Géopolitique et stratégie

La Turquie et son jeu de triangulation régionale


par Philip Robins, The Daily Star, Beyrouth, 13 janvier 2005. Original :
http://www.dailystar.com.lb/article.asp?edition_id=10&categ_id=5&article_id=11760#.
Traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier pour Quibla
L'auteur est maître de conférence en sciences politiques et relations internationales à l'Université d'Oxford. Il est membre du St Antony's College. Auteur de l'ouvrage « Suits and Uniforms : Turkish Foreign Policy Since the Cold War » [Smokings et uniformes : La politique étrangère turque depuis la Guerre froide] (Hurst & University of Washington Press), Philip Robins a réservé ce commentaire au Daily Star.


source quibla.net
Jeudi 10 Février 2005

Au début des années 1990, le ministre turc des Affaires étrangères de l' époque, Hikmet Çetin, se rendit en visite officielle en Israël à trois reprises, dans le cadre de premiers pas (chaotiques et spasmodiques) visant à rapprocher les deux pays. Avant l'une de ces visites programmées, les hommes en costard d'Ankara firent carrément avorter tout le pan israélien de la tournée régionale de Çetin, alors même que celui-ci se trouvait déjà en Jordanie, en raison des très vives réserves soulevées par la dernière opération militaire israélienne en date, au Liban. Mais la partie turque en vint très rapidement à regretter cette décision. Avant même qu'un mois se soit écoulé, les négociations secrètes menées à Oslo par les Israéliens et les Palestiniens furent rendues publiques, révélant une percée majeure dans le processus de « paix » (guillemets du traducteur). La presse turque fustigea les diplomates et les hommes politiques turcs pour leur pusillanimité et pour leur myopie : la diplomatie turque venait de manquer une opportunité d'être partie prenante, d'une certaine façon, en un moment clé de la décennie passée.

C'est avec bien moins de réticence (disons même : de haut-le-coeur) que le ministre turc des Affaires étrangères Abdüllah Gül effectua sa première visite depuis sa prise de fonction en Israël et en Palestine, la semaine passée. Contrairement à l'hésitant Çetin, Gül a pris à bras-le-corps les incertitudes de l'heure, sa visite intervenant juste après la disparition du dirigeant palestinien Yasser Arafat et peu après la publication du résultat de l'élection de son successeur à la présidence de l'Autorité palestinienne. Ayant su percevoir des vibrations palpables dans l'air, Gül a compris, instinctivement, que l'endroit où il fallait être, pour discuter des perspectives d'action dans la reprise du processus de paix, c'était sur place. Ce faisant, il s'est montré à la hauteur des hommes d'Etat occidentaux de quelque importance, qui ont parlé d'opportunités renouvelées d'amener les Israéliens et les Palestiniens à la table de négociations. Gül a également joué le rôle du petit télégraphiste pour le compte des Syriens, en apportant un « message de paix » de Damas aux dirigeants de l'État et du gouvernement, en Israël.

« Le temps est venu de servir la paix », a déclaré Gül avant de quitter Ankara pour le Moyen-Orient. De même que le style de relaxation zen de Gül contrastait avec l'anxiété névrotique de Çetin, on relèvera des différences substantielles, dans la politique extérieure de la Turquie, par rapport à ce qu'elle était voici douze ans. Si l'establishment diplomatique turc - laïc et européen - du temps de Çetin, était généralement très méfiant vis-à-vis du Moyen-Orient, et attentif avant tout à s'y engager le moins possible afin d'éviter de se brûler les doigts, le gouvernement actuel du Parti de la Justice et du Développement [AKP] met l'accent sur la nécessité de tenir compte des voisins de la Turquie. Le meilleur signe en fut la déclaration du Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan, résumant le moment dynamique impulsé à la stratégie turque par la visite de Gül. Erdogan a parlé du désir de la Turquie de remplir le vide qu'elle a créé dans la région, par le passé, en se repliant sur elle-même. « Nous ne pouvons nous payer le luxe de rester insensibles aux problèmes de nos voisins », a-t-il déclaré, évoquant, comme justifications de cette nouvelle attitude : « notre situation géographique, notre histoire, notre civilisation et nos intérêts nationaux ». En s'exprimant en ces termes, Erdogan a voulu signifier qu'à l' avenir, son gouvernement a l'intention de mener une politique beaucoup plus active dans la région. L'accueil, généralement positif, reçu par ces déclarations, en tous les cas par l'opinion publique, fournit une bonne indication de l'assurance qui caractérise dans une large mesure la politique extérieure de la Turquie depuis deux ans.

En reconnaissance de ce que Gül faisait, le Département d'État américain a déclaré que la Turquie pourrait jouer un rôle constructif dans les efforts internationaux visant à promouvoir la paix et le dialogue entre Israéliens et Palestiniens. Les États-Unis estiment depuis longtemps que, quelle que soit la nature de l'implication de la Turquie dans le processus de paix israélo-palestinien, cette implication ne saurait aller qu'apporter de l'eau au moulin de Washington. L'armée turque est susceptible de jouer un rôle important dans un désengagement militaire sur le terrain. Une présence turque dans le cadre d'une force internationale modeste, à Hébron, a montré le professionnalisme des forces armées turques, ainsi que leur acceptabilité par les deux camps. Les pays arabes, la Syrie en tête, sont généralement très satisfaits de voir le gouvernement AKP actuel aux manettes en Turquie. En raison de ses racines islamiques, ils le considèrent instinctivement plus favorables à leurs positions que la plupart des gouvernements turcs laïcs précédents. Les Syriens, en particulier, sont satisfaits de l'excellence et du dynamisme de leurs relations avec la Turquie, qui représente désormais un important interlocuteur défendant leurs positions face à Israël et aux États-Unis. Les Palestiniens, eux aussi, sont conscients depuis longtemps de l'importance qu'il y a, pour eux, à développer de bonnes relations avec la Turquie, en particulier en raison de l'alliance très ancienne de ce pays avec les États-Unis.

C'est dans le domaine des relations bilatérales turco-israéliennes que l' ambiguïté est le plus vivement ressentie. La tournée proche-orientale de Gül fut conçue, en partie, comme une visite d'apaisement après le discours tranchant tenu par Erdogan, l'an dernier, au sujet du « terrorisme d'État » pratiqué par Israël à l'encontre des Palestiniens. Très peu de dirigeants, dans le monde, se seraient estimés quittes après ce langage fleuri. Mais le prestige régional de la Turquie est tel, aujourd'hui, que bien loin de châtier Gül pour les rodomontades de son patron, Israël a décidé, au contraire, de lui offrir des douceurs. Le geste israélien consista à éliminer les obstacles aux investissements (israéliens) dans la partie nord de Chypre (occupée par la Turquie, NdT). C'est là un geste extrêmement habile : en effet, Ankara a été fortement désappointé par les pays de l' Union européenne, qui n'ont pas honoré leur promesse de savoir gré aux Chypriotes du Nord d'avoir plébiscité cet autre processus de paix en Méditerranée orientale : le processus chypriote. Quand la Turquie a réalisé sa toute récente percée dans les négociations d'admission au sein de l'Union européenne, il y a tout juste trois semaines, l'observateur généraliste aurait pu être excusé d'avoir pensé que l'intérêt de la Turquie pour le Moyen-Orient se serait affaibli, plutôt qu'accru. Toutefois, la visite de Gül en Isaël, et l'insistance mise par Erdogan sur la destinée régionale de la Turquie indiquent que la direction du parti AKP est déterminée à éviter à son pays la bévue que représenterait pour la Turquie une politique étrangère mono-régionale et exclusivement azimutée « Europe ». Pour Erdogan, la situation géographique de la Turquie, ainsi que son histoire et sa civilisation, lui imposent d'avoir une orientation aussi bien moyen-orientale qu'européenne. De fait, Erdogan pourrait même invoquer l' argument que, dans les circonstances présentes, les relations moyen-orientales de la Turquie l'ont rendue plus attractive pour les Européens, du point de vue stratégique, qu'elle ne l'a jamais été à l'époque d'Hikmet Çetin.






Jeudi 10 Février 2005


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