Opinion

La Tunisie de Ben Ali ou l’illusion de la réussite


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« L’époque que nous vivons ne peut plus souffrir ni présidence à vie ni succession automatique à la tête de l’Etat , desquelles le peuple se trouve exclu. Notre peuple est digne d’une vie politique évoluée et institutionnalisée, fondée réellement sur le multipartisme et la pluralité des organisations de masse »
Zine El ‘Abidine Ben Ali (Déclaration du 7 novembre 1987)


vdida2003@yahoo.fr
Jeudi 15 Novembre 2007

Profsseur Chems Eddine Chitour
7 novembre 1987, Bourguiba devenu sénile ne veut pas lâcher le pouvoir. « L'aube pointe à peine écrit Dominique Lagarde, lorsque sept médecins, un peu surpris d'être là, sont discrètement introduits dans les locaux du ministère de l'Intérieur. Le certificat médical a été préparé par les conjurés, ils n'ont plus qu'à le signer. Après une fin de règne empoisonnée, les déclarations du nouveau président soulèvent un vent d'espoir. Il promet l'Etat de droit, la démocratie, la liberté de la presse, celle des associations... Des mesures suivent, très vite: libération des prisonniers politiques, retour des opposants en exil, réglementation de la garde à vue, interdiction de la torture, suppression de la présidence à vie.. ».(1)
Vingt ans plus tard, le chef de l'Etat tunisien a fêté le 7 novembre 2007 ses 20 ans à la tête de la Tunisie, avec à l'horizon l'élection présidentielle de 2009. Ses partisans espèrent qu'il prolongera la prospérité économique du pays, alors que ses adversaires redoutent un glissement vers un système quasi-monarchique avec le maintien d'un contrôle politique et médiatique strict. Les partisans du président Zine el Abidine ben Ali sont confiants qu'il sollicitera d'être reconduit à la tête de la Tunisie en 2009, à l'expiration de son quinquennat actuel. Les détracteurs du chef de l'Etat tunisien, qui fêtera ce mercredi à 71 ans ses 20 ans de pouvoir, redoutent au contraire la perpétuation d'un règne autoritariste marqué par un contrôle politique et médiatique strict.(2).
A l'occasion du vingtième anniversaire de son arrivée au pouvoir, les rues de Tunis et des autres villes du pays sont pavoisées de portraits du successeur d'Habib Bourguiba et de banderoles proclamant qu'il sera « le meilleur choix en 2009 ». Dès novembre 2006, déjà, des parlementaires l'ont pressé de se représenter pour prolonger la période de prospérité et de stabilité sociale exceptionnelle que le pays a connu sous son règne. "Les Tunisiens ne souffrent pas de la pauvreté. Ils souffrent de famine mentale", estime l'analyste politique Slah Jourchi, en évoquant le déficit démocratique qui caractérise la vie politique. La longévité au pouvoir est une constante au Maghreb. Le colonel Mouammar Kadhafi dirige la Libye depuis 38 ans. Le roi Hassan II a régné autant de temps sur le Maroc. Et l'armée fait la pluie et le beau temps en Algérie depuis 45 ans ».(2)
« Les adversaires de Ben Ali prédisent que sa reconduction à la présidence ferait glisser la Tunisie dans un système quasi monarchique, faisant peu de cas de son engagement de 1987 d'épargner au pays toute nouvelle présidence à vie. Mais ils le créditent d'un bilan économique positif. "Nous avons assurément bénéficié ces deux dernières décennies de stabilité sociale et de retombées économiques. Mais nous avons aussi connu une régression politique remarquable", note Maya Djribi, leader du Parti démocratique progressiste d'opposition. « Auparavant, il y avait un véritable débat politique. Maintenant, c'est devenu le désert total. Sans liberté de la presse, sans respect du droit de réunion, sans réhabilitation de la politique, nous risquons de bloquer tout développement durable. » » (2)
Dans leur livre Notre ami Ben Ali les deux journalistes - Nicolas Beau et Jean-Pierre Tuquoi - et préfacé par Gilles Perraut -qui avait écrit quelques années auparavant : « Notre ami le roi »- avaient dressé un réquisitoire sans concession contre le « système présidentiel ». Pourtant les premières décisions faisaient espérer que la Tunisie allait servir d’exemple en terme de démocratie et d’ouverture. Il n’en fut rien Le scrutin de 1989 sera pourtant lamentablement truqué.(3)
Ben Ali va peu à peu instaurer un véritable régime policier. Il lance d'abord, à partir de 1990, une gigantesque traque aux islamistes. Rafles et arrestations se multiplient. Sans que cela choque grand monde. A Tunis, on explique que les islamistes représentent un vrai danger et qu'on «ne fait pas d'omelette sans casser des œufs»... L'opposition «démocrate» et laïque, tout comme les pays «amis», se laisse facilement convaincre. Le plus étonnant, c'est que cette répression est en quelque sorte «gratuite». Car le régime n'est pas menacé. «Mal gouvernée et bien gérée», selon le mot d'un intellectuel tunisois cité par les deux auteurs, la Tunisie aligne des indicateurs économiques qui sont pour la plupart au vert. Le régime pourrait sans risque jouer la carte de la démocratie. Pourquoi, alors, Ben Ali s'acharne-t-il sur des opposants bien trop faibles pour menacer son pouvoir? Un diplomate français confie aux deux auteurs avoir essayé en vain, lorsqu'il était en poste dans la capitale, de convaincre Ben Ali d'«arrêter de se tirer dans le pied». (2)
Le deuxième président de la Tunisie indépendante est né à Hammam-Sousse, en 1936, dans une famille paysanne. Après un passage en France et aux Etats-Unis où il est admis à l'Ecole supérieure de renseignement et de sécurité. Dès 1958, il est directeur de la sécurité militaire. En 1980, il est ambassadeur à Varsovie. Rappelé en Tunisie après la «révolte du pain» de 1984, il est nommé deux ans plus tard ministre de l'Intérieur, poste qu'il conserve lorsqu'il devient Premier ministre, en 1987 C'était il y a vingt ans. Aujourd'hui, 10 millions de Tunisiens vivent sous haute surveillance dans un pays quadrillé par près d'un millier de cellules du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), l'ex-parti unique, quelque 200 comités de quartier qui sont autant d'annexes locales du ministère de l'Intérieur, et 110 000 policiers.
Comme dans tous les pays arabes où le pouvoir est illégitime, des plumitifs flagorneurs vantent chaque jour, dans les colonnes d'une presse aux ordres, la «hauteur d'esprit», la «clairvoyance» et la vision, «prospective» ou «avant-gardiste», c'est selon, mais toujours «profonde», d'un président omniscient et omniprésent dont le mandat est indéfiniment renouvelable depuis la réforme constitutionnelle de 2002. « Consomme et tais-toi!» telle est la devise : Le régime réprime l'opposition, mais subventionne l'acquisition de tout ce qu'une famille peut souhaiter, voiture, logement, ordinateur... Près de 80% des Tunisiens sont propriétaires de leur logement.
En 1990 et 1991, la police procède aux premières rafles, en particulier sur les campus. Le drame algérien sert de repoussoir. Deux ans plus tard, en 1994, Ben Ali est réélu avec... 99,91% des suffrages! Sur le plan économique, en revanche, à partir du milieu des années 1990, la Tunisie joue la carte de l'ouverture. Les milieux d'affaires, tunisiens ou étrangers, sont, eux, convaincus d'une chose: il est impossible d'entreprendre en Tunisie sans s'entendre avec les Trabelsi ( belle famille du président) et «passer à la caisse». En échange, bien sûr, les beaux-frères jouent les parrains et fournissent les passe-droits nécessaires... «Nous sommes dans une économie kleptocratique», affirme un universitaire français, spécialiste du Maghreb ».(1)
Ahmed Manaï, Tunisien exilé après avoir échappé aux griffes du régime Ben Ali, agronome, ex-expert de l'ONU pense que la Tunisie se porte bien .Pou lui, le PNB, qui a progressé en moyenne de plus de 5 % au cours des 20 dernières années, ainsi que tous les autres principaux indicateurs macro-économiques, inflation, investissement, déficit budgétaire, endettement, réserves en devises, chômage, etc., attestent d'une économie en bonne santé et assez bien gérée. « Reconnaissons dit-il à Ben Ali le fait qu'il a placé souvent des gens compétents à la tête des ministères techniques et qu'il a hérité d'une bonne administration.
Mais la bonne tenue de l'économie ne suffit pas à mettre en confiance une société marginalisée et inquiète de la privatisation de l'Etat, du dévoiement de la justice, de la montée vertigineuse de la corruption, du développement des réseaux mafieux et des graves disparités sociales, mais aussi et surtout de l'absence de perspectives d'avenir. Je crois que les Tunisiens, dans leur écrasante majorité, sont convaincus qu'ils auront « Ben Ali à vie ». « Le tissu économique tunisien est constitué d'un peu plus de 400.000 entreprises dont plus de 98 % sont des petites et moyennes entreprises (moins de 10 ouvriers) qui n'intéressent pas ces « mafias ». Les entreprises étrangères aussi échappent à leur prédation. Mais les « mafias », proches ou non de Ben Ali, existent et contrôlent de nombreuses activités. Elles ont largement profité des privatisations des entreprises de l'Etat et des sociétés mixtes, ainsi que des facilités bancaires. Le jour où elles parviennent à contrôler le système bancaire, toute l'économie tunisienne sera entre leurs mains ».
« Bourguiba a été le précurseur incontestable de l'émancipation féminine. Il lui a ouvert la voie par une législation révolutionnaire sur le « statut de la femme et de la famille » et par la scolarisation des filles. Devant tant d'avancées des femmes tunisiennes, je suis abasourdi, par le traitement aussi humiliant qu'inopérant, réservé, parfois, aux jeunes filles voilées, ainsi que par mille autres tracasseries quotidiennes. … L'islam politique n'est pas un phénomène passager. Il est consubstantiel de l'islam et sert souvent de révélateur des crises internes de ses sociétés. En Tunisie, l'avenir, après Ben Ali, est pour « un parti politique pour un peuple musulman », c'est-à-dire une formation capable d'apaiser et de stabiliser les rapports entre les sphères religieuse et politique, à l'instar du parti de la justice et du développement (AKP) en Turquie, mais aussi de l'Istiqlal et du Destour au début des indépendances du Maroc et de la Tunisie.(4)
« Vingt ans plus tard écrit Florence Beaugé, les propos sont amers. Si les Tunisiens admettent, du bout des lèvres, que le pays s'est développé et que le niveau de vie a augmenté, ils expriment, pour la plupart, mal-être et frustration. La Tunisie d'aujourd'hui, c'est le pays des illusions perdues. Coupés de la population, les touristes qui se bronzent sur les plages de Mahdia et Monastir sont loin de pouvoir l'imaginer. Selon le professeur Dimassi, les autorités d'utiliser le système éducatif comme "un outil de gouvernance démagogique" depuis près de vingt ans et de délivrer des diplômes "à des quasi-analphabètes". Quitter la Tunisie pour trouver du travail et échapper, dans le meilleur des cas, à un emploi précaire et mal payé, c'est l'idée fixe de la plupart des jeunes, encouragés par leurs parents. Nejib s'exprime avec une rage butée : « Je veux aller vivre en Europe, et j'y arriverai ! En Tunisie, l'homme n'a pas de valeur. On est des esclaves modernes ». Si la peur recule au fur et à mesure que le mécontentement grandit, la prudence reste la règle. On se méfie toujours du voisin et des innombrables indicateurs. "Ben Ali pour l'éternité" ! Ce n'est pas de la science-fiction. Le slogan a fait son apparition, il y a quelques mois, sur une banderole déployée sur la façade d'une entreprise publique. Chaque jour, la presse publique vante "l'image rayonnante de la Tunisie, fruit de la pensée clairvoyante de Ben Ali". Personne n'est dupe. Pas même ceux qui chantent la gloire du président et le "supplient", dans une surenchère burlesque, de briguer un nouveau mandat en 2009 ».(5)
C’est malgré tout un pays qui avance et le président sait ce qu’il veut. Ce despotisme éclairé fait des envieux surtout à l’extérieur. Car en Tunisie que l’on soit dans le pouvoir ou dans l’opposition, les intérêts supérieurs de la Tunisie font l’unanimité. Nous ne verrons jamais un Tunisien livré son pays aux chiens. S’il critique c’est avec nuance, il prend soin de compter les bons points et d’attribuer les mauvais points au pouvoir. A l’extérieur pour reprendre une phrase de Chirac : « La Tunisie parle d’une seule voix ». Ce pays a su malgré de faibles moyens miser sur la compétence et sur l’initiative. C’est une réalité la Tunisie est classée 30e par le Forum de Davos. C’est un pays émergent sur lequel nous devrions prendre exemple.
S’il est un reproche à faire à ce pays, c’est de bâtir sa « prospérité » sur le malheur de l’Algérie citée à tout bout de champ aux Européens et au touristes comme le repoussoir , l’anti-tranquillité, bref la jungle en face du farniente de Sidi BouSaid. Le roi Hassan II lui aussi, n’était pas allé de main morte en parlant de la décennie rouge subie par l’Algérie comme le Laboratoire du Maghreb. Ce n’est pas ainsi que l’on construira le Maghreb, en piétinant des passeports d’Algériens. Les autorités algériennes auraient protesté, et le responsable a été mis à pied pendant quelques jours….
En définitive s’il est une unanimité à signaler au Maghreb, c’est l’usure du pouvoir Qu’on en juge ! Le patriarche Kaddafi va allègrement sur ses 40 ans de règne sans partage ; Moubarak et Ben Ali le talonnent. Il semble que les sociétés arabes par atavisme ou par fatalisme en viennent à ne plus croire à l’alternance. Elles ne se sont pratiquement jamais révoltées contre le despotisme , sauf lorsque le despote était sanguinaire, La culture arabo-islamique est celle du zaïm, du chef éclairé et en principe juste. Mieux encore par une véritable jeu de rôle le zaïm fait comme le Calife donnant des bourses en dinars pour service rendu à tout les courtisans jusqu’au jour où les caisses sont vides. Il est tragique de penser que les pays du Maghreb en soient encore là. Elles pensent à tort, le croyons-nous, qu’elles puissent s’en sortir individuellement en face de cette mondialisation –laminoir et de ces grands ensemble (Union Européenne, Alena, Mercosur..). Le temps nous est compté . Seule l’unité donnera au Maghreb une chance d’exister. A quoi sert l’UMA et qu’attendent les dirigeants pour se mettre au travail ? Le Maghreb a d’énormes potentialités. Sa réussite ne peut être qu’endogène. Il serait naïf d’attendre le salut d’une hypothétique Union Méditerranéenne véritable miroir aux alouettes.
1.Dominique Lagarde Tunisie Le système Ben Ali ‘L’Epress .fr du 31/10/2007
2.Tunisie Ben Ali fête ses 20 ans de pouvoir L’Express.fr 7 novembre 2007.
3. Nicolas Beau et Jean-Pierre Tuquoi. Notre ami Ben Ali . Editions la Découverte 1999.
4.Ahmed Manaï, Propos recueillis par Baudoin Loos « Le Soir », le 5 novembre 2007
5.Florence Beaugé La Tunisie des illusions perdues. Le Monde du 6 11 2007


Professeur Chems Eddine Chitour
Ecole Polytechnique Alger
Ecole d'Ingénieurs Toulouse


Mercredi 14 Novembre 2007


Commentaires

1.Posté par Robert Mauro le 13/04/2009 14:39 | Alerter
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http://tunisie-harakati.mylivepage.com

La Tunisie est une grande illusion de réussite, la corruption gangrène tout le système. La violence et la torture est l'arme favorite d'un état qui ne respecte plus les valeurs humaines. La privation des libertés et l'interdiction des expressions restent le monopole d'une Tunisie dictature. Le pouvoir d'achat s'effondre tandis qu'une classe social riche se développe au détriment de l'ensemble de la nation. On voit immerger des victimes d'une loi anti-terroriste qui devient aveugle pour satisfaire un certain quota. La Tunisie devient avec les années, le pays des Sameh Harakati, le pays de l'injustice.
Avec l'arrivé de l'internet, le monde commence à découvrir la véritable Tunisie et non plus celle de l'illusion.

http://tunisie-harakati.mylivepage.com


2.Posté par Tunisien triste et inquiet le 21/05/2009 16:10 | Alerter
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Salam..
J'ai lu l'article..
C'est tres bien ecrit et pértinent..et je veux juste ajouter que les "99,92" des tunisiens n'ont pas besoin de lire cet article, on en est tous l'auteur et on le pense et le voit chaque jour.
ça ne presente aucune nouveauté pour nous, on le sais déjà, mais on n'a déjà fait notre choix.
Oui, on s'est peut etre trompé, mais la tunisie n'est pas comme l'Algérie, le Maroc, ni l'Egypte ou l'IRak ou el Yemen..La tunisie ne supportera pas une geurre civile pendant meme pas deux jours..
La "prosperité" de la tunisie est peut-etre (en partie) "une illusion", mais les geurres civileset les gens morts de faim est une vérité choquante, et nous, nous avons fait notre choix...pour le momement!

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