Conflits et guerres actuelles

La Somalie :Ingérence, indiférence et peuple martyr oublié


«Quand les riches se font la guerre, ce sont les pauvres qui meurent»

Jean-Paul Sartre.


Chems Eddine CHITOUR
Jeudi 25 Juin 2009

La Somalie :Ingérence, indiférence et  peuple martyr oublié
Mon attention a été attirée par une dépêche laconique disant que le président du Parlement somalien a exhorté samedi les pays voisins à «déployer des troupes en Somalie dans les 24 heures», dans un appel à l’aide exceptionnel face à l’avancée des islamistes radicaux qui menacent la survie du gouvernement de transition. Des milliers d’habitants de Mogadiscio paniqués ont également fui samedi, certains à pied, le nord de la capitale. En essayant de fouiller un peu plus, je me suis aperçu que contrairement aux autres conflits médiatisés jusqu’à l’outrance comme par exemple, la crise iranienne et pour cause, l’agonie du peuple somalien se fait dans l’indifférence la plus totale de l’Occident des grands de ce monde, mais plus encore par l’autisme des pays musulmans qui voient un autre pays musulman sombrer dans le chaos depuis plus de vingt ans sans lui apporter une aide et tenter de résoudre les conflits internes à la fois sur le plan ethnique et religieux...Dans un monde de plus en plus guerrier, en effet, les dépenses militaires mondiales battent des records. En 2008, elles ont atteint 1 464 milliards de dollars, soit 2,4% du PIB mondial, en progression de 45% par rapport à 1998. aussi, il faut se poser la question : d’où viennent les armes qui servent à tuer les Somaliens? et qui paie?

Bref retour sur l’histoire tragique de ce pays et sur la décolonisation bâclée. La Somalie (en somali : Soomaaliya) officiellement la République de Somalie, est un pays à l’extrémité orientale de la Corne de l’Afrique. 637.657 km² avec 9.558.666 hab. Entourée par le golfe d’Aden, l’océan Indien, Djibouti, l’Éthiopie et le Kenya, la Somalie possède 3 025 km de côtes et 2366 km de frontières terrestres dont plus de la moitié avec l’Éthiopie. Le sous-sol contient de l’uranium, du minerai de fer, de la bauxite et du cuivre. L’économie repose sur l’agriculture et en complément sur l’exploitation des mines de sel. Le pétrole est convoité par de grandes compagnies qui négocient avec les gouvernements en place. Cette économie est assistée par l’aide internationale et les rentrées de devises de la diaspora, rentrées évaluées à plus de 60% du PIB en 2007. La côte somalienne était connue par les Romains, les Grecs, et les Indiens puisque ce fut le plus important centre commercial pour la myrrhe et l’encens ainsi que dans une moindre importance pour l’ébène et l’or. Le nord du pays fut rattaché du IIe siècle au VIe siècle au Royaume éthiopien ; ensuite les commerçants arabes s’installent sur la côte et les Somalis adoptent l’islam (qui s’implante définitivement à partir du XIIIe siècle ; c’est le début du sultanat. Durant le Moyen Âge, les relations avec le royaume voisin d’Éthiopie deviennent tendues. Au XVIe siècle, le Portugal s’intéresse à la côte, mais ne réussit pas à s’y installer. A partir de 1875, la Grande-Bretagne, la France et l’Italie revendiquent son territoire. Malgré une résistance à l’occupation occidentale organisée par Mohamed Hassan, l’Italie, dirigée par Mussolini finit par contrôler la Somalie(1).


En 1949, l’Organisation des Nations unies (ONU) accorde à l’Italie un protectorat sur la Somalie tandis qu’un an plus tôt, la région de l’Ogaden fut attribuée à l’Éthiopie. En 1959, la Somalie accède à l’indépendance. L’État somalien naît de la fusion des colonies italiennes (Somalia) au sud et britannique au nord (Somaliland). Par ailleurs, la France s’était arrogé dès 1862 la future République de Djibouti, qui devient un État souverain indépendant en 1977. De 1960 à 1969, la Somalie tente d’instaurer un gouvernement démocratique mais des luttes claniques entre le nord et le sud du pays, les relations tendues avec les pays limitrophes, font de ces années une période instable. En 1969, à la suite d’un coup d’État et de l’assassinat d’Abdirashid Ali Shermarke, Mohamed Siyad Barre prend la tête du Conseil révolutionnaire suprême. La guerre de l’Ogaden (1977-1978) contribue à affaiblir le pouvoir de Barre et favorise l’installation d’une famine endémique dont le paroxysme est atteint en 1984 (à cette époque, les citoyens des pays industrialisés sont invités à faire des dons : on parle de donner «du riz pour les Somaliens»). «Le french doctor» Bernard Kouchner débarque à Mogadiscio, un sac de riz sur l’épaule. «Du riz pour la Somalie», s’est fait accompagner par un contingent de journalistes pour immortaliser cet instant où la France se rend au chevet d’une population à bout de forces. Depuis, les Somaliens meurent de violence, ils n’ont plus besoin de riz. Trois ans plus tard, débordés face à la violence des seigneurs de la guerre, les Casques bleus plient bagage, abandonnant la Somalie au chaos. Siad Barre est finalement destitué le 26 janvier 1991. Ali Mahdi Muhammad lui succède jusqu’en novembre 1991, sans jamais réussir à s’imposer politiquement et militairement sur l’ensemble du territoire. La Somalie n’a pas eu de gouvernement central depuis la fin de la dictature de Siad Barre.


Suite à la guerre civile et aux menaces de famine, l’ONU lance une opération dite humanitaire à Mogadiscio à partir d’avril 1992 : l’Opération des Nations unies en Somalie. Les «Casques bleus» pakistanais subissant de lourdes pertes face aux factions somaliennes, les grandes puissances interviennent. En décembre 1992, sous mandat de l’ONU, les États-Unis lancent une opération dite humanitaire encadrée par son armée : l’opération «Restore Hope» («Rendre l’espoir»). Il s’agit de la première intervention menée au nom du droit international d’ingérence humanitaire. L’intervention tourna à la guérilla urbaine et finalement au fiasco ; c’est la bataille de Mogadiscio durant laquelle 18 soldats américains et près d’un millier de Somaliens trouvèrent la mort. Les évènements d’octobre 1993 entre Aidid et les rangers américains ont inspiré le film La Chute du faucon noir de Ridley Scott en 2001.

La débâcle américaine


De 1993 à 1995, l’ONU envoie une force de maintien de la paix mal acceptée par la population. Devant les pertes américaines après l’opération du 3 octobre 1993, Bill Clinton décide de retirer ses troupes, et l’ONU prend le relais ; impuissante à normaliser la situation, elle se retirera définitivement en 1995. Le bilan humain pour l’ONU est de 151 Casques bleus et 3 civils étrangers employés par les Nations unies tués lors de cette opération. En 1998, le nord-est du pays, le Puntland, déclare son indépendance. Le 26 août 2000, le Parlement de transition en exil élit un nouveau président en la personne de Abdiqassim Salad Hassan, dans un contexte particulièrement difficile. Le pays reste aux prises avec des rivalités claniques. Le 10 octobre 2004, les parlementaires somaliens réunis à Nairobi (Kenya) ont élu à la présidence Abdullahi Yusuf Ahmed, ancien militaire âgé de 70 ans alors président du Puntland. Depuis octobre 2004, la Somalie possédait un gouvernement théorique internationalement reconnu : le TFG, basé d’abord à Nairobi (Kenya) puis à Baidoa, en Somalie. le TFG n’a jamais eu aucune autorité dans son propre pays Créé sous l’égide de l’ONU, de l’Union Africaine, de l’Union européenne et de la Ligue arabe, le TFG est la matérialisation de l’ingérence internationale dans les affaires intérieures de la Somalie...


Depuis le 26 février 2006, le gouvernement de transition siège à Baidoa, en Somalie. Au début du mois de juin 2006, les affrontements entre les membres de l’Alliance pour la restauration de la paix et contre le terrorisme (Arpct), une alliance entre des chefs de guerre et le gouvernement de jure de la Somalie, soutenue par Washington, et les fondamentalistes musulmans de l’Union des tribunaux islamiques, ont vu la victoire de ces derniers pour le contrôle de Mogadiscio. Fin décembre 2006, l’armée éthiopienne intervient et les tribunaux islamiques fuient Mogadiscio. Elle prend ainsi le contrôle de la majeure partie du pays et le gouvernement de transition se déclare le gouvernement de facto du pays. Le 29 décembre 2008, le président Abdullahi Yusuf Ahmed annonce sa démission, Le Parlement élit alors le cheikh Sharif Ahmed, ancien dirigeant de l’Union des tribunaux islamiques, à la présidence de la République.


On voit qu’en définitive, il ne reste rien des structures d’un Etat, les ingérences multiples occidentales, l’impuissance de l’Unité africaine qui se contente de bonnes paroles, l’inertie de la Ligue égyptienne dite arabe, la tétanisation des potentats arabes et musulmans qui regardent ailleurs s’ils ne tirent pas les ficelles de la fitna comme l’Iran et la Syrie, tout ceci fait que les Somaliens sont livrés à eux-mêmes s’illustrant même dans le piratage. Les dernières cibles attaquées écrit Pierre Haski, au large des côtes somaliennes montrent que les pirates s’en prennent à tout ce qui bouge en mer, sans critère de taille, de nationalité ou de raison sociale (...) La Somalie fait depuis des décennies l’objet de convoitises stratégiques. J’ai connu ce pays dans les années 70, alors qu’il abritait une base militaire soviétique, à Berbera, et faisait figure de phare progressiste dans les cercles tiers-mondistes européens. (...) Le drapeau de l’Etat somalien en était pourtant le symbole, avec une étoile à cinq branches incarnant les cinq piliers dispersés de la nation somalie : le Somaliland ex-britannique, le sud ex-italien, mais aussi l’Ogaden éthiopien, le district nord-est du Kenya, et la composante somalie de Djibouti, ex-colonie française".(2)

« On se souviendra des images, mises en scène comme à Hollywood, à l’heure des grands journaux télévisés américains, du débarquement des GI’s venus sauver les pauvres Africains qui meurent de faim. Le problème est que ce bel enthousiasme s’est vite refroidi, particulièrement du côté américain après la mort de plusieurs soldats lynchés par la foule.(...). La communauté internationale tourna alors le dos à la Somalie, trop chaotique, trop difficile, trop lointaine...depuis, la Somalie est le symbole même de ces «Failed States», ces «Etats en échec». (...) La Somalie est sans doute le pays où l’on vit le plus mal au monde aujourd’hui. Pour lutter contre les pirates somaliens et à la demande des pays «victimes d’actes de piraterie», le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté le 2 juin 2008 la résolution 1816 du Conseil de sécurité, qui autorise les navires militaires étrangers à, depuis, une armada multinationale, comprenant des navires des pays membres de l’Otan, mais aussi de Chine, d’Inde et de quelques autres, patrouiller l’immense zone maritime concernée".

Voilà des pêcheurs qui se battent pour survivre, et qui ont à affronter toutes les armadas du monde qui se défendent par ONU interposée contre des pirates avec des arbalètes, alors que le problème est autrement plus grave


Que reste -t-il de la Somalie? Des milliers de Somaliens ont été contraints de fuir leurs maisons début juin à cause de combats parmi les plus violents et les plus sanglants qu’ait connus Mogadiscio depuis le 8 mai, lorsque les violences ont repris entre les forces gouvernementales et les groupes d’opposition Al-Shabaab et Hisb-ul-Islam dans plusieurs quartiers au nord-ouest de la capitale somalienne. D’innombrables familles auraient été séparées à cause du conflit. Les évènements du mois de mai ont provoqué une violence aveugle qui ont vu au moins 34 écoles temporairement occupées par des groupes armés depuis le début de l’année, et au moins 6 écoles qui ont subi des raids ou ont été pillées au cours des 12 derniers mois. (...) Cette année, plus de 522 bateaux et 25.764 personnes sont arrivés au Yémen après avoir effectué la traversée périlleuse du golfe d’Aden depuis la corne de l’Afrique. A ce jour, 146 personnes se seraient déjà noyées et 85 sont portées disparues en mer. Ceux qui effectuent la traversée fuient des conditions désespérées de guerre civile, d’instabilité politique, de pauvreté et de famine en Somalie et dans la corne de l’Afrique.(3)

Enfin et pour couronner le tout, les armes des belligérants ont une source. Selon un rapport de l’ONU obtenu, les islamistes somaliens recevraient des armes provenant notamment d’Iran et de Syrie, tandis que le gouvernement du pays serait aidé militairement par l’Ethiopie et le Yémen entre autres, en violation de l’embargo sur les livraisons d’armes à la Somalie. Le rapport souligne en particulier l’implication de l’Ethiopie et de l’Erythrée, les premiers à violer l’embargo sur les livraisons d’armes à la Somalie, imposé en 1992 par les Nations unies. Le document affirme que 7 pays musulmans riverains de la mer Rouge fournissent des armes et du matériel militaire aux milices islamistes tandis que 3 autres Etats soutiennent le fragile gouvernement provisoire qui siège à Baïdoa. Les islamistes seraient ainsi soutenus par Djibouti, l’Egypte, l’Erythrée, l’Iran, la Libye, l’Arabie Saoudite, la Syrie, la milice chiite libanaise Hezbollah, tandis que le gouvernement somalien recevrait l’appui militaire de l’Ethiopie, de l’Ouganda et du Yémen.

Le pétrole encore


Une autre explication est à chercher dans la richesse du sous-sol somalien. La Somalie dispose d’uranium, de minerai de fer, d’étain, de gypse, de bauxite, de cuivre, de gaz naturel et de réserves de pétrole. Deux compagnies pétrolières, Canmex et Range Resources s’intéressent au pétrole du Puntland, région «autonome» au nord de la Somalie. Mohamed Saïd Hersi, président du Puntland, et Abdullahi Yousouf Ahmed, chef du gouvernement transitoire fédéral (Sud), ont donné récemment leur accord à un programme d’exploration et de forage dans les deux bassins pétrolifères de Nogal et de Darin. Un article du Los Angeles Times datant de janvier 1993 rapporte que des dizaines de millions d’acres, c’est-à-dire près des deux tiers de la Somalie, ont été alloués à quatre géants américains du pétrole dans les dernières années précédant la chute du président Siad Barre : Conoco, Phillips, Amoco, BP, et Chevron. Total a signé une entente avec le gouvernement de transition afin de faire de la prospection dans l’océan Indien(4)


Est-ce à dire que la guerre en Somalie est aussi une guerre pour le pétrole? Nous voilà dans les mêmes conditions que le Darfour avec toujours les mêmes luttes sourdes et comme victimes les faibles. Voilà donc un peuple qui souffre en silence avec la complicité internationale des gouvernants et même des médias qui, en l’occurrence, font preuve d’un silence assourdissant. Des dizaines de milliers de Somaliens de Somaliennes, d’enfants fuient le pays par tous les moyens. C’est par dizaines qu’ils se noient en tentant de fuir par la mer. Non, ce monde n’est pas juste et les pays occidentaux «donneurs de leçons» devraient ré-étalonner les Droits de l’Homme occidental pour les rendre...universels.


1.Somalie : Un article de Wikipédia, l’encyclopédie libre

2.Pierre Haski. La clé de la lutte contre la piraterie se trouve en Somalie. Rue89 12/04/2009

3.William Spindler porte-parole du HCR 9 juin 2009 au Palais des Nations à Genève.

4.AFP, Reuters. http//www.raceand.history.com/cgi-bin/forum/webbs

Pr Chems Eddine CHITOUR

Ecole Nationale Polytechnique


Jeudi 25 Juin 2009


Commentaires

1.Posté par Allo,allo, quelles nouvelles ? le 25/06/2009 13:16 | Alerter
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A LIRE ABSOLUMENT : Michel CHOSSUDOWSKY. Economiste canadien.
" Comment on fabrique une famine " dans I.Romanet et A.Gresh ( Directeur). Le Désordre des nations. Collection Manière de voir, le Monde diplomatique, Paris, 1994.

Les ravages du F.M.I , et de la B.M ou les assassins en col blanc, les fossoyeurs des nations..
Les vrais responsables du génocide somalien se trouvent dans les immeubles en verre à Washington et New-York.


2.Posté par mguirre le 25/06/2009 14:05 | Alerter
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Au lien d'armer les milices gouvernementales à brutaliser la population, nous devrions aider les somaliens qui soutiennent leur Pays et qui ont eux une légitimité.

3.Posté par Anti-propagande le 25/06/2009 21:06 | Alerter
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Sombres pensées somaliennes... "
Une nouvelle preuve de la malhonnêteté des médias occidentaux. Merci à Marie-Ange

Reçu de Maritza / mercredi 3 janvier 2007
par Igiaba SCEGO (*)

Une nouvelle preuve de la malhonnêteté des médias occidentaux. Merci à Marie-Ange Patrizio pour cette traduction d’un très beau texte en italien de Igiaba Scego - écrivain somalienne née en Italie, où ses parents étaient réfugiés - qui raconte autrement que dans les médias occidentaux, non pas le "conflit local" entre Somalie et Ethiopie mais les suites actuelles de nos colonisations d’hier.

Sombres pensées somaliennes en ce sale Noël 2006

"Mon téléphone a la fièvre. Il sonne sans arrêt. En décembre il n’a pas arrêté de sonner."

Période de cadeaux et de bombances, de feintes embrassades et de festins. J’ai reçu des vœux décorés, des cartes postales pré- imprimées, des dents écarquillées en sourires synthétiques. Le téléphone a la fièvre. Je voudrais ne pas répondre mais je dois. Dans la mélasse de noël peut se cacher aussi quelque coup de fil important. Quelque coup de fil du cœur.

Décembre a été un mois difficile pour moi et pour tous les somaliens. Pour moi parce que j’ai perdu un frère adoré, à cause d’une tumeur. Pour tous les somaliens parce que nous avons perdu les derniers espoirs de paix. Le monde, de fait, nous a jetés dans un précipice de violence que nous espérions éviter jusqu’au dernier moment.

Je ne croyais pas qu’il y eut quelque chose de pire encore que la guerre civile qui a déchiré la Somalie pendant seize ans ; et, au contraire, j’ai dû me raviser, le pire réserve toujours des surprises inattendues.

Quelqu’un m’a demandé : pour qui tu es ? Tu es pour les cours islamiques ou pour le gouvernement de transition ? Je fais répéter la question. Je ne la comprends pas. Les gens pensent à la Roma ou à la Lazio (équipes de foot rivales de Rome, NDT). A Totti et Oddo (joueurs vedettes de ces équipes, NDT). Tout est réduit à une métaphore de foot. Mais il n’y a pas d’écharpes et de tournois dans les rues à Mogadiscio. Dans tout ce délire il n’y a que de pauvres gens. Une inondation a dévasté le pays il y a quelques semaines, maintenant c’est la disette, beaucoup de gens sont touchés par la malaria. Et demain ? Demain je n’ose pas penser à ce qu’il pourra y avoir.

Je vais à un call center. J’appelle la Somalie, ma cousine Halima. Elle, désormais, c’est une ancienne combattante, quand la guerre civile a éclaté en 1991, elle y était. Elle ne raconte pas de blagues, elle. Miraculeusement la ligne fonctionne. Le black out, l’absence de nouvelles viendront ; pour le moment entendre sa voix à l’autre bout du fil me rassérène. La voix de Halima est puissante. Je note cependant une fêlure qui ne me plaît pas.

« Nous avons peur, dit-elle, ils sont en train de nous bombarder. Ils ont touché les aéroports. Quand ils arriveront ici (les éthiopiens, NDR) ils nous massacreront ». Halima n’a aucun doute sur comment ça va tourner. Bain de sang, viols, vengeances sommaires, tortures. Le coup classique.

La vie au temps des Cours islamiques

Pendant quelques mois seulement, on a pu respirer à Mogadiscio. Les cours ne sont peut-être pas le meilleur des mondes possibles, je le reconnais. Ils ont des positions ambiguës sur des thèmes fondamentaux comme les droits de l’homme et surtout de la femme. Mais le peuple fatigué a fait confiance à ses traitements. Un de mes cousins éloignés m’explique que « ceux-là au moins te laissent vivre ».

Pendant ces mois de contrôle islamiste, les gens ont pu travailler, les femmes circuler dans les rues sans la peur d’être violées et jetées comme des vieux torchons. Le peuple somalien fatigué a pensé que ça pouvait être le paradis. Ça ne l’est pas, nous le savons. Mais la solution, que peut-elle être ? Le dialogue, je pense. On me dit de la cabine de régie que la réponse est erronée.

L’Ethiopie et le soit disant gouvernement de transition somalien (appuyés tacitement par la communauté internationale, Etats-Unis en tête) ont pensé au contraire que c’était une belle trouvaille de disséminer le pays de cluster bombs, qui tueront les enfants somaliens pendant les cent prochaines années. L’invasion éthiopienne reçoit les applaudissements internationaux, Meles Zenawi est considéré comme une pauvre victime du complot islamiste ourdi dans une grotte de nulle part par l’inévitable Ossama Ben Laden.

Le téléphone sonne encore. C’est une amie éthiopienne de Bologne. « Je suis désolée » dit-elle. Elle est triste, mon amie. Elle m’explique que le peuple éthiopien ne veut pas la guerre, c’est Zenawi qui la veut. Cet homme en vérité, la véritable guerre c’est aux siens qu’il la fait, il veut casser la résistance interieure. La Somalie est une bonne excuse pour distraire le peuple de ses droits. Et peu importe si pour garder le pouvoir tu déstabilises toute la Corne de l’Afrique.

Mon amie éthiopienne est préoccupée. Moi plus qu’elle. Les troupes sont proches de Mogadiscio. Je pense à mes tantes, à mes innombrables cousins. Je ne peux rien faire pour eux. Halima m’a dit : « Fasse le ciel que cela ne se produise pas, mais si nous fuyons nous laisserons nos tantes à leur destin ». Les tantes sont malades, les transporter est impossible, elles ralentiraient le groupe. Les anciens se sacrifient pour les plus jeunes. Elle me passe ma tante Faduma au téléphone. Je reconnais sa grosse voix. Elle fait beaucoup de bruit, elle me prend pour une autre nièce. Mais elle est gaie. « Si les éthiopiens viennent je leur en ferai voir de toutes les couleurs ». Elle est vieille ma tante, très. Elle a une jambe hors d’usage. Si les éthiopiens viennent ils s’en serviront comme batte de base ball. Fasse le ciel que non, mais je préfère qu’elle soit morte plutôt que tuée salement. Voilà mes mauvaises pensées de ce sale Noël 2006.

Les responsabilités coloniales de l’Italie

Les islamistes en appellent au Jihad, le gouvernement de transition par contre parle de souveraineté et de démocratie. Les journaux du monde étiquettent la guerre comme « conflit local ». Dommage que les armes ne soient pas « locales ». Tout le monde a armé tout le monde. Pays arabes assortis, puissances locales africaines, Etats-unis d’Amérique, Erythrée. Beaucoup d’armes sont de fabrication italienne. A propos, que fait l’Italie ? Je sais juste que Prodi a parlé avec Kadhafi de la crise somalienne. Il est préoccupé le Professeur. Préoccupé à cause des réfugiés de la Corne qui débarqueront certainement à Lampedusa. Préoccupé à cause des ires funestes de ses racistes maison. Mais l’Italie sait-elle qu’elle n’est pas exempte de fautes dans ce conflit ? Somalie, Ethiopie, Erythrée. Trois ex-colonies. Trois pays qui de la fin de la seconde guerre mondiale jusqu’à maintenant, se disputent des frontières incertaines que l’Italie a créées. Ils se disputent parce que l’Italie les a dressées l’une contre l’autre. Pour la guerre d’Ethiopie de 1936, Mussolini et ses fidèles hommes de mains ont utilisé des dubats (corps d’armée de guerriers qui se battait aux frontières, créé en 1924 par un général de l’armée coloniale italienne, NDT) somaliens et des ascars érythréens contre Haïlé Sélassié. Et avant cela encore, on avait utilisé les éthiopiens contre les libyens.

Divide et impera. Divise et exploite.

Idée coloniale dont je crains qu’elle ne soit jamais tombée en désuétude. Aujourd’hui nous souffrons aussi à cause de ces anciennes blessures, blessures jamais refermées. Sur Internet en attendant, les somaliens ont exhumé les chants anti-éthiopiens du conflit Menghistu-Barré, cru 77. La haine est en train de prendre de profondes racines. Etrange destin, celui de la Somalie. Du firmament aux bas fonds. Maha Thray Sithu U Thant, diplomate birman, troisième secrétaire des Nations Unies, disait dans les années soixante que « la Somalie est le fils préféré des nations Unies ». Nous étions un exemple. En réalité la gangrène nous avait déjà atteint, elle avait touché toute la Corne d’Afrique depuis longtemps. Aujourd’hui ce sont justement les Nations Unies qui nous tournent le dos. Avant d’arrêter mon coup de fil avec Halima je lui dis « meilleurs vœux », dans quelques jours c’est la fête pour les musulmans. J’ajoute « que Dieu puisse nous donner la paix ». Elle dit « Amen » puis ajoute : « Même Siad Barré ne nous aurait pas vendu aux éthiopiens. Comment cela a-t-il pu arriver ? ». J’arrête. Je n’ai plus de réponses. Je me branche sur Internet. Je vais sur le site de Amin Amir, le Vauro (dessinateur, en particulier à il manifesto, NDT) somalien. Les dernières vignettes sont sur la guerre. Sur une, il y a le drapeau somalien, bleu avec une étoile blanche à cinq branches au milieu. Quelqu’un poignarde l’étoile. L’étoile saigne. Le sang sort à flots de l’écran de l’ordinateur. Je pense que Amin est un génie. Le sang est en train de couler à flots des corps de tous les somaliens. Surtout des civils. Je sais, le nouveau vocabulaire politique préfère les appeler dommages collatéraux, mais soyez patients, je suis vieux jeu, pour moi ce sont encore des civils.

(*) Igiaba Scego « somalienne d’origine, italienne par vocation », née à Rome en 1974, chercheur en pédagogie et écrivain, auteur de « La nomada che amava Alfred Hitchcock ».

Édition de jeudi 28 décembre 2006 de il manifesto Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio Article imprimé à partir du site de l’Association CAPJPO-EuroPalestine


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