Propagande médiatique, politique, idéologique

La Birmanie, c'est au Sud


Pour les capitales occidentales, il suffirait de laisser s'installer la démocratie en Birmanie pour que tout aille mieux. Pour les pays dits du Sud, cela semble moins évident...


gresea@skynet.be
Vendredi 12 Octobre 2007

Le mouvement de contestation qui défie depuis plusieurs semaines le régime birman a remis en évidence une fracture, vieille maintenant de plus de cinquante ans, entre deux visions des relations internationales. Dans les capitales occidentales, dans nos journaux, le concept qui domine à la manière d'un magique "nyaka" est, valeur suprême devant laquelle tout devrait s'incliner, la démocratie. Il suffit de laisser la démocratie s'installer en Birmanie (d'en faciliter de l'extérieur l'installation) et tout ira pour le mieux. En face, au sein de cette communauté internationale peu écoutée qu'on nomme parfois les pays du Sud, on est plus réticent. Là, en Chine, en Inde, mais aussi en Russie, on parle plutôt de "non-ingérence dans les affaires intérieures" de la Birmanie, et de la nécessité de préserver la stabilité dans la région. Non sans raison, connaissant les forces centrifuges qui couvent, guérillas indépendantistes aidant, dans l'ancienne colonie britannique.

Le problème est plus complexe qu'il ne paraît. Les intérêts économiques n'en sont pas absents. La "stabilité" de la Birmanie importe, de même qu'à Total et Chevron, aux partenaires commerciaux indiens et chinois, ces derniers courant le risque de payer cette politique par une énième bonne raison de boycotter leurs jeux Olympiques. A l'inverse, déstabilisée, la Birmanie sera sans doute plus perméable à l'agenda politique, commercial et militaire des Etats-Unis. Dans ce jeu, la fragmentation des Etats joue en faveur des plus puissants et la fragmentation, c'est tendance. Abstraction faite du psychodrame belge, la liste s'allonge : URSS (Etats baltes, Ukraine, Asie centrale, etc.), Yougoslavie, Irak, sans doute, Birmanie, peut-être. Multiplication de petits Etats impuissants. Dernier signe en date : le vote par l'Assemblée générale des Nations unies d'une déclaration accordant un droit à l'autodétermination des "peuples indigènes". Sans commentaire.

Pour tenter d'y voir clair, il n'est pas inutile de prendre un peu de recul et revenir à la fracture entre le monde occidental et ses anciennes colonies du Sud. Lorsqu'elles s'expriment, à rebours de nos schémas mentaux, c'est sur la base d'une histoire, d'une longue quête, saccadée de revers, pour avoir droit de vote sur la scène internationale. Pour faire le point, le Cetri et le Gresea viennent de publier un recueil d'analyses de personnalités du Sud, "Coalitions d'Etats du Sud : Retour de l'esprit de Bandung ?" (1). Esquissons-en les lignes de forces. Le dossier birman a une toile de fond.

On a voici peu célébré le 50e anniversaire de la Conférence de Bandung. C'est d'évidence un événement - 1955 - qui fait date dans l'éveil, dans la renaissance politique de l'hémisphère sud. Elle marque, comme note l'historien Eugène Berg, "avec éclat, l'entrée en force des jeunes Etats afro-asiatiques sur la scène internationale". L'Organisation des nations unies avait été créée dix ans plus tôt, mais sans eux, c'était au lendemain de la Seconde Guerre mondiale la consécration, alors comme maintenant, de la suprématie sous leadership états-unien des grandes puissances occidentales sur le reste du monde. Bandung en est la première grande négation "altermondialiste".

Sa bannière était anticolonialiste - contre la sujétion des peuples sous quelque forme que ce soit - et propulsait sur l'avant-scène des personnalités dont la réunion laissait et laisse rêveur, Nehru pour l'Asie, Nasser pour l'Afrique et... le Yougoslave Tito pour représenter, à lui seul, une Europe dissidente. C'était le début d'un long combat. Il aboutira, en 1960, à faire accepter par "l'Assemblée mondiale" des Nations unies la Déclaration sur l'octroi de l'indépendance aux pays et peuples coloniaux. Pierre angulaire : la non-ingérence. Et il conduira à la création, dans les années suivantes, de la Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement (Cnuced), du Mouvement des pays non alignés et du Groupe des 77, "syndicats" et institutions phares des pays dominés du Sud, les secrétariats de leur front commun, malgré les difficultés pour lui trouver une ligne politique. Elle restera, jusqu'à ce jour, ambiguë et partagée entre deux options contradictoires majeures, le "faire autre chose" en suivant sa propre voie de développement ou "faire dans le rattrapage", rejoindre le peloton de tête des pays industrialisés en adoptant, en accéléré, leur modèle de développement, leur "way of life".

Nous ne sommes plus en 1955. Le monde a changé. Un des traits majeurs qui ont façonné l'émergence et la structuration de l'esprit de Bandung a disparu de l'échiquier géopolitique mondial. Le monde n'est plus divisé en deux grands blocs, il ne comporte plus de contre-modèle "réellement existant" contre lequel arc-bouter une politique de développement autonome. Partout, le message est identique, partout les peuples et nations doivent "s'intégrer dans l'économie mondiale" - euphémisme consacré - car il n'y aurait pas, il n'y aurait plus d'autre alternative.

Cinquante ans, c'est long, mais c'est sans doute aussi la durée nécessaire pour prendre la mesure des mutations subies. La "troisième voie" de Bandung a fait place à un monde unipolaire à l'intérieur duquel le recul des Etats, particulièrement ceux du Sud, apparaît comme un des moyens majeurs pour faire entrer dans les rangs toute velléité de dissidence à un modèle unique qui ne connaît que l'individu et son droit (de consommateur atomisé) au bonheur, à un peu moins de pauvreté (passer d'un dollar par jour à deux, trois ou dix, et c'est gagné), aux droits humains et à la démocratie. Les discours d'accompagnement, jusqu'à ceux de la "société civile", ont embrayé, allant jusqu'à vouloir benoîtement contraindre les Etats à accepter une obligation de protéger leurs ressortissants sous peine de subir... une "guerre préventive humanitaire". C'est un message qui passe mal aux confins de notre îlot occidental. La Chine reste farouchement attachée à son modèle de développement. La Russie, dans un récent manuel scolaire, inculque aux étudiants que "rejoindre le club des démocraties implique un abandon de souveraineté au profit des Etats-Unis". A défaut d'approuver, il faut en tenir compte. Même chose pour le complexe dossier birman.

Cela veut dire, notamment, comme rappelle Eric Hobsbawm (encore un historien !), tenir compte de la fracture née de la Deuxième Guerre mondiale, toujours actuelle, entre les nations qui ont combattu le fascisme et celles qui, alors confrontées à la domination coloniale des démocraties libérales, en ont retiré un tout autre enseignement, à savoir "la preuve que les hommes blancs et leurs Etats peuvent être vaincus". Deux logiques. Avant de se muer en donneur de leçons, "l'homme blanc" ferait bien de s'en souvenir.

Erik Rydberg
Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative - Gresea
"Opinion" publiée dans La Libre Belgique du 10 octobre 2007
http://www.lalibre.be/article.phtml?id=11&subid=118&art_id=375917


(1) Une édition Cetri-Gresea-Syllepse, septembre 2007, 202 pages, 10 €. Dans les bonnes librairies et au Gresea, 11, rue Royale, 1000 Bruxelles (www.gresea.be - gresea@skynet.be).


Jeudi 11 Octobre 2007

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