Politique Nationale/Internationale

La Russie après l'URSS. Le point de non retour



Nous vivons sans l'URSS depuis déjà une bonne quinzaine d'années, pourtant ce que l'on appelle le syndrome post-impérial est toujours bien vivant dans la conscience collective. Quoique je préférerais parler du syndrome de grande puissance, parce qu'à la différence de la Russie pré-bolchévique, l'Union soviétique ne voulait pas d'empire. Dans un premier temps on avait vu se profiler l'idée utopique de la révolution mondiale, qui parce qu'étant irréalisable avait évolué en idée de superpuissance.


Mark Ournov
Mercredi 7 Février 2007

La Russie après l'URSS. Le point de non retour

Par Mark Ournov, président du Centre des technologies politiques Expertiza


La différence entre l'empire et la superpuissance est de taille. Pour s'en rendre compte, il suffit de comparer l'URSS avec la Grande-Bretagne. Cette dernière avait acquis des colonies pour son propre profit. L'Union soviétique, elle, avait développé son expansion surtout pour faire étalage de sa puissance aux yeux du reste du monde, et pour ce faire elle ne regardait pas à la dépense. Quand à la fin des années 80 du siècle dernier la rhétorique de grande puissance avait décliné, l'URSS avait implosé. Pour deux raisons. Premièrement, parce que la Russie, c'est-à-dire l'URSS, avait estimé qu'il n'était plus avantageux pour elle de se considérer comme une grande puissance. Deuxièmement, les élites des républiques fédérées, et dans une grande mesure leur population également, avaient voulu être indépendantes de Moscou.

En 1990, j'ai eu l'occasion d'effectuer un sondage auprès des députés au 1er Congrès des Soviets de la RSFSR. (Fédération de Russie). Le rapport des forces communistes/démocrates était approximativement égal. Le questionnaire comportait plusieurs questions permettant de déceler la présence ou non du syndrome de grande puissance. Les gens souhaitant voir dans le pays une grande puissance n'étaient pas plus de 4% tant chez les communistes que chez les démocrates. Les autres repoussaient cette idée et voulaient voir dans la Russie un pays ne prétendant pas au leadership mondial mais se consacrant au règlement de ses propres problèmes. L'état d'esprit dans l'opinion publique était approximativement le même. Cependant, si l'on regarde l'histoire de la Russie au XXe siècle, on y observe une conformité. Chacune des deux périodes assez courtes de rejet de l'idée de grande puissance a été suivie d'une puissante vague de rhétorique de grande puissance. Cela n'est probablement pas dû au hasard. C'est que durant au moins 300 ans le sentiment d'appartenir à un pays qui joue un rôle déterminant dans les processus politiques mondiaux avait été l'un des traits caractéristiques essentiels d'abord de l'élite russe et ensuite des Russes "de la rue".

En d'autres termes, exception faite de brèves périodes "anormales", le sentiment de superpuissance reste un élément systémique de l'identité russe.

De nos jours cet élément de la conscience nationale regagne du terrain. Le désir d'être immanquablement une grande puissance influe fortement sur les versions de l'éclatement de l'URSS. Indéniablement, la majorité accorde son soutien émotionnel à la version du "complot des trois": les trois présidents (russe, ukrainien et biélorusse) s'étaient réunis à Belovej et ils avaient démantelé la grande puissance.

La version du complot fomenté par un "complot mondialiste" contre l'Union soviétique accusée de tous les maux elle aussi est en vogue.

A propos, on avance actuellement une nouvelle version du "complot mondialiste" s'employant à abattre la grande Russie qui s'est redressée et est suspectée de velléités hégémoniques... En fonction des inclinations du prédicateur, on peut placer ici n'importe quel pays: Etats-Unis, Israël, etc.

Le désir de se sentir une grande puissance permet de toujours considérer les anciennes républiques fédérées comme des soeurs cadettes, que nous couvions et aimions, mais qui se sont montrées ingrates et nous ont fuis. Il s'agit-là d'une impression vraiment sincère et très douloureuse, ressentie par une partie importante de la population russe et des élites. "Comment pouvez-vous? Nous qui vous avions donné à manger...", lance-t-on à l'égard des Pays baltes (Estonie, Lettonie et Lituanie). "Pourquoi regardez-vous en direction de l'Occident? Ne nous sommes pas tous des Slaves!? demande-t-on aux Ukrainiens. "Vous êtes devenus fous pour vous comporter ainsi? Comme si nous n'avions pas d'intérêts au Caucase!", morigénons-nous à l'adresse des Géorgiens. Et ainsi de suite. L'offense nous incite à nous livrer à une démonstration de force. Tantôt nous fermons un oléoduc ou un gazoduc, tantôt nous menaçons de relever les prix, tantôt nous frappons du poing sur la table en fronçant les sourcils. Le résultat obtenu est déplorable. L'hostilité à l'égard de Moscou regagne du terrain au sein des élites et de la population dans les nouveaux Etats indépendants et c'est vraiment regrettable parce que nous perdons là une bonne occasion d'avoir de bons voisins et des amis sûrs.

Pour la Russie la perte de l'Union soviétique a suscité des complications dans les rapports avec les anciennes républiques fédérales tout en créant de nombreux problèmes internes. Pour la première fois depuis de nombreuses années, les Russes, les Russes ethniques se sont retrouvés dans la situation d'ethnie dominante et en même temps dans celle de grave crise démographique. Nous avons en vue non seulement la réduction de la population, mais encore la dégradation de la santé des gens et bien d'autres choses encore. Tout cela pris ensemble dope puissamment le nationalisme russe radical et belliqueux. Les nationalistes ne se résignent pas au fait que l'ethnie russe constitue non pas 100, mais 80% de la population du pays et que les 20% qui restent sont pour l'essentiel des enclaves compactes d'ethnies qui n'ont rien de slave, qui n'appartiennent pas à l'ethnie russe.

Nous parlons ici des Tatares et des Bachkires. Et aussi des Iakoutes et des Bouriates qui, à propos, sur le plan culturel sont beaucoup plus proches de Pékin que de Moscou. Nous parlons du Caucase du Nord. Ces groupes ethniques ne cessent d'entendre: "La Russie aux Russes!". La réponse ne se fait pas attendre sous forme de déferlement d'une vague de nationalisme. Ce processus remet en question l'existence même de la Russie dans ses frontières actuelles. Et le danger de désintégration du pays ira croissant tant que le nationalisme gagnera du terrain.

Que faut-il faire dans une telle situation? Tout d'abord, admettre la réalité. Admettre que les pays qui ont quitté l'Union soviétique sont des Etats souverains indépendants, avec lesquels il faut discuter sur un pied d'égalité.

Admettre que dans l'état où elle se trouve actuellement la Russie ne saurait prétendre au rôle de superpuissance. Cela signifie par conséquent que nous devons régler nos propres problèmes, non pas en rivalisant mais en coopérant avec les centres de civilisation qui peuvent se permettre des dépenses militaires bien plus élevées que les nôtres.

En renonçant aux mythes fallacieux et en acceptant les réalités, nous aurons une chance de survivre et d'établir des rapports normaux avec notre entourage. Il n'y a pas d'autres alternatives. Mais cette voie ne sera pas des plus aisées. L'élimination du syndrome de grande puissance et de bien d'autres complexes annexes constitue une tâche difficile et de longue haleine. Ces complexes, les gens ne s'en sépareront pas de gaité de coeur parce qu'ils sont leur vie, leurs valeurs. Aussi sommes-nous condamnés longtemps encore à souffrir, à nous démener, à nous conduire tantôt bien, tantôt mal. Seulement ce qui importe, c'est de couper court aux tendances destructives que nos complexes engendrent dans l'économie et la politique. Et il faut y réussir avant que le point de non retour ne soit franchi.

L'opinion de l'auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction.


Mercredi 7 Février 2007

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