirmer sa présence sur l’échiquier régional. Embarrassée par la mauvaise passe que connaissent, à des degrés divers, ses relations avec ses partenaires stratégiques américain et israélien, plongée dans l’incertitude quant à l’avenir de ses relations avec l’Union européenne, la Turquie fait tout son possible pour développer des stratégies alternatives. Citons entre autres son rapprochement avec la Russie, en vue d’accroître son influence dans le Sud-Caucase, avec la Chine, pour ouvrir ses perspectives vers l’Asie centrale et l’Extrême-Orient, et avec la Syrie et l’Iran, pour marquer une percée dans le monde arabo-musulman, limiter la capacité de nuisance du paramètre kurde et faire contrepoids aux Etats-Unis, irrités par un partenaire turc récalcitrant sur le dossier irakien.

En prenant l’initiative de ce projet économique, la Turquie réalise un coup à plusieurs détentes. D’abord, chacun sait que tout pays promoteur d’un projet économique innovant et de cette envergure, jamais réalisé jusque-là, en récoltera tôt ou tard les dividendes sur le plan politique.

Ensuite, la Turquie démontrerait à la face du monde qu’elle est devenue l’un des rares interlocuteurs privilégiés des deux parties, dans le conflit israélo-palestinien. Son aptitude à désamorcer les tensions entre Israéliens et Palestiniens, par l’élévation du niveau de vie des Palestiniens, élargirait son influence auprès d’un partenaire israélien, qui lui fait actuellement quelques misères, et au sein du monde arabe, dans lequel Ankara veut absolument pénétrer.

Enfin, sa capacité à attirer dans cette zone industrielle d’Erez les investisseurs américains et européens offrira à la Turquie un puissant levier sur le plan politique, à l’égard des Etats-Unis et de l’Europe, deux partenaires avec lesquels les relations sont devenues passablement compliquées.

Des bénéfices à venir pour Ankara, qui pourraient se solder, un jour ou l’autre, par la conclusion de marchandages sordides sur le dos des Kurdes ou des Arméniens.

Coopération turco-israélienne dans les domaines scientifique et spatial.
Concomitamment à ce projet de relance de l’activité de la zone industrielle d’Erez, la Turquie est sur le point d’approuver, par son Parlement, un accord de coopération multisectorielle signé avec Israël en 2005. Le texte, qui attend son approbation par les Commissions parlementaires de l’Industrie et des Affaires étrangères, sera examiné après les fêtes musulmanes de l’Aïd-el-Kébir, avant d’être soumis au vote de l’Assemblée nationale.

Les principaux secteurs couverts par cet accord de coopération turco-israélien concernent essentiellement les sciences et les technologies de l’espace : citons notamment les technologies de l’information, le laser et l’optique, l’électronique mécanique, l’alimentation, l’agriculture, les énergies renouvelables, les nanotechnologies, l’aérodynamique, la biotechnologie, l’irrigation et d’autres domaines aux applications industrielles. Le texte encourage également les entrepreneurs de Turquie et d’Israël à développer des projets de coopération.

Les deux pays vont former une commission composée d’officiels de haut rang et d’experts, qui sera chargée d’évaluer les progrès effectués dans ces domaines et de soutenir les projets qu’elle jugera intéressants. Des conférences, séminaires et symposiums seront organisés afin de stimuler la coopération, et les deux pays veilleront à trouver des marchés pour assurer l’écoulement des produits fabriqués. Des visites croisées seront effectuées dans les deux pays, et les sociétés travaillant dans les domaines de coopération susmentionnés seront encouragées à échanger leurs informations et leur expérience.


Info-Turk


Jeudi 19 Janvier 2006

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