Propagande médiatique, politique, idéologique

La France d’en bas n’a rien demandé La « demande de sécurité » : une imposture politique



Pierre Tevanian
Vendredi 3 Septembre 2010

La France d’en bas n’a rien demandé  La « demande de sécurité » : une imposture politique
Pour justifier son injustifiable offensive contre les principes démocratiques les plus élémentaires (en livrant comme jamais à la vindicte voire au lynchage les roms et les « immigrés », en préparant la dénaturalisation des « délinquants d’origine étrangère » et l’emprisonnement des « parents de délinquants »), l’actuel gouvernement d’extrême-droite plurielle s’autorise – comme toujours en pareille occasion – de « l’opinion », de la « majorité silencieuse » et de la « France d’en bas ». « Le petit monde politico-médiatique reste sourd aux attentes du peuple » nous explique par exemple Frédéric Lefebvre, sans vraiment tenir compte du fait – avéré, vérifiable et mesurable – que les offensives politiques et le « bruit médiatique » autour des thématiques sécuritaires ont atteint depuis près de vingt ans un volume assourdissant, ni du fait – tout aussi avéré et vérifiable – que les fortes demandes sécuritaires « enregistrées » par les sondages ont toujours suivi – et non précédé – le bruit politico-médiatique. Portant à un niveau inégalé le jeu de poupée ventriloque que constitue de longue date l’exégèse des résultats électoraux, le député UMP nous explique doctement que « la très forte abstention aux régionales a traduit de nouvelles attentes des Français, notamment sur la question des gens du voyage et des Roms ». Le traducteur virtuose ajoute enfin que « les Français » ont aussi exprimé par l’abstention une demande de « fermeté totale contre l’économie souterraine, cancer des sociétés modernes auquel nous avons décidé de déclarer la guerre » [1]. L’abyssale effronterie de cette « légitimation par le peuple » ne sautant hélas pas aux yeux de tou-te-s, il n’est pas inutile d’en démontrer l’absolue fausseté. La démonstration est même urgente, tant l’idée d’une « demande de sécurité » émanant des classes populaires a réussi a s’imposer comme une évidence, et à culpabiliser et paralyser presque toute résistance.


Qu’un gouvernement au service du MEDEF s’autorise du soutien de la majorité et des plus démunis, c’est après tout de bonne guerre. Il est en revanche grave que ce discours ait fini, au fil des années, par persuader un si grand nombre de celles et ceux-là même qui, courageusement, tentent de s’opposer à la spirale sécuritaire. Nombreu-es-s sont en effets les militant-e-s qui, face à des mesures qu’ils ou elles qualifient de populistes ou de démagogiques, ont aujourd’hui l’impression de parler et d’agir dans le désert, au milieu d’un peuple complètement lepénisé ou sarkozyfié. Le plus décourageant à leurs yeux est sans doute que les ouvriers et les chômeurs, dont ces militant-e-s se veulent solidaires, semblent les plus atteints par cette frénésie sécuritaire...
Il n’y a en pourtant pas de raison de désespérer, car tout cela repose sur une vaste illusion d’optique. Une illusion entretenue d’abord par les sondages, alors qu’il convient d’être prudent face à leurs résultats et de prêter attention notamment à la manière dont ont été formulées les questions. Lorsqu’on demande par exemple, au moment des lois Sarkozy de 2002, s’il faut « sanctionner la mendicité agressive », on prend de fait partie pour le ministre en adoptant son vocabulaire et on pousse une partie des indécis à approuver une sanction qu’ils auraient sans doute désapprouvée si la mendicité n’avait pas été qualifiée d’agressive et si la dureté de la sanction avait été mentionnée. De même, lorsqu’on demande s’il est juste de « sanctionner l’outrage à l’hymne et au drapeau » sans préciser la nature dérisoire de l’outrage ni la lourdeur de la sanction, on recueille une majorité d’adhésions qu’on ne recueillerait sans doute pas si la question était plus honnête et précise.
Il faut également questionner la représentativité des panels interrogés, surtout lorsque, comme c’est avéré, de plus en plus de personnes refusent de répondre aux sondeurs – notamment au sein des classes populaires [2].
Il faut enfin prendre en compte le matraquage médiatique et l’imposition de problématique qu’il peut produire : une enquête publiée en 2002 dans L’Humanité a par exemple montré que les personnes interrogées peuvent faire de l’insécurité le problème le plus préoccupant du pays, loin devant les problèmes des retraites, de la pauvreté, de la sécurité de l’emploi, de l’hygiène alimentaire ou de la pollution, mais que, lorsque la question spécifie « pour vous, dans votre vie, dans votre ville », les mêmes placent l’insécurité liée à la délinquance de rue en dixième position avec seulement 20% de personnes plutôt insatisfaites et près de 80% de plutôt satisfaites. Comment dire de manière plus éloquente que les sondages sont moins un moyen de s’informer sur la vie concrète et les préoccupations réelles des habitants du pays qu’un moyen de faire entériner des « problèmes de société » que la classe politique a construits et que la télévision a homologués ?
L’oubli de l’abstention
Mais, dira-t-on, il y a aussi le « séisme du 21 avril » ! On a bien vu ce jour-là que le Front national avait recueilli près de 30% des suffrages chez les chômeurs et presque autant chez les ouvriers : c’est bien la preuve que le vote FN est un vote d’exclus, un vote protestataire, un vote de désespérés. C’est bien la preuve qu’il existe dans les classes populaires une immense demande de sécurité.
Là encore, ce discours est compréhensible quand il vient d’un Sarkozy, dont la préoccupation n’est ni la vérité ni la justice, mais ses adversaires devraient réfléchir à deux fois avant de s’y rallier.
D’abord parce qu’il repose sur une omission : le candidat FN a recueilli également 30% des suffrages chez les artisans, commerçants et chefs d’entreprise, et de cela on ne parle guère.
Ensuite parce qu’elle repose sur une seconde omission, qui fausse radicalement notre vision du paysage politique : en oubliant de prendre en compte la non-participation (qui représente plus de la moitié des comportements chez les chômeurs), on passe d’un constat exact (le score de Le Pen est de 30% chez les chômeurs) à une conclusion inexacte : « 30% des chômeurs ont voté Le Pen ». Car en réalité, le groupe de chômeurs et celui des ouvriers se caractérisent avant tout par un très fort taux de non-inscription (près de 15% de non-inscrits dans la cité des Cosmonautes à Saint Denis [3]) et d’abstention (près de 40% d’abstention chez les chômeurs au niveau national).
Par conséquent, même si l’on ne prend pas en compte les chômeurs étrangers qui n’ont pas le droit de vote, on peut estimer que moins de la moitié des chômeurs s’est exprimée à l’élection de 2002, et que par conséquent les 30% de suffrages FN représentent en réalité 30% de moins de la moitié des chômeurs, soit moins de 15% des chômeurs. Si dans chaque classe sociale on prend en compte ces invisibles que sont les étrangers, les non-inscrits, les abstentionnistes et ceux qui ont voté nul, on aboutit à des conclusions très différentes des conclusions habituelles :
- les chômeurs n’ont pas plus voté Le Pen que la moyenne nationale ;
- ce sont les artisans, commerçants et chefs d’entreprise qui ont voté Le Pen dans des proportions supérieures à la moyenne nationale.
Il est enfin un dernier poncif qui entretient toute une série d’illusions sur le caractère prétendument populaire des dérives racistes et sécuritaires : les ouvriers seraient passés du vote communiste au vote FN. Or là aussi, on passe d’un constat exact (dans les circonscriptions autrefois dominées par le vote communiste, le FN augmente ses scores tandis que le Parti communiste décline) à une conclusion inexacte : « les électeurs sont passés du vote PCF au vote FN ». Rien n’indique en effet que dans ces circonscriptions, les électeurs qui cessent de voter PCF sont les mêmes que ceux qui se mettent à voter FN. Les quelques données dont on dispose indiquent au contraire qu’il y a peu de passages directs du vote PCF au vote FN :
- seuls 5% des électeurs PCF de 1995 sont passés au vote Le Pen le 21 avril 2002 ;
- c’est en revanche le cas de 18% des ex-électeurs de Chirac ;
- et c’est le cas de 8% des ex-électeurs de Jospin  [4].
En somme, ce qui explique la chute du PCF et la montée du FN dans les anciens fiefs communistes, ce n’est pas un passage massif des électeurs PCF vers le vote FN mais plutôt un ensemble d’évolutions parallèles : les anciens électeurs PCF arrêtent de voter tandis que la minorité des ouvriers votant à droite se radicalise et passe au vote FN.
L’oubli du racisme
Toutes ces illusions liées à l’oubli de l’abstention et de la non-inscription sont très lourdes de conséquences. Elles contribuent tout d’abord à occulter un problème crucial, un problème spécifique des classes populaires du point de vue du jeu électoral, un problème bien connu depuis les analyses déjà anciennes de Pierre Bourdieu ou de Daniel Gaxie [5] mais soigneusement refoulé : celui de la non-participation.
Elles aboutissent ensuite, y compris dans des organisations antifascistes ou antiracistes, à un découragement qui n’a pas lieu d’être et, plus grave, à un discours misérabiliste expliquant le vote FN par des difficultés sociales. Ce qui revient en définitive à occulter ou à minorer la question raciste. Car il faut se rendre à l’évidence : si les ouvriers ou les chômeurs ne votent finalement pas davantage FN que les autres classes sociales, la vérité de ce vote doit être cherchée ailleurs que dans la précarité sociale, et la réponse s’impose assez vite : c’est bien le racisme, en particulier anti-juifs, anti-roms, anti-noirs et anti-maghrébins, qui est en France l’une des choses les mieux partagées – pour des raisons historiques sur lesquelles il serait bon de s’interroger.
Et c’est bien le racisme qui est au cœur de l’œuvre « sécuritaire » de Nicolas Sarkozy, caché derrière des euphémismes comme « inquiétude » et « sentiment d’insécurité » – et des périphrases comme « outrage au drapeau français » ou « occupation des halls d’immeuble ». C’est bien le racisme et lui seul qui, pour reprendre une formule de Sartre [6], permet aux maîtres de communier avec leurs serviteurs.

P.-S.

Ce texte est paru dans le livre de Pierre Tevanian et Sylvie Tissot, Les mots sont importants. 2000/2010 sous le titre « La France d’en bas n’est pas sarkozyste ». Une première version avait été publiée ici-même en 2004.
À lire aussi sur le même sujet : « Le terrain et ses zones d’ombre ».
Une manifestation unitaire aura lieu à Paris le 4 septembre 2010 contre l’actuelle offensive « sécuritaire » du gouvernement Fillon :
« Face à la xénophobie et à la politique du pilori : liberté, égalité, fraternité »
Place de la République à Paris, à 14h00.

Notes

[1] On arrêtera ici le florilège de citations abjectes, avec une dernière, qui se passe de commentaire : « chacun sait qu’il y a des liens entre immigration et délinquance »



[2] Cf. Annie Collovald, Le « populisme du FN », un dangereux contresens, Editions du Croquant, 2004.



[3] Cf. Céline Braconnier, Jean-Yves Dormagen, La démocratie de l’abstention, Folio actuels, 2007



[4] Cf. Libération, 22 et 23/04/2002



[5] Cf. Pierre Bourdieu, La distinction, Minuit, 1979, et Daniel Gaxie, Le cens caché, Seuil, 1978



[6] Cf. Jean-Paul Sartre, Réflexion sur la question juive, Gallimard, 1946



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Samedi 4 Septembre 2010


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