Politique Nationale/Internationale

La Turquie n'en a pas fini avec les Kurdes


Alors qu'il discutait récemment du système éducatif militaire de la Russie, le penseur militaire de premier plan et ministre adjoint à la défense, Vitaly Shlykov, déclarait : "Nous avons une compréhension complètement déformée du professionnalisme militaire.


Par M K Bhadrakumar
Asia Times Online, le 11 juin 2007
article original : "Turkey not done with the Kurds"


M K Bhadrakumar
Lundi 18 Juin 2007

La Turquie n'en a pas fini avec les Kurdes
"Tout d'abord, le professionnalisme dans les forces armées signifie une éducation solide en sciences humaines," expliquait Shlykov. Un bon soldat doit avoir de bonnes bases dans "les disciplines purement civiles, les langues étrangères et l'histoire, ainsi que la tactique".

Shlykov aurait pu tout aussi bien décrire le rôle modèle des Pachas turcs. Selon le point de référence de Shlykov, le corps des officiers des forces armées turques est hautement professionnel. C'est ce qui maintient la communauté internationale dans le brouillard à propos des intentions de l'Armée Turque concernant le Nord de l'Irak.

Ce n'est pas seulement pour des raisons de sécurité que l'armée turque pourrait décider de se déplacer à l'intérieur du Nord de l'Irak à la poursuite des terroristes kurdes opérant depuis cette région. Les Pachas connaissent la Mésopotamie et son histoire, les Kurdes et leur passé violent, les montagnes enchevêtrées du Kurdistan et la géopolitique compliquée de la Turquie. Ils agiront avec prudence.

Mais ils savent aussi que chaque chose vient en son temps. Ils savent qu'un gouvernement du même avis qu'eux à Ankara est un préalable. Vendredi dernier, l'état-major turc a fait une déclaration incroyable appelant visiblement les gens à descendre massivement dans la rue et à se rassembler autour de la question du terrorisme en Turquie. Ils ont déclaré : "Les Forces Armées Turques espèrent que la nation turque montrera massivement son réflexe à résister à ces actes terroristes."

Cette déclaration condamnait les détracteurs du "Kémalisme", qui comprennent des supporters du parti pro-islamique au pouvoir, l'AKP [Parti de la Justice et du Développement]. "La Turquie a été sujette à l'opinion selon laquelle sa structure nationale et unitaire était dépassée. Notre nation doit avoir conscience que cette approche dangereuse. Il est évident que les actes croissants de terreur sont les signes clairs de telles idées et des mentalités dénaturées de ceux qui soutiennent directement ou indirectement ces idées", disait cette déclaration.

L'armée espère que les gens descendront dans la rue, exactement comme ils l'ont fait dernièrement sous la bannière de la "laïcité", et qu'ils manifesteront contre le gouvernement. Un jeu du chat et de la souris est en cours. L'armée dit qu'elle est prête à agir contre les terroristes kurdes basés au Nord de l'Irak. Le gouvernement le dit et l'armée parle d'une seule voix. Mais l'armée dit qu'elle a besoin de l'approbation du gouvernement pour traverser la frontière au Nord de l'Irak et le gouvernement dit qu'une telle approbation fera suite à une requête écrite de la part de l'armée.

Entre temps, la déclaration de vendredi de l'armée germe dans l'opinion populaire. L'Assemblée est en vacances parlementaires, alors que la Turquie se prépare à voter le 22 juillet. Le gouvernement dit n'avoir aucun projet de convoquer le Parlement, tandis que la constitution requiert l'approbation du parlement pour toute opération militaire en sol étranger.

L'AKP espère remporter un nouveau mandat pour former le gouvernement. Le camp "Kémaliste" semble fade et l'opposition de droite est toujours en désordre. Sauf si les sentiments nationalistes montent à leur paroxysme, la plate-forme de l'AKP, basée sur l'idéologie, semble plaire à l'électorat. La déclaration militaire de vendredi dernier fait monter les enchères. L'AKP ne peut pas hypothéquer le soutien occidental en ordonnant à l'armée de pénétrer en Irak.

Les exigences politiques nécessitent que l'AKP s'assure que les "Kémalistes" ne conduisent pas la vague nationaliste, particulièrement la vague énorme d' "anti-américanisme". Le dirigeant de l'AKP, le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan, doit réitérer son engagement à combattre le terrorisme et exiger que les Etats-Unis agissent contre le terrorisme kurde qui ensanglante la Turquie. La vérité c'est que toute opération militaire turque en Irak semble improbable avant le scrutin législatif. La consolidation du pouvoir politique à Ankara est, pour le moment, la priorité numéro un de tous les protagonistes.

Cependant, il y a un danger inhérent à ce que la force des événements sur le terrain puisse dépasser les politiques. Il y a assurément une nouvelle situation sur le terrain. Une vague terroriste kurde, qui rappelle l'ampleur de la violence d'il y a 10 ans, est à nouveau en train de balayer la Turquie. L'armée turque est victime de nombreuses pertes. Les sentiments populaires sont très forts dans toute l'Anatolie et une colère extrême monte au sein de l'armée turque.

D'un autre côté, que peut faire l'armée ? Elle pourrait lancer des attaques à l'intérieur de l'Irak, lors de "poursuites à chaud", qui ne seraient pas des opérations militaires de grande envergure. Mais ceci a déjà lieu. Chaque année, avec la venue du printemps, lorsque commencent les mouvements transfrontaliers du PKK (le Parti des Travailleurs Kurdes), la concentration de soldats turcs dans les zones frontalières est une caractéristique récurrente. Cette année, depuis avril, la région frontalière a été déclarée zone spéciale de sécurité. L'artillerie turque a régulièrement pilonné les positions suspectes des guérilleros du PKK à l'intérieur de l'Irak et l'armée de l'air a mené des missions de reconnaissance. Des missions pas si rares de "poursuite à chaud" sont entreprises.

Durant les années 1983-1998, lorsque le terrorisme du PKK était endémique, l'armée turque a mené à plus ou moins 36 reprises des opérations transfrontalières à l'intérieur de l'Irak. Certaines opérations étaient importantes, impliquant forces aériennes et blindés. En 1997, des troupes comptant jusqu'à 50.000 soldats traversèrent la frontière et se rendirent à 200 kilomètres à l'intérieur du territoire irakien.

Mais les circonstances étaient alors différentes. Saddam Hussein était de connivence pour museler le nationalisme kurde irrédentiste. Les Etats-Unis étaient l'allié loyal de la Turquie au sein de l'OTAN. Les dirigeants kurdes irakiens, qui dépendaient des aides d'Ankara, collaboraient. Et l'Irak n'attirait pas tous les regards de la politique mondiale - et encore moins les montagnes isolées du Kurdistan.

A présent, les circonstances ont changé. Il n'y a aucun gouvernement efficace à Bagdad. Le nationalisme kurde est en train de bouillir. Les dirigeants kurdes irakiens s'opposent à toute mesure sévère contre leurs camarades kurdes du PKK. Un gouvernement kurde de fait fonctionne au Nord de l'Irak. Le leadership de Massoud Barzani a des soutiens puissants aux Etats-Unis et en Israël. Qui plus est, les priorités des Etats-Unis sont très différentes de celles de l'époque de la Guerre Froide ou des années 90.

La Turquie a refusé de coopérer avec l'invasion étasunienne de l'Irak en 2003. La tension persiste, malgré les apparences. Pendant ce temps, la milice kurde s'est avérée être un allié de valeur des Etats-Unis. Depuis, le Kurdistan est devenu le terrain de transit pour les opérations secrètes des Etats-Unis et d'Israël contre l'Iran. C'est un actif stratégique en cas d'attaque militaire des Etats-Unis contre l'Iran.

Par-dessus tout, les champs de pétrole fabuleux de Kirkuk attirent les intérêts privés des Américains et des Israéliens. Evidemment, c'est dans l'intérêt des Etats-Unis et d'Israël que cette région reste une oasis de stabilité. Israël, en particulier, aurait énormément à gagner si le Kurdistan obtenait une indépendance totale.

Le nationalisme kurde peut aussi être une arme puissante pour la géostratégie de Washington. Il module les équations triangulaires complexes impliquant la Turquie, l'Iran et la Syrie. Les intentions ultimes des Etats-Unis au Kurdistan restent obscures. Washington continue d'assurer la Turquie de sa sympathie dans la lutte contre le terrorisme, mais ne fait pas grand chose pour restreindre les activités du PKK. Barzani détourne les fournitures d'armes en provenance des Etats-Unis vers le PKK.

La Turquie doit se demander ce que pourrait être le plan B de Washington si la "poussée" récente en Irak échoue. Washington laisse entendre un "modèle coréen" de "présence longue et durable" en Irak. Les motivations derrières les ambitions des Etats-Unis en Irak sont compréhensibles, mais la Turquie serait inquiète si le projet de Washington de consolider 14 "bases durables" incluait les bases au Kurdistan, puisque cela ne ferait que renforcer l'alliance pour la sécurité entre Américains et Kurdes. La presse kurde a rapporté les projets américains d'ouvrir trois énormes bases à Arbil, Duhok et Sulaymaniyeh. Lorsque les tensions ont commencé à monter dernièrement le long de la frontière turco-irakienne, deux avions de chasse étasuniens ont violé l'espace aérien turc. La diplomatie des Etats-Unis est habile dans ce genre de numéro d'équilibriste.

Bref, l'escalade de la violence du PKK, le bellicisme de Barzani envers la Turquie et la politique de deux poids deux mesures des Etats-Unis vis-à-vis de la "guerre contre la terreur" livrée par la Turquie forment un puzzle que la Turquie doit déchiffrer. L'un des rédacteurs en chef les mieux informés de Turquie, Oktay Eksi, a écrit récemment dans le quotidien institutionnel, Hurriyet, "Bref, nous sommes dans un jeu où le commencement et la fin ne sont pas connus, parce qu'il n'y a aucune possibilité que Washington donne son feu-vert à la Turquie pour qu'elle conduise une opération militaire au Nord de l'Irak et parce que notre gouvernement manque de courage et de volonté politique pour le faire tout seul." Mais les alignements ne sont pas non plus aussi loyaux.

L'armée américaine et les militaires turcs ont une douzaine de liens qui remontent à la doctrine Truman et qui vit le Congrès des Etats-Unis accorder une aide militaire et économique à la Turquie et à la Grèce.

L'armée turque se sentirait désorientée si ces liens étroits étaient rompus. Une situation difficile similaire tient l'élite politique turque, y compris de sérieux politiciens (tant des "Kémalistes" d'orientation laïque que des "Islamistes"), de puissants capitaines d'industrie et des affaires et même une grande partie de l'intelligentsia turque nourrie à l'instruction occidentale. L'élite d'Ankara et d'Istanbul pourrait aussi évaluer si l'économie turque éclatante de santé pouvait supporter les secousses du FMI, si la bourse turque ou la lire turque resteraient calmes, et, bien sûr, si la Turquie pourrait se permettre de renoncer à son commerce très profitable de 10 milliards de dollars avec l'Irak du Nord.

L'expérience montre qu'une incursion militaire de la taille d'une brigade à l'intérieur de l'Irak, dans la bande de terre large de 3,5 km où la Turquie maintient une demi-douzaine de bases avancées de feux et d'opérations, est quelque chose avec laquelle les Etats-Unis (et la direction kurde irakienne) pourraient vivre. La question, par conséquent, se réduit à ce que la Turquie espère le plus obtenir.

De la bataille Israël-Hezbollah au Liban l'année dernière, il est apparu qu'une force de guérilla organisée ne peut pas être vaincue au moyen d'une opération militaire écrasante. L'agence Associated Press a cité les services secrets turcs qui auraient dit que les milices kurdes irakiennes préparaient des défenses contre une possible incursion militaire. Selon des estimations turques, jusqu'à 3.800 cadres du PKK sont basés à l'intérieur du Nord de l'Irak, tandis que jusqu'à 2.300 opèrent à l'intérieur de la Turquie. Voilà l'ennemi réel.

Ces dernières semaines, la violence a aussi augmenté entre les Arabes et les Kurdes. Les insurgés sunnites ont pour objectif d'isoler la ville de Kirkuk, qui doit affronter un référendum pour savoir si elle doit être incorporée au Kurdistan irakien. Les groupes alignés sur al-Qaïda revendiquent la responsabilité du récent attentat à la bombe du Pont de Sarha, qui relie Kirkuk à Bagdad. Donc, le danger que la Turquie puisse être attirée dans un bourbier irakien prolongé reste palpable. Une confrontation Etats-Unis/Turquie ne ferait que favoriser la cause d'un Kurdistan indépendant.

Par conséquent, ce que l'on peut attendre est que dans les semaines à venir la Turquie continuera de faire pression sur Washington pour qu'elle persuade la direction kurde irakienne de restreindre les activités du PKK. Ankara dispose d'un levier économique sur les Kurdes irakiens. Pour leur nourriture et leur carburant, les articles de consommation et les matériaux de construction, les Kurdes irakiens dépendent des approvisionnements turcs. La Turquie fournit 20% de l'électricité et de l'eau du Kurdistan. La dépendance économique du Kurdistan vis-à-vis de la Turquie ne fera que s'accroître si la situation sécuritaire à l'intérieur de l'Irak se détériore encore plus.

La Turquie a réussi à souligner qu'il y a vraiment une "ligne rouge" au-delà de laquelle elle ne tolèrera pas les menaces contre sa sécurité. Selon le rédacteur en chef du quotidien anatolien en langue anglaise, Ilnur Cevik, Ankara pourrait en fait avoir coincé Barzani. Cevik a déclaré : "Les Kurdes irakiens ressentent l'urgence de répondre aux exigences d'Ankara de s'occuper du PKK." Il a dit qu'ils sont déjà en consultation urgente avec le gouvernement de Bagdad "à la recherche des moyens d'apaiser Ankara sans réellement lancer une opération militaire contre le PKK dans leurs montagnes."

Ankara surveillera comment les pressions sur les Kurdes irakiens marchent entre aujourd'hui et septembre, lorsque la "poussée" en Irak par Washington devra être révisée. Un nouveau gouvernement sera en place à Ankara d'ici là et un président sera élu. C'est là où comptent les remarques de Shlykov sur le professionnalisme militaire.

Les Pachas ont un sens profond de l'histoire. La leur n'est pas de nourrir son homme. Ils vont peser minutieusement le pour et le contre d'une intervention militaire en Irak. Un faux-pas pourrait défaire le règlement post-ottoman du début des années 20, qui est le meilleur héritage de Kemal Moustafa Atatürk à la nation turque.

M K Bhadrakumar a servi en tant que diplomate de carrière aux services étrangers indiens pendant plus de 29 ans, avec des postes comprenant celui d'ambassadeur en Ouzbékistan (1995-98) et en Turquie (1998-2001).

Copyright 2006 Asia Times Online Ltd/Traduction : JFG-QuestionsCritiques


Lundi 18 Juin 2007

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