Néolibéralisme et conséquences

La Banque Alternative Suisse BAS «Cela, nous ne le faisons pas»


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Vendredi 9 Décembre 2016 - 08:29 SECURITE DES MOYENS DE PAIEMENT 


Il y a quinze jours, Horizons et débats a présenté, dans sa série d’articles consacrés aux banques d’un type particulier, la Freie Gemeinschaftsbank. Aujourd’hui aussi, nous présenterons une banque d’un type particulier: la Banque Alternative BAS. A maints égards, elle ressemble à la Gemeinschaftsbank. Les preneurs de crédit sont présentés, avec leur accord, dans le journal de l’établissement et dans le rapport de gestion, et chacun sait à quoi sert l’argent. Les différences sont tout aussi prononcées. Celui qui lit les brochures et les dépliants de la BAS remarque immédiatement que la banque a un aspect politique. Elle se veut banque alternative – au sens politique du terme égale­ment.


W. Wüthrich
Lundi 3 Août 2009

photo: http://www.24heures.ch
photo: http://www.24heures.ch

«Pêcher en eau trouble pour réaliser un bénéfice maximal. Telle n’est pas notre affaire.» La Banque Alternative BAS se présente par de tels slogans. Le ton est rafraîchissant et provocateur; il indique que les banques suivent éventuellement, avec l’épargne qui leur est confiée, des objectifs fort éloignés de ceux de leurs clients et même susceptibles de contrevenir à l’éthique de ceux-ci.

Modèle d’entreprise

L’établissement met l’accent sur les opérations bancaires classiques – collecte de l’épargne et octroi de crédits – tout en respectant des directives éthiques et écologiques claires. Contrairement à la Freie Gemeinschaftsbank, la BAS offre des fonds en obligations et en actions sélectionnés et effectue des transactions boursières à la demande de ses clients depuis quelques années.
Un fonds spécial d’innovation est entretenu par la BAS et par des donateurs. Il soutient des entreprises qui ne recevraient guère de crédits autrement et opèrent dans des secteurs tels que l’énergie de substitution, les projets lancés par des femmes ainsi que la coopération et le développement. moneta – le journal pour un usage différent de l’argent – paraît une fois par trimestre et sert de forum de discussion et d’information.
Le modèle d’entreprise de la BAS se base sur le principe de transparence: l’anonymat entre le client qui dépose son argent et celui qui le reçoit comme crédit disparaît. Le preneur de crédit renonce au secret bancaire en acceptant que son nom et son projet soient présentés dans moneta et dans le rapport de gestion. Les bailleurs de fonds doivent être certains que leur argent recevra une affec­tation satisfaisante.

Objectifs relevant de la critique sociale

«La BAS doit devenir une autre banque pour une autre Suisse – une solution de rem­placement dans le système financier.» Il vaut la peine de jeter un coup d’œil sur l’époque de la fondation, fragment d’histoire sociale de la Suisse.
La BAS tire ses racines de mai 68. A l’époque, l’action antiautoritaire présentait une gamme étendue de nouveaux mouvements sociaux. Les principales idées étaient la lutte contre l’exploitation du Tiers Monde, contre le nucléaire, contre la destruction de l’environnement, pour l’émancipation des femmes. On expérimentait de nouvelles formes de vie, qui allaient des commu­nautés d’habitation à la fondation de bistrots et d’exploitations autogérés.

L’autogestion, idée maîtresse

Le modèle d’autogestion libérale, inspiré de la Yougoslavie socialiste de l’époque, était l’espoir audacieux de nombreux groupements, même au sein du parti socialiste (PS). L’autogestion devait être l’élément central d’une future société socialiste libérale.
Au début des années quatre-vingt, il y avait en Suisse quelque 200 exploitations auto­gérées. Beaucoup d’entre elles formaient un réseau d’autogestion et publiaient un journal. Des groupes de travail se sont formés pour résoudre les problèmes en suspens. Le «Groupe de travail Finances» a cherché des moyens de procurer de l’argent aux exploitations autogérées. La demande était forte. Les membres qui disposaient de fonds ont accordé des prêts exempts d’intérêts. Toutefois, le montant était nettement insuffisant. Theo Pinkus, le libraire suisse bien connu, est alors entré en action, proposant aux milieux suisses et allemands de l’autogestion de créer leur propre banque. Dix ans devaient encore s’écouler jusqu’à sa réalisation. Les idées foisonnaient et quelques groupes se sont mis au travail. Quel serait l’aspect du modèle d’entreprise choisi? Un modèle se substituant au système économique en cours? Une banque de gauche?

Initiative populaire contre l’abus du secret bancaire et de la puissance des banques

Parmi les discussions des années quatre-vingt, mentionnons la lutte du Parti socialiste suisse pour l’initiative populaire «contre l’abus du secret bancaire et de la puissance des banques».
L’opinion publique avait appris alors que des dictateurs avaient transféré des fonds en Suisse et que le secret bancaire protégeait par ailleurs d’autres fonds d’origine douteuse. Le Conseil fédéral et le Parlement ont promis d’y remédier en adoptant de nouvelles lois. La loi fédérale sur les banques devait être révisée et une loi sur le blanchiment d’argent devait être adoptée, ce qui a eu lieu depuis lors. En mai 1984, l’initiative du PS suisse a été refusée par 73% de non.
Cependant, les discussions à propos de l’initiative ont donné de l’élan au projet de banque. 35 000 personnes avaient acheté le «livret bancaire alternatif» de l’«Action Place financière suisse – Tiers Monde». Toutefois, les membres du «réseau d’autogestion» ne sont pas tombés d’accord sur la conception et le credo de leur banque. Les idées ne man­quaient pas. Devait-il s’agir d’une banque écologique, comme il y en avait déjà en Allemagne? Ou bien fallait-il chercher une solution sociale générale de substitution? La question se posait ainsi: comment trouver une voie praticable? On parvint tout d’abord à fonder une caisse de pensions pour le «réseau d’autogestion», la Fondation «Abendrot», à Bâle.

«Qu’est-ce que le cambriolage d’une banque, comparé à la fondation d’une banque?»

En 1987 a été fondée une association dont l’objectif était de mettre sur pied en quatre ans une banque de substitution. A ses débuts, elle a attiré l’attention par le slogan «Qu’est-ce que le cambriolage d’une banque, comparé à la fondation d’une banque?» (Mackie Messer dans l’«opéra de quat’sous» de Bertolt Brecht)
Qui investirait de l’argent? Il fallait re­cueillir cinq millions de francs au minimum. Quelle forme juridique devait avoir la banque?
L’association demanda de l’aide. On parvint à obtenir celle d’organisations telles que l’Action Place financière suisse, la Déclaration de Berne, Greenpeace Suisse, Les Verts Parti écologiste de Suisse, l’EPER Entraide protestante suisse, Helvetas, divers syndicats et sections cantonales du parti socialiste.

Fondation de la Banque Alternative BAS

En 1990, les travaux préparatoires ont été achevés et l’argent nécessaire recueilli. La forme juridique choisie était celle de la société anonyme. 2700 actionnaires avaient investi un montant moyen de 3400 francs, soit un capital-actions de 9 millions de francs. Aujourd’hui encore, aucun actionnaire ne peut posséder plus de 3% des actions. Les organisations et institutions qui contribuent à la réalisation des idéaux de la Banque ont une situation privilégiée. Elles peuvent acquérir des actions à droits de vote dit privilégié, à un dixième du prix d’une action normale. De telles actions ont le même droit de vote que les actions normales. Les actions BAS peuvent être achetées et vendues, mais seulement par l’intermédiaire de cette banque.
A l’été 1990, la Commission fédérale des banques donna son feu vert. Le 29 octobre, la Banque Alternative BAS ouvrit un guichet à Olten. Au cours du premier semestre, 2300 comptes furent ouverts bien que l’ABS offrît des taux d’intérêts inférieurs à ceux des banques ordinaires. Une équipe de sept employés commença à développer l’établissement. Le Conseil d’éthique (cf. encadré) clarifia les questions fondamentales relatives aux opérations bancaires et définit les critères auxquels devaient obéir les investissements entrant en ligne de compte.
Au début, la nouvelle banque suscita certaines réserves sur la place bancaire suisse.

Comment dirige-t-on une banque alternative?

Il n’existait pas véritablement de modèle à suivre. Les attentes des employés étaient très diverses. Beaucoup s’attendaient à une entreprise autogérée et à des modes de travail et à des formes d’exploitation alternatifs. D’autres étaient favorables à une nette hiérarchie et ne voulaient pas ou guère entendre parler de processus décisionnaires collectifs parce que les opérations bancaires sont très complexes. Ce sont avant tout les spécialistes en économie bancaire qui étaient de cet avis. (pour en savoir plus, cf. moneta 2/1992, p. 5). Des conceptions différentes du mode de coopération et de direction suscitèrent encore des conflits pendant plusieurs années et furent à l’origine de changements dans le personnel et l’équipe de direction. Ces conflits existent toujours.

Phase de croissance

La situation financière s’améliora. Les frais de constitution furent bientôt amortis et à partir de 1994 commença une phase de croissance. L’objectif était un total du bilan de 100 à 120 millions de francs, qui fut atteint au bout de trois ans déjà.
En 1997, l’Union de banques suisses fusionna avec la Société de banque suisse pour former UBS. Cela préparait le terrain pour une grande banque mondiale, aujourd’hui un «superpétrolier», selon le terme utilisé récemment par le président du Conseil d’administration Kaspar Villiger. Cette fusion n’a pas été appréciée par tous les clients. La BAS a été assaillie par de nouveaux clients. Le débat sur les avoirs en déshérence eut le même effet. La BAS doubla son personnel: «Nous n’avons plus fait autre chose que de mettre au courant, de sélectionner et de mettre au courant.» Nous n’avons absolument pas pu nous en tenir à la semaine de 36 heures que nous souhaitions introduire. Le système informatique a dû être renouvelé. Le total du bilan avait atteint entre-temps 400 mil­lions mais le nombre des crédits à problèmes avait également augmenté. Au tournant du millénaire, la direction de la Banque freina la croissance.

Politique de crédit

Le modèle économique de l’ABS repose essentiellement sur les opérations bancaires classiques: la banque reçoit l’épargne des clients pour en prêter une grande partie sous forme de crédits. Elle soutient également des formes alternatives d’habitat communautaire. Et aujourd’hui elle accorde de plus en plus de crédits pour les maisons individuelles. 80% des crédits sont des prêts hypothécaires.
Une partie sert en particulier à soutenir des projets tels que des entreprises auto­gérées, l’agriculture biologique, les énergies alternatives, la construction écologique. Les choses se passent de la manière suivante: Le client achète une «obligation de caisse de soutien». Il renonce volontairement aux intérêts ou à une partie des intérêts et précise qui recevra l’argent ou quel projet (présenté dans moneta) il veut soutenir. Au début, environ un cinquième de l’argent était investi de cette manière mais maintenant la proportion est nettement inférieure.
A quoi cela tient-il? Les bistrots et les entreprises autogérées sont devenus rares. Le «réseau d’autogestion» (d’où est née la Banque) s’est réduit. Le modèle autogestionnaire libéral qui, dans les années 1980, inspirait encore certains groupements a perdu de son attrait. Est-ce lié au fait que la Yougoslavie et son modèle autogestionnaire se sont effondrés grâce à l’«aide» vigoureuse de l’occident et de l’OTAN? Ou la mondialisation a-t-elle, d’une manière générale, rendu les affaires plus individuelles, plus «privées»?

Une banque à visée écologique et sociale

Au cours des deux dernières décennies, la signification du terme «alternatif» a évolué. Des notions comme «esprit pionnier», «autogestion», «mouvement antinucléaire», «antimilitarisme» ont fait place à l’image d’un établissement qui se considère comme une «Banque à visée écologique et sociale» et qui travaille de manière professionnelle.
La collaboration y est déterminée par la structure hiérarchique d’une société ano­nyme: Assemblée générale, Conseil d’administration, Direction, employés. Cependant il existe toujours certaines limites de pouvoir et des éléments autogestionnaires. Conformément à son modèle, la Banque fait participer ses employés aux décisions. Ils sont représentés au Conseil d’administration. Personne ne peut posséder plus de 3% des actions. Les différents salaires sont connus de tous. (Les membres de la direction gagnent environ deux fois et demi plus que les employés aux plus bas salaires.) Il n’y a pas de bonus.
L’ABS ne cesse de se développer, notamment en raison de la crise financière. Le total de bilan est de 840 millions de francs. Dès 1997, une filiale a été ouverte à Lausanne et il y a des bureaux d’information à Zurich, Genève et Bellinzone. 79 employés sont au service de 23 000 clients.
Comme nous l’avons dit plus haut, l’ABS ne recherche pas l’optimisation des profits. En 2008, elle a enregistré un profit d’un million de francs et un rendement des fonds propres d’à peine 2%. (A titre de comparaison, Josef Ackermann veut porter le rendement de la Deutsche Bank à 20%.) Les profits servent à augmenter les réserves et à alimenter le Fonds d’innovation. Le reste est distribué sous forme de dividendes.•

Surveillance éthique de l’ABS

ww. Les fondateurs de l’ABS ont instauré le Conseil d’éthique en 1991. Dans la hiérarchie de la Banque, cette institution était située au-dessus du Conseil d’administration. Elle avait accès à tous les documents; ses membres pouvaient participer aux séances du Conseil d’administration et ils contrôlaient la Direction. Ils avaient même le droit de convoquer une Assemblée générale extraordinaire.
Les premières années, les questions de fond furent au premier plan. Le Conseil d’éthique (pour éviter une confusion possible avec l’autre conseil) réfléchit au rôle de l’argent et aux aspects du pouvoir dans les opérations monétaires et de crédit. Ainsi, un large débat eut lieu sur les taux d’intérêt et les questions relatives à l’endettement hypothécaire. Fallait-il, à long terme, supprimer les intérêts? Cet objectif devait-il être inscrit dans les statuts? Les débats furent vifs et intenses. Ils ne prirent fin qu’en 1997 lorsque trois membres quittèrent le Conseil d’éthique.
L’ABS a conservé les intérêts tout en invitant ses clients à y renoncer. En 2005, le président du Conseil d’administration résumait le résultat de cette controverse de la manière suivante: L’ABS est contrainte d’adapter bon gré mal gré sa politique au système financier existant.

La surveillance éthique aujourd’hui

En 2005, l’Assemblée générale a décidé de supprimer le Conseil d’éthique car sa collaboration avec le Conseil d’administration était devenue problématique. L’Assemblée des actionnaires a confié la surveillance éthique à l’Institut d’éthique économique de l’Université de Saint-Gall.

http://www.horizons-et-debats.ch/index.php?id=1698 http://www.horizons-et-debats.ch/index.php?id=1698



Lundi 3 Août 2009


Commentaires

1.Posté par jensuipatonsénieur le 04/08/2009 11:42 | Alerter
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salutations et respect,
je cherchais encore le comment de la yougoslavie, merci pour le complément d'information et bonne continuation avec la garde de Dieu, amen

2.Posté par jensuipatonsénieur le 04/08/2009 11:46 | Alerter
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salutations et respect,
avec ma pensée parano qui a toujours raison dans son champs, je regarde le sigle de la banque B.A.S. et le parti de sadam husein!!
merci de la patience avec la grâce de Dieu

3.Posté par C.........- V..... le 23/08/2009 03:34 | Alerter
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...
" Politique de crédit
Le modèle économique de l’ABS repose essentiellement sur les opérations bancaires classiques: la banque reçoit l’épargne des clients pour en prêter une grande partie sous forme de crédits. "
...

Que peut bien signifier cette phrase ? Que cette banque alternative utilise l'argent de ses clients pour le prêter à d'autres ? Ou bien qu'elle prête de l'argent créé ex nihilo (sans aucune contrepartie) comme le font les autres banques dites "classiques" ?

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