Diplomatie et relation internationale

La Russie et les USA défilent au pas post-soviétique


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Ce dimanche à Moscou, une parade militaire sans précédent, alors que des soldats des principaux pays de l'OTAN défileront aux côtés de soldats russes, sera l'événement commémoratif marquant le 65ème anniversaire du jour de la victoire de la Seconde Guerre Mondiale. Ce ne sera sans doute pas une parade des troupes de l'OTAN, mais plutôt des alliés de jadis de la Russie dans la coalition contre Adolf Hitler

Par M K Bhadrakumar
Asia Times Online, le 09 mai 2010
article original : "Russia and US march in post-Soviet step"


M K Bhadrakumar
Lundi 10 Mai 2010

Photo: http://fr.rian.ru
Photo: http://fr.rian.ru
Les parades militaires ne sont pas nécessairement le truc de la real politique ou le signe annonciateur d'alliances militaires. Pourtant, on ne peut pas complètement manquer le symbolisme politique lorsque les remparts du Kremlin résonnent sous le défilé des troupes américaines et que le mausolée de Vladimir Lénine en est le témoin silencieux. Le fait est que les 50ème et 60ème anniversaires du jour de la victoire, pourtant dans les années de l'après guerre froide, n'ont pas connu de telles parades militaires « alliées ». En fait, les Etats-Unis ont plutôt joué le rôle du « saboteur » en remuant les controverses de l'histoire soviétique, lorsque le Kremlin célébrait ce jour en grand apparat, il y a cinq ans.

En effet, on ne peut pas ne pas lier la parade militaire de ce dimanche à la « tendance de convergence » qui est apparu dans région Euro-Atlantique – pour citer le ministre des affaires étrangères russe, Sergueï Lavrov. Celui-ci est entré dans les détails :
Cette tendance se manifeste par une meilleure atmosphère dans les relations entre la Russie et les Etats-Unis, y compris l'élaboration d'un nouveau traité remplaçant « START 1 » [Traité de Réduction des Armes Stratégiques], la poursuite de l'établissement du partenariat stratégique avec l'Union Européenne et la normalisation en cours au Conseil Russie-Otan. Des conditions se forment dans l'architecture européenne pour dépasser la mentalité de bloc de la guerre froide et les craintes indirectes concernant les sphères d'influence.
Les choses s'éclaircissent. Washington n'a pas ricané lorsqu'il est devenu évident que Viktor Yanoukovitch, le président ukrainien, avait commencé à parler de façon équivoque avec le Kremlin et que les partisans de la guerre froide avaient émis des critiques sur le fait que l'administration de Barack Obama abandonnait son influence et son pouvoir dans l'espace post-soviétique.

L'accord entre Moscou et Kiev pour prolonger le maintien en Crimée de la flotte de la Mer Noire va sans aucun doute au-delà du cadre des relations russo-ukrainiennes. Le kaléidoscope s'est déplacé et la situation a changé simultanément dans plusieurs domaines – l'Eurasie, la sécurité de l'Europe de l'Est et le bassin de la Mer Noire. Que l'Ukraine ait renoncé à placer des chausses-trappes devient en soi un changement géopolitique d'importance et la sécurité de la Russie est inévitablement une question pan-européenne – voire même une question globale !

Pourtant, l'administration Obama s'est comportée comme si Yanoukovitch avait agit le plus naturellement du monde. Il est vrai, comme l'a récemment écrit Nicolaï Petrov, le plus grand spécialiste de la Russie dans l'administration de George H W Bush, dans les premières années de l'ère post-soviétique :
Nous prenions toujours nos désirs pour des réalités en pensant qu'il serait très facile d'arracher l'Ukraine à la Russie, alors que presque tous les sondages effectués ces dix dernières années ont montré que 90% des Ukrainiens ont une bonne opinion des Russes et que près d'un Ukrainien sur cinq garde toujours l'espoir que les deux pays ne fassent qu'un seul Etat. Au contraire, les efforts de [l'ancien président Viktor Iouchtchenko] d'assimiler « pro-occidental » à « anti-russe » a probablement fait plus pour saper la popularité de la Révolution Orange que tout autre facteur.
"Non" à une "sphère d'influence" ...
Ce que Petrov a écrit est également applicable en ce qui concerne le Kirghizstan, cet Etat d'Asie Centrale. Toutefois, les Etats-Unis ont pris clairement position à Bichkek. Le haut directeur aux affaires russes et d'Asie centrale au Conseil National de Sécurité des Etats-Unis, Michael McFaul, a souligné cette semaine à Bichkek, la capitale du Kirghizstan, que l'administration Obama avait une approche entièrement nouvelle vis-à-vis de l'Asie Centrale.

McFaul a insisté sur le fait qu'à travers la puissance de l'exemple du Kirghizstan, « il pourrait également être un modèle pour d'autres pays sur la manière d'établir des institutions démocratiques ». Il a dit ouvertement :
Nous [l'administration Obama] avons pour priorité stratégique de soutenir le développement d'institutions démocratiques et nous avons une diversité de programmes, nous avons une variété d'organisations américaines qui travaillent au Kirghizstan pour le faire. Elles sont financées par le contribuable américain […] leurs sources de financement sont soutenues par le gouvernement américain […] avec cette philosophie d'engagement à deux niveaux, nous continuerons à travailler avec le gouvernement […] mais, en parallèle, nous nous engagerons aussi avec la société civile, avec les médias indépendants, avec les organisations légales, pour aider aussi à faire avancer le processus démocratique, ici au Kirghizstan. Cela doit se faire à deux niveaux ; ce ne peut être l'un ou l'autre.
L'avenir de la base militaire américaine à Manas est-il par conséquent menacé par la Russie ? Non, McFaul ne le pense pas puisque les Etats-Unis et la Russie ont « un intérêt commun » à combattre les extrémistes en Afghanistan et, dans tous les cas, « le Président Obama a été très clair, il a rejeté catégoriquement les notions de 'sphères d'influence' et de '‘Grande Partie d'Echecs'. »

Si McFaul rejète l'assertion de Moscou selon laquelle la Russie a des « intérêts spéciaux » dans l'espace post-soviétique, il reconnaît qu'elle pourrait avoir des « intérêts communs » avec Washington. Cela donne une perspective complètement différente à la position des Etats-Unis concernant l'Ukraine et le Kirghizstan.

Il est vraisemblable que les Etats-Unis n'ont pas réellement concédé que l'Ukraine fait partie de la « sphère d'influence » russe, mais ils ont reconnu que Washington et Moscou « partagent un intérêt » dans la stabilité de ce pays. La dure réalité est que l'économie ukrainienne est à deux doigts du défaut de paiement et que ce pays se trouve à proximité du cœur de l'Europe, qu'il est plus grand que la Grèce, mais qu'il n'est pas un membre de l'Union Européenne.

L'Europe (ou les Etats-Unis) n'est pas en position de sauver l'économie ukrainienne par une aide [financière] massive. Et si Moscou (qui dispose de suffisamment d'excédent financier) montre sa volonté politique d'aider l'Ukraine sœur, au rythme de 4 milliards de dollars par an – en versement contre le maintien de sa base navale de Sébastopol pour sa flotte de la Mer Noire – cela ne nuit pas aux intérêts américains.

Ainsi que l'éminent politicien russe, Boris Nemtsov, l'a fait remarquer : « Personne au monde ne paye ce genre de montant pour des bases navales ». Les Etats-Unis, en comparaison, paient un loyer de misère de 800 millions de dollars par an pour leur énorme base navale à Okinawa, au Japon. La Flotte de la Mer Noire est constituée de navires construits il y a 30 à 40 ans et est incapable de menacer les Etats-Unis. Le vaisseau amiral de la flotte, le porte-missiles Moskva, a été armé en 1980. La flotte est en piètre état pour des activités de combat avec l'OTAN. Par ailleurs, selon Mentsov, « seul un incurable optimiste » insisterait pour dire que Sébastopol sera viable pour la Russie pour les 25 prochaines années. Etant donné la fluidité de la politique ukrainienne, Yanoukovitch pourrait toujours être remplacé et le nouveau dirigeant pourrait demander une référence exacte dans une constitution nationale qui interdise les bases militaires étrangères.
... mais "Oui" aux intérêts communs
Somme toute, l'administration Obama fait une proposition séduisante à Moscou : les républiques post-soviétiques peuvent « vous » avoir en même temps qu'elles « nous » ont. Si le lien stratégique de Moscou avec l'Ukraine contribue à forger la paix jusqu'à l'Oural et crée ainsi les conditions pour la Russie de se concentrer sur sa modernisation, l'administration Obama est prête à considérer cela comme un « intérêt commun ». De façon similaire, la base militaires des Etats-Unis à Manas ne pose aucune menace aux intérêts vitaux de la Russie, tandis qu'elle crée les conditions de la stabilité régionale, qui sont « d'intérêt commun » à la fois pour la Russie et pour les Etats-Unis.

Même l'apparition de la démocratie en Asie Centrale ne réduit pas les intérêts de la Russie. Les régimes autoritaires dans cette région sont de plus en plus experts dans l'art de monter Moscou contre Washington. D'un autre côté, les Etats-Unis sont prêts à reconnaître, comme McFaul l'a formulé extrêmement clairement lors de sa visite à Bichkek mardi dernier, « Nous [les Etats-Unis] ne soutenons pas une personne ou un point de vue politique en particulier et nous ne soutenons certainement pas une démocratie à l'américaine. Ce n'est pas du tout notre politique. Il y a une variété de démocraties dans le monde. Il n'y a pas une seule vérité, il n'y a pas un seul moyen de construire la démocratie. »

Pour l'essentiel, McFaul a pratiquement repris le processus de pensée du Kremlin et il espère convaincre la Russie qu'elle pourrait avoir un « intérêt commun » dans la démocratisation de l'espace post-soviétique. Ainsi que l'exemple de l'Ukraine le montre, les révolutions de couleur ne doivent pas invariablement avoir pour résultat des régimes anti-russes. Ensuite, il y a d'autres signaux.

L'administration Obama s'est délibérément éloignée du Géorgien Mikhaïl Saakashvili. L'ambassadeur américain en Russie, John Beyrle, a indiqué que les Etats-Unis voulaient prendre avec sérénité la proposition de vente de quatre navires de guerre français Mistral à la Russie. Il a déclaré au Moskovsky Komsomolets, le quotidien moscovite, « La seule question [à propos de la vente des Mistral] est la stabilité d'ensemble de la région. Et je crois qu'elle ne sera pas enfreinte en conséquence de cet accord. [De plus,] nous comprenons que c'est un accord entre deux pays souverains. »

Le traité sur les Forces Conventionnelles en Europe (FCE) est de nouveau à l'ordre du jour des négociations avec la Russie, et l'OTAN a proposé de travailler avec la Russie sur un bouclier anti-missiles. Le tsar américain de l'énergie, Richard Morningstar, s'est tenu coi, tandis que Moscou progresse de façon spectaculaire sur les perspectives du gazoduc South Stream, qui contribue à accélérer le quadrillage gazier Europe/Balkans vers les sources d'énergie russes. Il semble presque que l'élimination de l'influence russe sur les Balkans fût une erreur.

Une entente stratégique américano-russe sur l'espace post-soviétique est encore à quelque distance. Cela prendra du temps pour construire la confiance mutuelle, d'un côté qu'il serait vain pour Washington d'essayer de monter les anciennes républiques soviétiques contre la Russie, tandis que de l'autre, Moscou ne devrait pas insister sur le fait que les « stans » devraient passer par la capitale russe pour acheminer leur commerce avec les Etats-Unis. La question plus large est de savoir si le nouveau traité START est annonciateur d'une nouvelle relation américano-russe, laquelle, à son tour, rendrait possibles les progrès russo-ukrainiens.

Yanoukovitch s'est bien incliné devant l'administration Obama en renonçant aux armes ukrainiennes de qualité plutonium – et cela suggère un certain degré de politique coordonnée entre les Etats-Unis et la Russie vis-à-vis de l'Ukraine.

Moscou reste calme à propos de Manas et parfaitement zen face à l'augmentation de l'influence américaine à Bichkek. Les choses peuvent-elles se diriger vers une nature complètement différente des rapports américano-russes dans l'espace post-soviétique ? L'Ukraine et le Kirghizstan semblent en être des signes avant-coureurs.
M K Bhadrakumar a servi en tant que diplomate de carrière dans les services extérieurs indiens pendant plus de 29 ans. Ses affectations incluent l'Union Sovétique, la Corée du Sud, le Sri Lanka, l'Allemagne, l'Afghanistan, le Pakistan, l'Ouzbékistan, le Koweït et la Turquie.


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Lundi 10 Mai 2010


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