Néolibéralisme et conséquences

LULA LE MANDELA BRÉSILIEN PASSE LA MAIN : L’esprit de Porto Alegre trahi


«Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage»

Jean Jaurès


Professeur Chems Eddine Chitour
Jeudi 7 Octobre 2010

LULA LE MANDELA BRÉSILIEN PASSE LA MAIN : L’esprit de Porto Alegre trahi
Dimanche dernier, le Brésil a voté pour l’élection d’un nouveau ou
d’une nouvelle présidente. Trois candidats étaient en lice, Dilma Roussef,
directrice de la Maison civile du président Lula, José Serra ancien gouverneur
de Sao Polo et l’égérie des Verts ancienne ministre de Lula et qui a
démissionné quand Lula s’est écarté selon elle des objectifs climatiques.
Car au Brésil, lutter pour sauver la planète a longtemps semblé un luxe de
pays riche. Le bon résultat attendu de la candidate Verte est un signe de plus
du décollage du pays. Les résultats donnèrent Dilma Roussef avec près de 47%
des voix, 32% pour Jose et plus de 20% pour l’outsider qui a de fait,
empêché Dilma Roussef, protégée de Lula, de l’emporter au premier tour.
Nul doute que le 31 octobre, les chances sont du côté de la protégée de
Lula, encore que la conservatrice écologique Marina da Silva peut s’allier
avec la droite et faire élire José. Si la popularité de Lula est indéniable,
on parle de 80% d’opinion favorable à son bilan, l’unanimisme - même les
pays occidentaux ne tarissent pas d’éloge à son égard-quant au miracle
Lula, devrait nous inciter à un questionnement, sachant que le capitalisme est
antynomique du droit des faibles et des sans-grade. Ce satisfecit du grand
capital.

Retour sur le parcours atypique de Lula, un personnage haut en couleur, qui a
eu plusieurs vies. Luiz Inácio Lula da Silva né le 6 octobre 1945 est un homme
politique brésilien élu président de la République fédérative du Brésil
en 2002 et réélu avec plus de 60% des suffrages en 2006. Élu personnalité de
l’année en 2009 par le journal Le Monde, il est classé l’année suivante
par le Times comme le dirigeant le plus influent au monde. Le petit Lula quitte
l’école à 10 ans pour des petits boulots dans la rue (cireur de chaussures,
vendeur de cacahuètes). À 14 ans, il devient tourneur dans une usine
automobile de São Bernardo do Campo, puis ouvrier métallurgiste. En 1975, il
devient président du syndicat de la métallurgie. En 1980, il décide de passer
du syndicalisme à la politique et fonde le Partido dos Trabalhadores (Parti des
travailleurs). En 1982, il est élu une première fois candidat au poste de
gouverneur de l’État de São Paulo. Le 27 octobre 2002, après trois essais,
Lula est élu président. Chantre de la démocratie participative expérimentée
à Porto Alegre, il ne remet pas en question la rigueur budgétaire, mise en
oeuvre par Fernando Henrique Cardoso et accepte le code de conduite du FMI. Lors
de sa prise de fonctions, le 1er janvier 2003, Lula a déclaré dans son
discours inaugural :«Le changement, voilà notre mot d’ordre (...) L’espoir
a vaincu la peur, notre société a décidé qu’il était temps d’emprunter
une nouvelle voie.»

Face au néolibéralisme Concomitamment, une alternative à Davos se faisait
jour. C’était l’époque du forum altermondialiste de Porto Alegre et des
grandes mutations du capital qui préfigurent la crise financière de 2008.
Souvenons-nous comment les banques ont été «sauvées» : Jacques Marseille,
professeur d’économie, écrit : «Amorcée le 15 septembre 2008 avec la
faillite de Lehman Brothers, qui restera dans l’Histoire comme le krach du
jeudi 24 octobre 1929, la crise aurait détruit à ce jour 50.000 milliards de
dollars - l’équivalent d’une année de PIB mondial - et nécessité plus de
2500 milliards de dollars - l’équivalent du PIB de la France - pour sauver le
système financier mondial.»(1)

Pour Attac France partenaire du forum altermondialiste : «Tout changer pour
que rien ne change : tel est le message que Nicolas Sarkozy a martelé devant
ses amis de Davos. Entonnant son habituel couplet pseudo-altermondialiste - avec
un hommage inédit au «nouveau citoyen mondial» - il a stigmatisé «le
rentier qui l’emporte sur le travailleur», la «flambée des inégalités»
et les «profits excessifs qui ne sont plus supportés». Dénonçant le dumping
social et environnemental dû à la prédominance des règles du libre-échange
sur les droits sociaux, il a reconnu la duplicité des gouvernements, le sien
inclus, Nicolas Sarkozy a rapidement prouvé combien il s’agissait de mots
creux. Il s’est contenté de demander qu’on applique les décisions
ultratechniques déjà prises par le G20 (2)

A l’époque, Lula était l’un des porte-voix d’un «autre monde
possible». «Je vais dit-il, à Davos avec une mission : montrer que si le
monde développé avait fait ce qu’il avait à faire, nous aurions évité la
crise.» Les vivats retentissent dans le stade où 7 000 militants étaient
venus l’ovationner mardi 24 janvier à Porto Alegre. Le président brésilien
prenait part au Forum social mondial (FSM), la rencontre des pourfendeurs de la
mondialisation néolibérale, revenue cette année dans la ville où elle a vu
le jour il y a dix ans. Comme au début de son mandat, en 2003, il se rendra
donc aussi chez l’adversaire : le forum de Davos, où il compte «jeter à la
figure des pays riches» la crise, mais aussi l’échec du sommet de Copenhague
sur le climat. «L’un des acquis du FSM, c’est de l’avoir anticipée», se
félicite un de ses organisateurs, le sociologue brésilien Cândido
Grzybowski.(3)

Depuis dix ans, à Porto Alegre puis dans le monde entier, le mouvement
altermondialiste dénonce le néolibéralisme et propose des alternatives pour
sortir de la crise et du système en place. Il démontre qu’un autre monde est
possible. (...) Face à la pensée unique, il a transformé l’imaginaire des
possibles. Pourant, au fil des ans, on dit que les altermondialistes, après 10
ans de combat d’idées, se cherchent. Pour Jean-Pierre Langellier : «Les
altermondialistes vivent une crise d’identité qui s’est reflétée dans les
débats du Forum social mondial (FSM) qui ont pris fin vendredi 29 janvier 2010
à Porto Alegre (Brésil).» «Tous analysent la crise financière mondiale
comme une bonne nouvelle qui valide les thèses du Forum, et la décrivent comme
le plus grave symptôme «des limites», «de l’usure», voire «de
l’échec» du capitalisme. Mais ils sont déçus que la famille
altermondialiste n’ait pas su exploiter l’événement à son profit en
mobilisant massivement les énergies.(...)» Rares sont ceux qui, comme Bernard
Cassen, de l’association Attac, constate : «Nous devons, ajoute-t-il, cesser
de considérer les pays du Sud comme un ensemble homogène où les rivaux de nos
adversaires seraient forcément nos alliés.»(4)

«De fait, les contradictions ne manquent pas au sein du quatuor,[Bric] à
commencer par leurs systèmes politiques. Les Bric ont néanmoins la capacité
de susciter des coalitions ponctuelles, entre eux et élargies (de ce fait, les
Bric ont d’ores et déjà changé la règle du jeu international en privant
les Occidentaux, et singulièrement les Etats-Unis, de leur leadership exclusif
sur la marche du monde). Mais cela ne suffit pas à changer le monde. Et plus
généralement, la question reste ouverte de savoir quel poids ils auront sur la
marche du monde : leur ambition est-elle simplement d’être à la table du
festin sans en changer la règle du jeu, ou sont-ils porteurs d’autres
valeurs? Ceux qui espéraient que l’affaiblissement américain cède la place
à un «autre monde» risquent fort d’être déçus.»(5)

Nous le voyons, en effet, ces nouveaux pays industrialisés (NPI), devenus
«Bric» donnent l’impression de vouloir larguer les amarres avec leur
idéologie originelle surtout depuis leur «promotion» au G20.Le vertige de
puissance fait qu’ils sont amenés certaines fois à faire le grand écart en
donnant l’impression d’être toujours altermondialistes tout en émargeant
au râtelier capitaliste. Un exemple? En janvier dernier, Lula tiraillé entre
Porto Alègre et Davos, céda, il ne vint pas. C’est dire si la cause des
pauvres est orpheline.(6)

Souvenons-nous de l’utopie des forums sociaux mondiaux, dont le manifeste de
Porto Alegre. Ces manifestes prônaient un «imaginaire de la rupture», en se
rassemblant autour du slogan «Un autre monde est possible». Les manifestations
de Seattle en 1999 ont été les premières manifestations médiatisées
altermondialistes. (7) Plus que jamais, les pays du Sud, surtout les plus
faibles, sont livrés à eux-mêmes. Ils se doivent d’inventer un autre
dialogue et de ne pas regarder uniquement vers le Nord. Les pays du Sud qui
auraient pu constituer des «locomotives» comme l’Inde, la Chine, voire le
Brésil, ne coopèrent pas avec les pays du Sud les plus pauvres, tout occupés
à sauter dans un nouveau moule, «Les pays émergents» et avoir une
légitimité décidée par les pays riches du G7, en leur créant un espace
approprié : le G20. C’est dire qu’en définitive, l’altermondialisme aura
du mal à s’imposer. (8)

Le style fait l’homme

Pour en revenir au Brésil, grand comme 3,5 fois l’Algérie, il est devenu
la huitième économie du monde grâce à sa stabilité politique et
économique. Le pays occupe la moitié de l’Amérique du Sud et abrite la
majeure partie de la forêt amazonienne. Il compte 193 millions d’habitants.
Le Brésil est l’une des principales économies émergentes, et table sur une
croissance de plus de 7% en 2010. Il est premier producteur mondial de café, de
sucre, de jus d’orange, de viande bovine, grand producteur et exportateur de
soja, volailles, éthanol à base de canne à sucre, tabac, cacao, cuir, fer.
Autosuffisant en pétrole depuis 2006, le pays a des réserves de 14 milliards
de barils de brut qui pourraient tripler avec les gisements découverts dans
l’océan Atlantique. Le produit intérieur brut (PIB) par habitant était de 8
235 dollars en 2009 Le taux de chômage était de 6,9% en juillet 2010.

On ne tarit pas d’éloge sur le bilan de Lula. Clovis Rossi éditorialiste
au quotidien Folha de Saõ Paulo, nuance cela en écrivant : «Le Brésil,
depuis l’investiture de Lula en 2003, a connu une incontestable réussite. 19
millions de Brésiliens ont pu accéder à la classe moyenne depuis lors. 22%
des Brésiliens vivent en dessous du seuil de pauvreté (contre 35% il y a huit
ans). La croissance du pays reste soutenue (8,8% pour 2010, selon Reuters), les
aides aux plus démunis ont augmenté (le programme Bolsa Familia concerne 12
millions de foyers). On observe également une hausse du salaire minimum, passé
en 2009 à 510 réaux (210 euros), soit une augmentation de 9,68%. Le chômage
touche moins de 7% de la population active et l’inflation ne dépasse pas les
4,5% par an. Le Brésil demeure toutefois en tête des pays émergents pour
l’écart entre riches et pauvres. S’il est un mythe qui a la vie dure à
propos du Brésil de Lula, c’est bien celui de la diminution des inégalités.
(...)Pendant ce temps, le programme Bolsa Familia [sorte de RSA local], dont le
gouvernement Lula a considérablement étendu la portée, constitue le pivot de
l’immense popularité du président brésilien. La Bolsa Familia bénéficie
aujourd’hui à 12,6 millions de familles, pour un coût annuel de 13,1
milliards de reais [5,8 milliards d’euros]. Mais, parallèlement, les
intérêts versés aux détenteurs de titres de la dette publique se sont
élevés en 2009 à la somme astronomique de 380 milliards de reais,
l’équivalent de 36% du budget brésilien. (...)».(9)

Qui est Dilma Roussef? Ancienne secrétaire d’Etat dans le Rio Grande do Sul
(capitale : Porto Alegre), Dilma a rejoint il y a sept ans Brasilia, où Lula
l’a nommée ministre de l’Energie, avant de la propulser, en 2005, chef de
la Maison civile. Souvent considérée comme une technocrate, cette fille d’un
immigré communiste bulgare a pourtant la politique dans le sang. Elle s’y
consacre depuis l’adolescence. Dilma a milité contre la dictature
brésilienne (1964-1965). Et payé au prix fort, celui de la torture et de la
prison, cet engagement. Depuis 2005, elle pilote et coordonne les
investissements liés à l’ambitieux Programme d’accélération de la
croissance (PAC). La principale faiblesse de Dilma réside dans son
tempérament. De ce point de vue, elle est l’anti-Lula. Charismatique,
charmeur, roublard et doté d’un art du contact humain exceptionnel, le
président sortant est depuis 30 ans un animal public habitué à séduire ses
auditoires et à négocier personnellement avec tous les secteurs de la
société. «Avec plus de 80% d’opinions favorables, écrit Jean-Paul
Langellier, Lula conserve un immense capital de sympathie, inentamé par
l’usure du pouvoir, d’ordinaire fatale. Chez Lula, le style fait l’homme.
Il a le sourire et l’embrassade faciles. Son autorité naturelle, son
charisme, ses dons de tribun suscitent sympathie et respect. Lula a mis sa
cordialité, cette qualité éminemment brésilienne, au service d’une
entreprise d’estime de soi collective. A l’aise en tout lieu, il est resté
lui-même, et d’abord un homme du peuple, dont il a capté et gardé la
confiance. (...) Du socialisme au paternalisme Lula a eu plusieurs vies, et su
se réinventer au bon moment. Comme en juillet 2002, lorsqu’en pleine campagne
présidentielle, il publie sa «Lettre au peuple brésilien», qui vise à
rassurer l’électorat, les milieux d’affaires et les investisseurs
étrangers. Oublié le Lula de naguère qui, casquette de prolétaire et micro
en main, criait : «Le FMI [Fonds monétaire international] dehors !»(...) Il
respecte avec soin l’héritage réformiste et stabilisateur de son
prédécesseur et ancien adversaire, le social-démocrate Fernando Henrique
Cardoso (FHC). Comme lui, il veut faire «émerger» le Brésil du tiers-monde,
par la modernité, la croissance et l’emploi, et lui donner un rôle global.
(...) Sa grande oeuvre sociale, la bolsa familia («bourse famille»), a
systématisé et amplifié des programmes lancés par FHC. Ce versement d’une
aide mensuelle aux foyers «pauvres» à condition que les enfants soient
scolarisés, améliore la vie quotidienne de millions de Brésiliens. Enfin, en
refusant l’idée d’une réforme constitutionnelle qui lui eût permis
d’envisager, et sans doute de remporter très facilement, un troisième
mandat, le président Lula enracine un peu plus la démocratie brésilienne. Ce
n’est pas son moindre mérite.»(10)

A ce titre, il rentrera dans l’histoire comme Mandela, comme un vrai
démocrate qui n’est pas rivé au pouvoir, qui accepte l’alternance. Il
mérite tout notre respect et de notre point de vue, c’est un exemple que
devraient méditer les potentats arabes qui cumulent près de cinq cents ans de
règne. Il n’aura pas le prix Nobel de la paix, contrairement à Lech Walesa
ouvrier métallurgiste comme lui et comme lui devenu président car l’Occident
qui distribue les Nobels ne veut pas lui reconnaitre un rôle dans la
résolution du dossier iranien.

1.Jacques Marseille, Le Point, jeudi 21 janvier 2010.

2.Attac France : Sarkozy à Davos : l’insoutenable légèreté des mots
28/01/2010

3.Chantal Rayes : A Porto Alegre, Lula est accueilli en alter héraut.
Libération 28/01/2010

4.Jean-Pierre Langellier : Dix ans après sa naissance, le mouvement
altermondialiste s’interroge sur son avenir politique LeMonde.fr 29.01.10

5.Pierre Haski : Les Bric peuvent-ils changer la face du monde, Rue 89, 16
avril 2010.


6.C.E.Chitourhttp://www.legrandsoir.info/L-Avenement-des-pays-du-BRIC-peut-il-changer-
le-monde.html

7.C.E.Chitour : Porto Alegre : Le Davos des Pauvres. L’Expression-Février
2005

8.C.E.Chitour : Le crépuscule du capitalisme occidental
http://contreinfo.info/article. php3?id_article=1647

9.Clovis Rossi : Des riches plus riches,...Mondialisation.ca, 30.09.2010

10.Jean-Pierre Langellier : Lula, consécration d’un homme du peuple. Le
Monde 03.10.10

Pr Chems Eddine CHITOUR

Ecole Polytechnique Alger enp-edu.dz


Jeudi 7 Octobre 2010


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