Géopolitique et stratégie

La Chine, la pauvreté et les petits calculs de la Banque mondiale


La révision à la baisse du PIB chinois par les "mathémaciens" de la Banque mondiale, c'est de la poudre jetée aux yeux? L'opération n'est en tout état de cause pas neutre, politiquement parlant, ni scientifiquement très solide - pas plus que les discours, médiatiquement corrects, sur la pauvreté mesurée en "moins d'un dollar par jour"...


gresea@skynet.be
Mercredi 26 Mars 2008

Par Erik Rydberg, Groupe de recherche pour une Stratégie économique alternative (www.gresea.be), Bruxelles, 25 mars 2008.

Le discours économique permet bien des choses. Il y a de la magie là-dessous. Là où vous voyez un billet de 100 euros, l'économiste peut déclarer froidement, avec de bonnes raisons, qu'il n'en vaut que 60. Saperlipopette!

C'est ce qui est arrivé à la Chine, fin 2007, lorsque la Banque mondiale a revu à la baisse son produit intérieur brut. D'un coup, il a perdu 40% de sa valeur. L'affaire mérite qu'on s'y arrête, tant elle soulève des questions d'interprétation importantes, du point de vue théorique mais aussi politique. Dans l'opinion publique occidentale, en effet, ni la Banque mondiale, ni la Chine ne font guère l'objet d'un a priori favorable. Cela tend à gauchir le jugement.

Haro sur la Banque mondiale

On a ainsi assisté, venant de certains horizons, à une critique facile (1). A suivre ce raisonnement, le travail de révision de la Banque mondiale inviterait à dresser une série de constats, prétendument démystificateurs, qu'on peut schématiquement résumer comme suit.

Primo, la Banque mondiale se serait décrédibilisée, ayant été amenée à "admettre" qu'elle avait auparavant répandu des données erronées sur la Chine, et ce alors qu'elle disposait d'une "armée d'experts bien payés" susceptible de "détecter l'erreur bien plus tôt".

Secundo, en ramenant le produit intérieur brut chinois à la portion congrue, la Banque mondiale aurait non seulement sapé "le modèle économique dominant", fondé sur les bienfaits d'une croissance continue, mais aussi la thèse selon laquelle la croissance phénoménale de la Chine aurait contribué à fortement réduire la pauvreté dans le monde.

On connaît ces chiffres-là. Si le nombre global de pauvres a été réduit de 100 millions entre 1990 et 1999, c'est essentiellement grâce à une décourageante arithmétique: c'est grâce au fait que la Chine a sorti 200 millions d'habitants de la misère que les 100 millions de pauvres supplémentaires, apparus sur les autres continents, disparaissent du bilan. Le succès chinois (+200) efface – masque – le désastre ailleurs (-100) pour donner un résultat globalement satisfaisant (+100). Mais, donc, patatras! Compte tenu de la révision à la baisse de son PIB, la Chine compterait en réalité 200 millions de pauvres en plus et, CQFD, en chiffres absolus, "le nombre de pauvres dans le monde a en réalité augmenté."

C'est aller un peu vite en besogne. Et faire l'impasse sur les importantes faiblesses théoriques de la démonstration. Dans la mesure où elles sous-tendent tant de discours sur le Tiers-monde, il est essentiel de les soumettre à une analyse rigoureuse.

Les comptines du dollar fictif

La dégringolade du PIB chinois tient largement à une magie des chiffres que la plupart rencontrent pour ainsi dire quotidiennement, mais dans un tout autre contexte. Chacun a entendu dire, lorsqu'il est question de la pauvreté extrême dans le monde, qu'on a là affaire à des populations qui vivent avec moins d'un dollar par jour. Cela frappe les esprits. C'est entré dans le langage courant. On lit cela tous les jours dans les journaux.

A y réfléchir un peu, cependant, quelque chose cloche. A Paris, à Dakar, à Shanghai ou à Caracas, on n'utilise pas des dollars... Les dollars, c'est la monnaie des Etats-Unis. Le billet vert a beau bénéficier d'un avantage écrasant sur toutes les autres devises, notamment en tant que monnaie de réserve mondiale, cela n'explique toujours pas comment – le pourquoi, c'est une autre affaire – il sert d'étalon à la très grande pauvreté.

Là, on retiendra deux choses, car à cet étalon, il y a deux niveaux d'abstraction successifs. Primo, c'est d'un dollar "fictif" dont il est question, choisi par convention pour faciliter la comparaison de pays à pays: on a traduit en "moins d'un dollar" les très pauvres gagne-pain qui, dans la devise locale, correspondent partout dans le monde à cette unité de comparaison.

Le second degré d'abstraction est plus subtil. Car ce qu'on a converti en "moins d'un dollar" est censé représenter un pouvoir d'achat partout identique. Dit autrement, avec le dollar fictif qu'on lui a attribué, un pauvre du Tchad, par exemple, est censé pouvoir payer des choses d'une valeur égale à ce que peut se payer le pauvre de Paris, Dakar, Shanghai ou Caracas qui dispose d'un même revenu. C'est pourquoi on parle en général, dans ce type de raisonnement, de dollars "à parité d'achat" (PPA). Il y a une certaine logique au raisonnement. Chacun en a fait l'expérience en vacances: dans certains pays, la vie coûte moins cher et, avec nos euros, on peut se payer bien plus de choses que chez soi. Il faut donc, lorsqu'on veut comparer des revenus d'un pays à l'autre, tenir compte de ce que ceux-ci permettent réellement d'acheter.

L'hamburger, monnaie universelle

Dans ce registre, une des méthodes les plus amusantes est le "Big Mac Index" établi par le journal financier The Economist. Depuis 1986, il établit un tableau qui compare le prix de l'hamburger Big Mac dans 120 pays, en dollars, au taux de change courant et sur la base de son coût aux Etats-Unis. C'est instructif. Ce tableau fait ainsi apparaître que, en 2007, le Big Mac coûtait 49% plus cher au Danemark, et 53% moins en Malaisie (2). Là, il faut bien comprendre. Ces chiffres n'ont de sens que pour le touriste américain moyen, c'est lui qui payera plus cher au Danemark et moins en Malaisie, c'est son pouvoir d'achat qui est tantôt supérieur, tantôt inférieur. Le Danois, suppose-t-on, à la grosse louche, gagne en moyenne 49% de plus qu'on ne le fait aux Etats-Unis, et le Malaisien 53% en moins. Dit autrement, pour eux, le prix du hamburger correspond grosso modo à leur pouvoir d'achat et il est, donc, identique, ce n'est que lorsqu'on se déplace d'un pays à l'autre, lorsqu'on les compare, qu'apparaît une différence. Une différence de quoi? Une différence de "taux de change" du hamburger. Lorsque l'Américain change ses dollars en euros, au Danemark, il perd 49% (3).

Peut-on étendre ces petits calculs culinaires à l'ensemble des économies concernées? Certains le font. Ils diront alors que les richesses produites au Danemark sont, comparées à celles des Etats-Unis, surévaluées de 49%. Ce n'est pas illogique. En sortant de son portefeuille un montant augmenté de 49%, le Danois ne voit pas son hamburger grossir d'autant, il ne reçoit pas un Big Mac qui pèserait 49% de plus que celui consommé aux Etats-Unis, il obtient la même chose, il n'est plus "riche" qu'en apparence, c'est une sorte d'illusion d'optique due au caractère biaisé des taux de change courants.

On peut raisonner de la même manière au sujet du PIB de la zone euro. Selon le Big Mac Index, il comporte, tout comme le PIB chinois, un fort élément de rembourrage, étant surévalué de 22% en 2007. Est-ce à dire que le PIB 2007 de la zone euro (quelque 9.650 milliards d'euros) serait une sorte de "faux en écritures", qu'il faudrait en réalité en retrancher 22%, c'est-à-dire éliminer environ 2.000 milliards d'euros, qui ne seraient que fumée et poudre aux yeux?

Non, naturellement. Appliquée à la zone euro, personne ne prendrait au sérieux cette forme de démonstration. Il en va autrement, eurocentrisme oblige, de la Chine. Là, comme on l'a vu, la Banque mondiale annonce que, pour apprécier correctement le poids de son PIB, il convient de le réduire de 40%. Cela ne signifie pas que, par un coup de baguette magique, près de la moitié des richesses produites en Chine, telles qu'établies dans la devise nationale (ou converties en dollars au taux de change courant), seraient soudain parties en fumée. Il faut distinguer. Exprimé en dollars courants, le PIB demeure à son niveau officiel, soit quelque 2.000 milliards de dollars; converti en dollars à parité de pouvoir d'achat, par contre, il grimpe à 6.000 milliards de dollars PPA (4). Dans le premier cas, ce sont des dollars réels, dans le second, des dollars fictifs. Ce sont à ces derniers que la Banque mondiale s'est attaquée.

Elle n'a pas utilisé l'index hamburger. L'hamburger a en effet le défaut d'être un piètre équivalent général. Il suppose que tout le monde en mange partout, que ce soit dans les villages reculés de Chine ou des Cévennes, bref qu'il soit le miroir, exact et chatoyant, des économies du monde entier. Il ne l'est pas, on s'en doute. Les petits calculs de la Banque mondiale se veulent plus scientifiques. Cela se discute.

Une autre école de sorcellerie

Pour établir des tableaux comparatifs à parité de pouvoir d'achat (PPA), la Banque mondiale se base, un peu comme l'Europe procède pour déterminer l'indice des prix à la consommation (dont on connaît les carences), sur un "panier de marchandises et de services" censé refléter la consommation type des économies étudiées. Cela suppose, comme souligne l'Economist, de beaucoup travailler au "pifomètre" (5). Il faut relever les prix de quelque 800 marchandises et services et, puis, les supposer corrects. Comme note le Financial Times, déterminer le panier du consommateur type pour des populations de plus d'un milliard "qui soit fidèlement représentatif est presque impossible" (6). Il faut ensuite les convertir en dollars "paritaires", ce qui ne va pas de soi. Dans le cas de la Chine, ainsi, la Banque mondiale s'est appuyée sur les calculs de la Banque de développement asiatique, qui n'a pas, en cherchant à établir une conversion "paritaire", pris pour étalon le dollar américain, mais celui de Hong Kong... Pifomètre, en d'autres termes: on a supposé que la valeur relative de ces deux devises est restée constante.

C'est dire que l'échafaudage est fragile, et trompeur. Il faut savoir, en effet, que la plupart des données à parité de pouvoir d'achat diffusées jusqu'il y a peu reposaient sur des extrapolations établies à partir de relevés de prix datant de 1993. L'Inde n'avait plus participé à ce type d'enquête depuis 1985. Et la Chine a attendu 2005 pour se prêter à l'exercice – ce qui, soit dit en passant, exonère la Banque mondiale de tout reproche d'incompétence: sans la collaboration des autorités chinoises, son "armée d'experts bien payés" pouvait difficilement faire mieux.

Il y a plus gênant. L'idée même de standardiser les niveaux de vie autour du "dollar à parité d'achat" (calculé et promu par la Banque mondiale depuis 1990 pour populariser ses programmes de lutte contre la pauvreté) se heurte à de multiples objections méthodologiques (7). Le fameux "moins d'un dollar par jour", ainsi, est calculé sur la base de la formulation – large part d'arbitraire – d'une pauvreté médiane établie par les autorités locales de dix pays du Sud en 1993, avec conversion ensuite en dollars, puis extension à tous les autres pays. Est-ce fiable? Une étude sur l'enquête "budget des ménages" en Inde a montré qu'en réduisant de moitié la période d'enquête, le nombre de pauvres chutait, lui aussi, de moitié...

Ajouter à cela que parmi les 800 produits et services censés livrer le profil type du consommateur moyen mondial, on a inclus les voyages en avion et l'achat d'ordinateurs, ce qui ne correspond guère au "schéma" de consommation des plus pauvres. Mieux, précise le même article: "L'inclusion de services tend à sous-évaluer le niveau des prix dans les pays pauvres, grâce au bas coût de la main-d'oeuvre, alors que les pauvres, typiquement, achètent plutôt des produits, en premier lieu alimentaires." Conclusion: à prendre avec des pincettes.

Retour à l'économie réelle

Cela vaut également pour la Chine. Terminons par là. Supposons un instant qu'il faille réellement retrancher 40% de son produit intérieur brut pour avoir une photographie aérienne correcte de son économie.

Cela ne changera rien à son taux de croissance annuel, qu'on sait impressionnant: le PIB chinois a crû de 370% entre 1978 et 2004, soit une moyenne de 9% annuelle (8). Cela n'éliminera pas, non plus, le fait que l'économie chinoise a créé, en vingt ans, quelque 120 millions d'emplois (9).

Et, même si on assiste à des écarts de niveaux de vie tapageurs entre les nouveaux riches et les masses anonymes, il n'en demeure pas moins, significativement, que Wider, l'Institut de recherche en économie de développement des Nations unies, gratifie la Chine d'un statut particulier. Il y a à cela de bonnes raisons, comme l'exprime son directeur Anthony Shorrock: en Chine, "le niveau moyen des richesses est modeste et ces richesses sont bien réparties au regard des normes internationales" (10). Alors? Alors mieux vaut avancer prudemment avec la calculette.

Dans le dossier "PIB chinois", il y a peut-être plus intéressant à creuser. Grâce à la révision de la Banque mondiale, des pays comme la Chine et l'Inde (également raboté de 40%) se voient arrimés de manière plus nette parmi les pays pauvres de monde, qui se voient par là conférés un poids plus important sur l'échiquier mondial.

On ne mettra pas sur le compte du hasard que la presse officielle chinoise ait accueilli sans déplaisir l'opération de démolition du PIB national, car elle hâtera, à l'entendre, "la réforme" de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international, et ce pour "bénéficier aux émergents" (11). Ni le fait que, peu après, la Banque mondiale ait désigné un économiste chinois, Lin Yifu, comme son "économiste en chef", c'est-à-dire la personnalité numéro 2 de l'institution . Voilà sans doute qui n'a rien de fictif...

(1) L'ONG internationale Comité pour l'annulation de la dette du Tiers-monde (CADTM) en fournit une illustration emblématique avec son texte: "Erreurs statistiques de la Banque mondiale en Chine: 200 millions de pauvres en plus", diffusé à partir du 12 janvier 2008 sur de nombreux sites (Attac France, le canadien Mondialisation ou encore Voltaire: http://www.voltairenet.org/article154309.html).
(2) The Economist, 7 juillet 2007.
(3) L'affaire peut être inversée, en prenant non plus les Etats-Unis et son dollar comme étalon, mais l'Europe et son euro. C'est ainsi que, commentant le recul de 17% de la valeur boursière des 500 plus grandes entreprises aux Etats-Unis en mars 2008, John Anthers corrige aussitôt en présentant le chiffre comme une "illusion due au dollar faible: exprimée en euros, la chute est de 27%" (Financial Times, 11 mars 2008).
(4) Michel Aglietta et Yves Landry, La Chine vers la superpuissance, Economica, 2007.
(5) The Economist, "A less fiery dragon?", 1 décembre 2007.
(6) Financial Times, "From riches to rags", 19 décembre 2007.
(7) Voir "How to count the poor", Wall Street Journal, 1 juin 2007.
(8) Aglietta et Landry 2007, déjà cité.
(9) Finances et développement, vol. 44, n°3, septembre 2007.
(10) Financial Times, 6 décembre 2006.
(11) La Chine Nouvelle, 20 décembre 2007.
(12) L'Echo, 16 février 2008.


Mercredi 26 Mars 2008


Commentaires

1.Posté par MIJEON Amaury le 26/03/2008 18:14 | Alerter
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Avec les chiffres ont fait ce que l'on veut!
Les financiers sont des voleurs!
Autrefois,
le système des usuriers était interdit et passible de peine de mort!
Car ceux sont des voleurs et leurs but est de controler les gens en les plongeant dans les dettes virtuelles!
C'est pourquoi nos nations sont endettées!
Pour mieux controler le système et l'appareil d'état.
Et ainsi avoir le controle absolu des ressources!
Allez voir les maitres du monde sur Youtube!
Et bien d'autres vidéos!

2.Posté par luiggi le 26/03/2008 22:48 | Alerter
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a quand un Nuremberg des banquistes intégristes? parce qu'en réalité, le banquier est le pire criminel des temps de la fin que nous vivons en ce moment, aller rdv en 2012 pour la pendaison de tout ce beau monde et de ceux qui les ont couvert !!!!

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