Conflits et guerres actuelles

La Guadeloupe: Le mal d'Outre-mer


« Je voudrais passionnément que mon peuple existe en tant que peuple, qu’il s’épanouisse et qu’il porte sa contribution à la civilisation universelle. Le monde de la colonisation, c’est le monde de l’écrasement, c’est le monde de l’affreux silence, c’est le monde bâillonné. »

Aimé Césaire


vdida2003@yahoo.fr
Lundi 23 Février 2009

La Guadeloupe: Le mal d'Outre-mer

Pr. Chems Eddine Chitour

Depuis un mois, une région de France, la Guadeloupe, est en ébullition. La partie visible de l’iceberg des revendications concerne la vie chère déclinée sous toutes ses formes. La Guadeloupe est un département d’outre-mer français. Ce petit archipel des Antilles se trouve à environ 7000km de la France Autrefois appelée calaou çaera, puis Karukera (« île aux belles eaux »), Guadeloupe tient son nom du monastère royal de Santa María dans la ville espagnole de Guadalupe. Ce nom aurait été donné par Christophe Colomb. Depuis 1945, ce n’est pas la première fois que la Guadeloupe est agitée par de graves conflits sociaux. Entre 1910 et 1967, les conflits sociaux du travail dans l’île ont fait plus de 100 morts. Encore plus connus sont les événements de mai 1967, quand avaient été sévèrement réprimées des manifestations visant à obtenir une hausse de salaire de 2,5%. Le bilan officiel est aujourd’hui de 87 morts.


Qu’est-il exactement ? Sous le soleil trompeur des Caraïbes, écrit Antoine Guiral, la révolte est symbolisée par une couleur - le rouge des insurgés de 1801 contre le rétablissement de l’esclavage - et trois lettres : LKP, pour Lyannaj kont pwofitasyon (littéralement, en créole : « union contre l’exploitation outrancière »). (...)Identité, pouvoir d’achat, démantèlement systématique des structures de la société créole...Les symptômes du malaise étaient pourtant connus. Mais ils étaient étouffés par la classe politique locale et un Etat paternaliste. C’est d’abord la vie chère qui a cristallisé l’opinion en raison d’une économie de monopoles et de conteneurs, contrôlée par pas moins d’une dizaine de grandes familles békés, des créoles blancs descendants d’esclavagistes. Bref, les Guadeloupéens ont dit que la pwofitasyon [l’exploitation], ça suffit ! « C’est la deuxième abolition de l’esclavage, car l’organisation économique qui a prévalu jusqu’à aujourd’hui est édifiée à l’image de l’économie des plantations. »(1)

En quelques jours, le porte-parole du LKP est devenu la figure de la contestation guadeloupéenne. Après un mois de grève générale, il continue d’appliquer la même recette : alterner prises de parole musclées et appels au calme. Elie Domota sait faire entendre ses harangues, déclinaisons d’une image ancrée dans l’inconscient des Guadeloupéens : celle de l’esclave noir dominé par le maître blanc. Un discours qui fait mouche dans ce département d’outre-mer. Certains Guadeloupéens le qualifient de « messie », de sauveur qui « serait apparu comme le Soleil ». A la radio, des évangélistes rappellent qu’il porte le prénom de l’Elu (Elie), que son père était charpentier,...comme Joseph, père de Jésus. Les partisans d’Elie Domota sont, eux, persuadés que 2009 marque la naissance d’une nouvelle Guadeloupe.(2)

On le voit, pas un mot sur les raisons profondes qui font de la Guadeloupe, une France entièrement à part. Pour François Bayrou, président du Mouvement Démocrate (MoDem) : « (..) Il y a deux questions profondes qui touchent à la reconnaissance de la situation particulière et lourde des Antilles : l’organisation économique et sociale autour des monopoles et des prix, et la reconnaissance et le traitement ouvert de l’identité et de la mémoire, notamment de l’esclavage. » Justement pour comprendre ce qui se passe, il faut remonter au passé esclavagiste de la France. Promulgué par Louis XIV en mars 1685, et considérablement aggravé en 1742, le Code Noir est un corpus de règles qui régissait le sort des esclaves noirs aux Antilles jusqu’à son abolition en 1848. Texte méconnu, longtemps enterré au plus profond de la mémoire collective, c’est pourtant, en partie du moins, à sa lumière qu’il faut éclairer le conflit social qui frappe la Guadeloupe depuis maintenant plus d’un mois dont le maître mot « pwofitasyon » (l’exploitation outrancière) résonne comme un grondement survenu du plus lointain passé qui resurgit aujourd’hui sous les traits d’un profond mécontentement compréhensible et prévisible. (...) Les rues de la Guadeloupe s’enflamment sous les feux de la colère d’une jeunesse oubliée, sans avenir et contenue à la périphérie de la société insulaire. (...) Dans son travail de mémoire remarquable, Louis Sala-Molins ressuscite et décrypte consciencieusement, scrupuleusement et sans concession aucune, ce texte de loi inique, glacial et inhumain, qui pourtant prospéra tout au long du siècle des Lumières. C’est cela qui remonte maintenant à la surface des mémoires, travesti sous les habits du conflit social. Bien au contraire, il nous faut creuser cette histoire, en extirper les souffrances engendrées et transmises au fil des générations, comme un conte morbide qui hante les entrailles d’un peuple encore sous le joug du tortionnaire. Qu’on le veuille ou non, le crime non expié et non réparé demeure ancré au plus profond de la descendance laissée par les victimes.(...) (3)(4)


Le Manifeste de neuf intellectuels antillais solidaires du mouvement, appelle à divorcer d’avec la vision capitaliste : « C’est en solidarité pleine et sans réserve aucune que nous saluons le profond mouvement social...Aucune de nos revendications n’est illégitime. (...) Ce sont les résultantes d’une dentition de système où règne le dogme du libéralisme économique. Ce dernier s’est emparé de la planète, il pèse sur la totalité des peuples, et il préside dans tous les imaginaires - non à une épuration ethnique, mais bien à une sorte "d’épuration éthique1" (entendre : désenchantement, désacralisation, désymbolisation, déconstruction même) de tout le fait humain. (...) Il est donc urgent d’escorter les "produits de première nécessité", d’une autre catégorie de denrées ou de facteurs qui relèveraient résolument d’une "haute nécessité". Par cette idée de "haute nécessité", nous appelons à prendre conscience du poétique déjà en oeuvre dans un mouvement qui, au-delà du pouvoir d’achat, relève d’une exigence existentielle réelle, d’un appel très profond au plus noble de la vie »(...). Il y a donc une haute nécessité à nous vivre caribéens dans nos imports-exports vitaux, à nous penser américains pour la satisfaction de nos nécessités, de notre autosuffisance énergétique et alimentaire.(5)


En fait, le conflit a aussi une dimension affective. Comme l’écrit Solenn de Royer : (...) Fait aggravant, aux yeux de l’opposition notamment : Nicolas Sarkozy, qui aime sauter dans un avion pour régler les problèmes, n’a pas jugé bon, jusqu’à présent, de se rendre en Guadeloupe. Les relations entre Nicolas Sarkozy et l’outre-mer sont compliquées. En décembre 2005, le ministre de l’Intérieur avait dû annuler un déplacement en Martinique et en Guadeloupe, alors que les manifestations contre sa venue se multipliaient. Le poète et chantre de la négritude, Aimé Césaire, décédé depuis, avait fait savoir qu’il ne recevrait pas le futur candidat UMP à l’élection présidentielle - ce qu’il fit finalement, trois mois plus tard. Motif de la grogne : la colère suscitée par la loi de février 2005 faisant état du « rôle positif » de la colonisation française et, plus profondément, les mots de « Kärcher » et de « racaille », lâchés la même année par Nicolas Sarkozy lors de deux déplacements en banlieue, où vivent de nombreux Domiens, installés en métropole. (...) Les sociétés d’outre-mer accordent une grande importance à la forme, analyse un spécialiste de la région. Ce qui compte, c’est la relation personnelle et la notion de respect. « C’est parce que Sarkozy a toujours osé leur dire ce que tout le monde pense tout bas, estime un conseiller de l’Élysée : les DOM sont des territoires où le travail n’est pas valorisé et qui vivent sous perfusion de la métropole. »(6)

Nous y voilà ! Nous retrouvons cette certitude « d’assistanat » martelée par des intellectuels comme Alain Finkielkraut et tant d’autres. Nous produisons ci-dessous deux témoignagesà cotrarion sur la réalité de l’assistanat.
Jacky Dahomay, professeur de philosophie, en Guadeloupe, répond à Alian Finkielraut : "Monsieur, le dimanche 6 mars dernier (2005), dans le cadre d’une émission de la Radio Communauté Juive, à 13h30, vous avez tenu des propos qui ont profondément choqué les Antillais qui en ont eu connaissance. (...) Vous dîtes en effet, en parlant de nous, Antillais, et je vous cite : « Les victimes antillaises de l’esclavage qui vivent aujourd’hui de l’assistance de la métropole. Mais passons. » Tout cela est bien mais le « passons », lourd de sous-entendus, qui clôt votre affirmation en question donne à ceci un autre sens. On pourrait l’interpréter comme ceci : « On leur a accordé la liberté, la citoyenneté en abolissant l’esclavage. De plus, on les assiste encore aujourd’hui. Que veulent-ils encore ? De quoi se plaignent-ils ? »(..) Nous traiter nous, tous les Antillais, d’assistés, est chose absolument méprisante. (..)"

"En laissant entendre que l’abolition a été octroyée uniquement grâce à une France républicaine et généreuse et en désignant les Antillais comme assistés, vous sous-estimez la lutte que nos ancêtres ont mené contre l’esclavage. Cela ne pourrait-il pas être interprété comme un déni d’humanité ? (...) Tout cela a culminé lors de l’Exposition coloniale de 1931 où se rendaient en masse les citoyens français découvrant la puissance de leur empire. Des Négresses comme d’autres indigènes étaient honteusement exposés comme des animaux dans un cirque. Les manuels scolaires sous Jules Ferry et même bien après ne cessaient de faire l’éloge des expéditions coloniales avec une iconographie donnant à voir une image dévalorisée du Noir et de l’Arabe. La même chose s’est produite dans le cinéma (pensez au film à Tintin au Congo) et dans la publicité avec le célèbre « ya bon banania » dénoncé par Fanon. (...)(7)


L’autre mise au point est venue de Raphaël Confiant, un autre professeur antillais qui a sa façon remet les pendules à l’heure . Ecoutons-le : « Depuis quelques semaines, le philosophe Alain Fienkielkraut se répand dans tous les médias, en particulier sur les radios juives, pour stigmatiser les Antillais, en particulier les Martiniquais. (...) Mieux (ou pire) : la créolité serait une idéologie haineuse distillant un discours antiblanc et francophobe. Il enfonce le clou en lançant une pétition nationale qui se révèle être un véritable appel à la haine anti-Noirs, un manifeste de ce qu’on pourrait appeler la "mélanophobie". Sans doute Alain Fienkielkraut ignore-t-il ce qu’est exactement la Guadeloupe. En 1635, les Français débarquent dans une île peuplée depuis des millénaires par les Caraïbes. (...) En moins de trente ans, ils massacrent ceux-ci jusqu’au dernier, continuant ainsi le génocide des Amérindiens, entamé avant eux par les Espagnols et les Portugais. Vers 1660, et cela jusqu’en 1830, ils importent des centaines de milliers d’Africains qu’ils transforment en esclaves dans des plantations de canne à sucre lesquelles contribueront pendant trois siècles à faire la fortune des ports de Bordeaux, Nantes, La Rochelle, etc. et plus généralement de la France, participant ainsi, aux côtés des autres puissances européennes, à l’esclavage des Nègres. »

« Telle est, en raccourci, l’histoire de la Martinique. Mais sans doute est-il bon de rappeler deux autres points à Alain Fienkielkraut : à l’abolition de l’esclavage des Noirs (1848), pas un arpent de terre, pas un sou de dédommagement n’a été accordé aux anciens esclaves. Même aux Etats-Unis, accusés pourtant d’être, dans le Sud profond, un enfer pour les Nègres, l’Etat s’est fait un devoir d’accorder à chaque ancien esclave « twenty-two acres and a mule » (vingt-deux acres de terre et un mulet). Pas rancunier pour deux sous, le Nègre antillais a participé à toutes les guerres qu’a lancées ou qu’a subies la France : guerre de conquête du Mexique en1860 (...) guerre de 1870 contre l’Allemagne ; guerre de 14-18 au cours de laquelle de nombreux soldats martiniquais furent décorés pour leur vaillance lors de la fameuse bataille des Dardanelles ; guerre de 39-45 (..) Guerre d’Algérie au cours de laquelle, pour un Frantz Fanon, un Daniel Boukman ou un Sonny Rupaire qui rallièrent le FLN, des centaines de soldats antillais participèrent sans état d’âme à cette « sale guerre » ; alors, anti-Blancs et francophobes les Martiniquais ? Assistés, les Antillais alors que pendant trois siècles, ils ont travaillé sans salaire, sous le fouet et le crachat, pour enrichir et des planteurs blancs et l’Etat français ? (...) Mais venons-en maintenant à la question de l’antisémitisme des Antillais. Et là, que l’on me permette d’énoncer une vérité d’évidence : la Shoah est un crime occidental ! Comme l’a été le génocide des Amérindiens, comme l’a été l’esclavage des Noirs, comme l’a été la déportation des Hindous, comme l’a été l’extermination des aborigènes australiens, etc.(...) Non, monsieur Fienkielkraut, si la Shoah est bien une abomination, elle n’a été mise en oeuvre ni par les Nègres, ni par les Amérindiens, ni par les Chinois, ni par les Hindous, ni par les Arabes. Elle a été mise en oeuvre par l’Occident. Ce même Occident qui n’a cessé de pourrir la vie des Juifs depuis 2000 ans. (...) (8)

Naturellement avec la désinvolture habituelle, les hommes politiques de Droite comme de Gauche n’ont pas compris que le colonisé devenu indépendant ou resté français du deuxième collège, a besoin pour vivre, outre de la nourriture, de dignité de culture et d’âme. Toute vie humaine un peu équilibrée s’articule entre, d’un côté, les nécessités immédiates du boire-survivre-manger ; et, de l’autre, l’aspiration à un épanouissement de soi, là où la nourriture est de dignité, d’honneur, de musique, de chants, de sports, de danses, de lectures, de philosophie, de spiritualité, d’amour, de temps libre affecté à l’accomplissement du grand désir intime. "Comme le propose Edgar Morin, le vivre-pour-vivre, tout comme le vivre-pour-soi n’ouvrent à aucune plénitude sans le donner-à-vivre à ce que nous aimons, à ceux que nous aimons, aux impossibles et aux dépassements auxquels nous aspirons"(5).

Tout est dit ce qui se passe en Guadeloupe a des relents d’atmophère à la Naegelen un gouverneur en algérie réputé être spécialiste des bonnes élections : Tant que la "Métropole" feint de réduire le ras-le-bol à uniquement un problème de sous sans s’interesser aux dynamiques profondes et souterraines des sociétés antillaises , elle passera, nous le pensons, une fois de plus, à côté de l’histoire.


1.A.Guiral Le Temps, L’heure de la révolution a-t-elle sonné ? Courrier intern 955 - 19.02.2009

2.Matthieu Deprieck, Thierry Dupont : Elie Domota, la voix de la révolte, L’Express 19/02/2009

3.Louis Sala-Molins, Le Code Noir ou le calvaire de Canaan, PUF, 2003

4.Du Code Noir à la « pwofitasyon » ou les résurgences de l’Histoire, Agoravox 20 02 2009

5.Manifeste de 9 intellectuels antillais : Mille Babords 18/02/2009

6.Solenn. de Royer : Sarkozy et l’outre-mer : des relations compliquées. La Croix : 19/02/2009

7.Jack Dahomay, Lettre à A. Finkielkraut. http://www.potomitan.info/matinik/dieudonne4.php

8.R Confiant A propos de A.Fienkielkraut http://www.potomitan.info/matinik/dieudonne5.php


Pr Chems Eddine CHITOUR

Ecole Polytechnique Alger





Lundi 23 Février 2009


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