1
- La renaissance de la " Raison "
2
- Comment peser la notion " d'inaptitude politique " ?
3
- Une révolution philosophique du droit constitutionnel
4
- Qu'est-ce qu'un chef d'Etat ?
5
- Des Etats et des hommes
6
- L'art. 67 de la Constitution française et la souveraineté
de l'Etat
7
- L' " inaptitude " d'un Président de la République sur
le champ de bataille de l'histoire
8
- De la profondeur d'esprit des chefs d'Etat
9
- La vassalisation du cerveau du monde
10
- La pesée du cerveau des chefs d'Etat
*
1
- La renaissance de la " Raison "
Par deux
fois déjà, je vous ai entretenus de l'étendue, de la nouveauté
et de la fécondité du champ non seulement ouvert, mais imposé
à la pensée philosophique, politique, anthropologique , psychologique,
historique et même psychanalytique par la nécessité, pour les
juristes internationaux de demain, d'approfondir leur réflexion
sur l'art. 67 introduit le 23 février 2007 dans la Constitution
française par le biais d'une procédure de destitution pure et
simple pour cause " d'inaptitude manifeste " d'un Président
de la République pourtant régulièrement élu par le verdict du
suffrage universel ; car, vous le savez, dans toutes les grandes
démocraties, le vote populaire fonde une souveraineté de la raison
politique supposée avoir pris légitimement la relève de l'infaillibilité
doctrinale des théologies traditionnellement tenues pour bénéficiaires
de l'autorité qu'une " révélation " du ciel leur
confère.
La
Constitution modifiée le 23 février 2007 et la défense de
la souveraineté nationale , 14 mars
2007
A ce seul
titre, il s'agit d'une révolution philosophique considérable et
qui mérite d'autant plus de susciter votre réflexion anthropologique
sur les fondements de la " vérité " gouvernementale dans
les démocraties que la France de la raison politique est également
la théoricienne de la substitution des décisions lucides d'une
nation supposée devenue logicienne à celles des oracles du sacré.
Depuis Joseph de Maistre , la démocratie mondiale cherche à se
donner l'autorité d'une souveraineté à la fois réputée immanente
à l'opinion du plus grand nombre des citoyens et néanmoins inspirée
par une manière de finalité confusément gravée d'avance dans "
l'esprit de liberté " de l'humanité tout entière, donc habilitée
à conduire le monde en qualité de remplaçante attitrée et assermentée
d'un mythe religieux fatigué. Je rappelle que depuis vingt-quatre
siècles, la philosophie oppose les verdicts de la raison à ceux
de la simple opinion publique, donc le jugement de Socrate à l'irréflexion
de la multitude. Mais la raison, elle aussi, a une histoire.
2
- Comment peser la notion " d'inaptitude politique " ?
Dans ces
conditions, comment réfuter ou valider l'hypothèse catéchétique
de l'infaillibilité native de la majorité des votants ? Par le
relais de quelle autorité qu'exercerait une Raison réputée souveraine
et dont la solitude serait supposée plus légitime que celle de
la nation tout entière armerons-nous le droit constitutionnel
d'une intelligence de la politique supposée transcendante à la
sottise des Etats et des peuples et qui fonderait les Constitutions
sur la sagesse des " lois non écrites " qu'évoquait Antigone ?
EXISTE-T-IL
UNE ETHIQUE DE L'HISTOIRE ? Lettres à la génération de demain
IV - Quel est le contenu de souveraineté du peuple français
? 13 septembre 2007
Mais qu'en
serat-il de cette raison supérieure et comment argumenterait-elle
afin de donner la substance d'un corps doctrinal irréfutable à
la démonstration de l'inaptitude politique du Président
de la République? Laisserez-vous la notion d'inaptitude tomber
dans le rachitisme, ce qui ferait mourir de consomption toute
la Constitution française, tellement il est décisif que vous sachiez
si le chef de l'Etat est à la hauteur de sa fonction ? Pour emprunter
un chemin de la réflexion ausssi indispensable à tracer, il convient,
en tout premier lieu, que vous insistiez sur le fait que le substantif
" inaptitude ", même qualifié de "manifeste ", est
demeuré d'usage exclusivement juridique jusqu'au XVè siècle. Cette
notion n'est donc en aucun cas végétative , mais strictement politique.
Par conséquent, il est expressément demandé aux élus de la nation
réunis à Versailles de juger de l'incapacité intellectuelle et
psychologique du Président de la République française d'exercer
dignement et efficacement les hautes responsabilités dont il a
été investi par une volonté nécessairement sacralisée dans l'inconscient
de la nation - celle dont l'autorité est censée exprimer la droiture
du jugement de la moitié des électeurs plus un. Il ne vous échappera
pas que l'accusateur socratique d'un suffrage populaire subrepticement
sanctifié par un ego collectif que les psychanalystes appellent
un surmoi devra se montrer plus convaincant que l'accusé dans
son box, parce que le peuple que vous aurez à guider ne pourra
se réfuter lui-même par la voie de l'art. 67 de la Constitution
que s'il confie à quelques cerveaux bien choisis le sceptre d'une
raison qu'il jugera supérieure à la sienne.
Mais puisque
les élus du peuple ne sont pas non plus des Phénix, seuls des
constitutionnalistes à la recherche d'un approfondissement abyssal
de leur propre discipline se révèleront en mesure de donner corps
au concept d'inaptitude politique et d'en enseigner la logique
aux simples députés. Comment le droit public de demain s'informera-t-il
auprès de Sophia et de Périclès réunis de la nature et des qualités
des vrais chefs d'Etat ? Comment précisera-t-il la spécificité
des aptitudes dont bénéficie ou des carences dont souffre tel
ou tel d'entre eux ? Comment mesurera-t-il les forces intellectuelles
et l'éthique que requerra l'exercice des hautes compétences que
le Président de la République française sera appelé à démontrer
? Comment prouvera-t-il, par exemple, que M. Nicolas Sarkozy s'en
trouvait " manifestement " dépourvu ?
3
- Une révolution philosophique du droit constitutionnel
Je ne sais
si les constitutionnalistes cicéroniens qui ont eu le courage
moral et philosophique d'attribuer à la science française du droit
public une portée civilisatrice que le régime démocratique moderne
attend depuis 1789 ont aussitôt compris l'immensité de la tâche
à laquelle ils s'attelaient , qui n'est autre que la nécessité
politique de ne pas substituer à l'infaillibilité de droit divin
des monarchies d'autrefois l'infaillibilité non moins mythologique
d'un peuple-roi. Constatez donc d'emblée avec moi qu'il n'est
pas de coup d'Etat plus philosophique que d'introduire dans la
politique contemporaine la question des fondements de toute autorité
publique légitime et de se demander comment une interrogation
aussi soupçonneuse se placera au cœur des grandes démocraties
d'aujourd'hui.
Tenter de
donner au pouvoir d'une espèce en évolution, donc inachevée, sa
véritable rationalité et faire respirer l'air des hauteurs au
droit constitutionnel de votre génération est assurément une belle
et noble ambition, même si elle doit effaroucher le monde entier
d'aujourd'hui; car, encore une fois, une civilisation française
dont l'esprit ne poserait pas au chef de l'Etat la question du
"Connais-toi" dont l'Occident tâtonnant nourrit sa marche vers
la raison depuis vingt-quatre siècles et dont les démocraties
modernes sont censées porter le flambeau, une civilisation française
qui refuserait de peser de siècle en siècle l'intelligence et
l'éthique de ses élites, une civilisation française qui entendrait
s'aveugler sur la qualité du pouvoir qu'elle exerce, une telle
civilisation, dis-je, courrait le risque de tomber entre les mains
d'un démagogue supérieurement doué dans son ordre. Vous devrez
donc éduquer une magistrature suprême qui ne soustrairait pas
ses décisions à la critique philosophique des fausses certitudes
dont l'entendement de l'espèce humaine se nourrit ; sinon, vous
mettriez en place une cité dans laquelle les décisions des tribunaux
de première instance seraient proclamées sans appel .
Donnons
ensemble acte à la France de ses chances de faire prendre un tournant
décisif à la politologie mondiale à la suite de la décision mémorable
qu'elle a prise le 23 février 2007 d'introduire dans sa Constitution
un appel pressant à peser la faiblesse ou la solidité de l'encéphale
du Président de la République, donc à juger souverainement du
degré de raison dont disposent les pilotes de l'histoire de la
planète. Mais qu'est-il advenu de la " déesse Raison " à l'aube
du XXI siècle ?
4
- Qu'est-ce qu'un chef d'Etat ?
Pour tenter
de donner à l'article 67 de la Constitution française toute sa
portée intellectuelle et éthique il convient que vous précisiez
les contours de la vocation dont les vrais chefs d'Etat sont compénétrés
et de la distinguer de celle des hommes politiques ordinaires,
dont la fonction, naturellement timide et craintive, est celle
des simples gestionnaires des affaires courantes. Aux yeux de
ceux-là, la notion "d' inaptitude manifeste " demeure
tout administrative, donc fort aisée à constater. En revanche,
la notion " d'inaptitude manifeste " du Président de la
République française ou des Etats-Unis d'Amérique demandera de
vous un examen critique armé d'une pénétration d'esprit et d'un
esprit politique d'avant-garde, et cela non seulement parce que
la France est l'héritière d'une monarchie sacrée, comme je vous
l'ai déjà rappelé, mais parce que le cerveau actuel de l'espèce
qualifiée d'humaine par anticipation est demeuré théologique sur
la plus grande surface du globe. Un chef d'Etat échappe donc nécessairement
à l'inaptitude spectaculaire, superficielle et banalisée
du pouvoir bureaucratique. Son destin teste sa capacité de se
colleter avec le tragique de son époque, qui n'est autre que celui
de l'infirmité cérébrale du simianthrope de son temps. De quelle
avance intellectuelle doit-il disposer sur son siècle ? Que pensaient
Marc-Aurèle ou Trajan des hosties offertes aux dieux à chaque
débordement du Tibre ?
Un vrai
chef d'Etat est donc appelé à contourner la définition même de
la raison politique de ses congénères; et c'est à ce titre qu'il
doit s'armer d'une intelligence visionnaire - aptitude qui n'est
précisément pas " manifeste " aux yeux des esprits bureaucratiques.
Les grands juristes de votre génération seront investis de la
mission d'élever le droit constitutionnel français à la capacité
de peser l'âme et le cerveau des chefs d'Etat des grandes démocraties
sur la balance qu'on appelle l'histoire ; et ils devront se demander
au premier chef comment l'Europe d'aujourd'hui devra définir la
politique afin de bien séparer la gestion municipale des affaires
publiques de la connaissance prophétique du destin temporel et
intemporel des civilisations .
5
- Des Etats et des hommes
Les juristes
internationaux qu'attend votre époque auront pour tâche première
de formuler les lois qui commandent l'expansion des grands empires,
ce qui leur demandera rien moins qu'une plongée dans les entrailles
simiohumaines de l'histoire. Mme Yasmina Reza rapporte qu'en septembre
2006, M. Lévitte, alors ambassadeur de France à Washington, a
exposé à M. Sarkozy, avant sa réception par le Comité juif mondial
de New-York, que le Président Bush est un Texan de souche et qu'à
ce titre, il est très sensible à l'amitié, de sorte que ce grand
sentimental s'est senti vilainement trahi par Siegfried, dont
le Chancelier Schröder portait alors l'armure. Pour les interprètes
d'élite de l'article 67 de la Constitution française, la question
à traiter sera celle de " l'inaptitude manifeste " du chef
d'un grand Etat étranger qui s'imagine sincèrement - ou auquel
on aura réussi à faire croire - que les relations entre les nations
démocratiques seraient celles que leurs dirigeants entretiennent
entre eux.
Pourquoi,
depuis 1945, tous les Présidents des Etats-Unis, même Jimmy Carter,
ont-ils usé du pouvoir dont disposent les souverains du monde
de décider des droits qu'ils accorderont ou refuseront à leurs
vassaux d'exercer? Pourquoi, depuis soixante ans, les Présidents
des Etats-Unis ont-ils interdit sans exception à une Europe occupée
par les garnisons du Nouveau Monde de renaître en qualité d'Etats
véritables , donc d'user de la liberté, pourtant consubstantielle
à la définition de la souveraineté, de lever des armées nationales,
dont il serait risible de soumettre le commandement à un général
étranger? Les empires n'ont pas d'amis, mais seulement des serviteurs
; et s'ils qualifient parfois leurs valets d'alliés, c'est exclusivement
afin de les faire mieux obéir. Un chef d'Etat européen qui s'imaginerait
fonder la politique de son pays sur son " amitié " et sur celle
de la majorité de ses concitoyens ou des députés de son parti
pour le " peuple américain " ferait preuve d'une inaptitude politique
manifeste, donc spectaculaire, mais exclusivement aux yeux des
futurs connaisseurs de la politique et de l'histoire que votre
génération portera dans son sein; car depuis qu'il existe des
Etats et des nations, les faux chefs d'Etat se reconnaissent toujours
à leur incapacité naturelle à connaître la vraie nature du genre
humain, ce qui les empêche de prendre figure dans l'arène du monde
et d'y jouer le rôle d'acteurs réels, mais seulement celui de
poupées mécaniques mues par des ressorts. Qui se souvient de M.
de Cano, ce chef d'Etat allemand qui croyait que la France quitterait
la Ruhr après la première guerre mondiale à la suite d'une grève
des mineurs qu'il avait mise sur pied avec l'aide des syndicats
? Qui se souvient de M. Joseph Laniel , Président du Conseil sous
la IVè République ? Les hommes d'Etat ne sont pas des figurants,
mais des timoniers. A ce titre, ils savent qu'ils sont responsables
du navire dont ils commandent la navigation dans les eaux de l'histoire.
Sachez
donc que les élites politiques actuelles ignorent la nature même
de l'histoire du monde. M. Poutine ayant conseillé à Mme Rice
d'installer sur la lune les boucliers antimissiles censés protéger
l'empire américain et l'Europe d'un péril imaginaire, les journaux
rapportent gravement que la Secrétaire d'Etat du Nouveau Monde
a gardé un silence glacial, et même la presse russe a seulement
relevé que l'humour russe lui est étranger, parce que personne
ne sait et ne voit que tout empire est né pour s'étendre d'instinct
et irrésistiblement, comme toute entreprise est faite pour conquérir
des marchés et qu'il est vain de feindre de croire qu'il existerait
une menace iranienne. Le seul examen réaliste de la situation
repose sur la pesée du degré de vassalité de l'Europe , qui se
fissure quelque peu sur ce point. Mais l'irréalisme politique
est toujours théologique : les vassaux s'interrogent sur la sagesse
du père et se disent qu'il doit avoir ses raisons. Les secrets
de sa sagesse sont impénétrables.
Le premier
conquérant qui a cru devoir masquer le droit naturel de l'empire
romain de s'étendre est Jules César, qui a commencé par invoquer
son devoir moral de secourir les Gaulois chez lesquels les Helvètes
entendaient s'établir, puis contre le Germain Arioviste ; mais
sitôt qu'il les eût vaincus , il entreprit la conquête de la Gaule,
qui se termina par la prise d'Uxellodunum , dont le libérateur
de l'époque fit couper le poing droit à six mille de ses défenseurs
par indignation à leur égard. De nos jours, les prétextes du "
délivreur " pour asservir les " délivrés ", pour
se fâcher de leur résistance et pour s'étendre davantage à partir
de la base de lancement de leur territoire sont devenus catéchétiques
et messianiques sous le dernier heaume du christianisme de croisade
- la démocratie apostolique. Simplement le nouveau César ne se
heurte plus aux barrières du Rhin et de la Manche, mais de la
Russie.
6
- L'art. 67 de la Constitution française et la souveraineté de
l'Etat
Comment
les grands constitutionnalistes de votre génération deviendront-ils
des interprètes avertis du destin politique de l'Europe, sinon
en approfondissant la notion " d'inaptitude manifeste "
applicable à la personne de M. Nicolas Sarkozy ? Certes, il leur
appartiendra nécessairement de fonder une science du droit public
dont l'argumentation logique sera en mesure d'invalider les décisions
fautives du suffrage universel ; certes, cette proposition paraîtra
sacrilège à tout le monde. Mais pour réfuter une accusation de
lèse-majesté de ce calibre, il faudra que vous preniez conscience
de ce que le véritable esprit des démocraties modernes attend
votre examen, et cela du seul fait que la Révolution de 1789 a
inventé une civilisation d'un type entièrement inconnu de la Grèce
et de Rome, dans laquelle, je vous le redis, l'infaillibilité
du sacré monarchique a fait place à l'infaillibilité d'un tribunal
mondial en mesure de peser la liberté et la servitude des peuples
et des nations sur la balance d'une philosophie de la liberté,
d'une philosophie de la justice et d'une philosophie de la personne.
Comment légitimerez-vous un tribunal de visionnaires d'une raison
toujours future, sinon en demandant aux philosophes, aux anthropologues
, aux historiens d'avant-garde de votre génération de servir de
maïeuticiens aux juristes sommés d'accoucher d'une raison politique
encore dans les limbes?
Une démocratie
qui refuserait de désigner les juges appelés à citer la démocratie
elle-même à la barre du tribunal d'une raison de précurseurs se
priverait de toute possibilité de jamais concrétiser le principe
réputé la fonder, donc de la mettre à l'école et à l'épreuve de
l'histoire réelle du monde, parce qu'on ne saurait prétendre fonder
un Etat sur les verdicts des obstétriciens de l'intelligence et
refuser, dans le même temps, tout examen critique de la nature
de l'espèce de raison dont devra jouir un gouvernement soustrait
aux aléas du suffrage universel . Ne faudra-t-il pas que les candidats
à la Présidence de la République aient été présélectionnés parmi
les vrais hommes d'Etat ?
La question
de l'invalidation intellectuelle et morale du Président de la
République actuelle n'est donc autre que celle de savoir si, n'ayant
pas subi d'examen préalable, il concourra à la vassalisation de
son pays et du Continent de Copernic au profit d'un empire étranger
ou s'il se formera après coup et consacrera tous ses efforts à
leur redonner leur souveraineté. C'est pourquoi il est significatif
que le seul Etat qui ait donné à ses concitoyens les moyens constitutionnels
de destituer son Président soit celui dont le territoire se trouve
libéré de l'occupation étrangère depuis 1966 et qui se trouverait
donc menacé de retomber dans les chaînes de l'OTAN si, par malheur,
il avait élu un magistrat suprême incompétent et prêt à aliéner
l'indépendance de la nation, tandis que les autres Etats européens
ne sauraient choir dans la servitude, puisqu'ils s'y trouvent
déjà à un degré tellement ahurissant que, non seulement ils ne
songent nullement à recouvrer leur souveraineté, mais qu'ils ont
oublié ce que ce terme veut dire et qu'ils n'ouvrent jamais un
dictionnaire de leur langue pour en retrouver la définition. C'est
donc par la force des choses que l'art. 67 de la Constitution
française présente un aspect surréel, parce que les bras vous
en tombent de constater que l'Allemagne d'Arioviste à Wagner a
perdu la mémoire de ce qu'elle se trouve occupée par quatre-vingt-dix-huit
garnisons américaines et que l'Italie ne songe même pas à réoccuper
le port de Naples que Rome avait volé à la Grèce en 327 avant
notre ère . C'est que les démocraties n'ont pas d'école de formation
des chefs d'Etat.
7
- L' " inaptitude " d'un Président de la République sur le champ
de bataille de l'histoire
Deux balances
différentes vous permettront de peser la notion d'inaptitude d'un
Etat à se présenter sur la scène internationale. La première s'imaginera
ébranler le sceptre de César et même le lui arracher des mains
en se faisant accorder des droits particuliers par un effet de
sa bienveillance, à la manière des majordomes dont l'ambition
dorée se réduit à monter en grade et à passer du sous-sol ou des
cuisines dans l'antichambre de leur maître et protecteur, comme
si une livrée plus rutilante pouvait vous faire monter plus haut
que les grands affranchis sous Tibère. Dans ce cas, l'inaptitude
du Président de la République serait celle d'un enfant de chœur
de la politique. La seconde balance pèserait la politique à l'école
du bon sens et demanderait purement et simplement à l'occupant
de lever le camp . Dans ce cas, l'inaptitude du Président de la
République résulterait non point de ce que la France se serait
trompée de champ de bataille, mais de ce qu'elle n'aurait pas
de stratégie pour gagner la guerre, non point de ce qu'elle se
serait trompée de chantier, mais de ce qu'elle n'aurait pas accumulé
les matériaux nécessaires à la construction de l'édifice, non
point de ce qu'elle aurait manqué de bravoure, mais de ce qu'elle
aurait négligé de peser le poids de la vassalité viscérale de
l'Europe actuelle, de sorte qu'elle se lancerait à corps perdu
dans une tactique superficielle, irréfléchie et inadaptée à une
guerre de tranchée afin de tenter de vaincre la longue accoutumance
des nations à porter le harnais de leur servitude.
Supposons
qu'un Président de la République du moins décidé à croiser le
fer avec l'histoire réelle de l'Europe s'adresserait en premier
lieu aux petits Etats, parce que, se dirait-il, leur petitesse
leur fait ressentir moins lourdement de se trouver occupés par
des bases américaines ; dans ce cas, son inaptitude politique
manifeste serait l'expression de sa méconnaissance de ce que l'on
n'a jamais vu les petits peuples précéder les grands sur les chemins
de l'histoire, parce que la minusculité des territoires enfante
celle des esprits et des âmes .
Examinez
maintenant l'hypothèse opposée selon laquelle un Président de
la République plus réaliste s'adresserait en premier lieu à l'Allemagne,
à l'Italie et à l'Espagne afin de les convaincre de se changer
en fers de lance et en saintes phalanges de la reconquête de leur
souveraineté, à la manière dont l'Espagne a mis plusieurs siècles
à chasser les Maures. Dans ce cas, il faudrait le créditer d'avoir
compris que le départ précipité de l'occupant ne saurait précéder
les retrouvailles de ces vieilles nations avec leur dignité et
leur fierté, parce que leur liberté trop subitement retrouvée
leur paraîtrait bien trop lourde à porter. Craignez qu'elles en
soient rendues plus craintives qu'auparavant, craignez que des
esclaves accoutumés à leur sort en viennent à se pelotonner davantage
sous le sceptre de l'étranger, craignez pour une Pologne, par
exemple, qui demande d'ores et déjà à l'occupant de signer avec
lui un traité d'assujettissement plus étroit que celui auquel
les autres membres de l'OTAN se trouvent assujettis.
Mais, dans
ce cas, l'art 67 de la Constitution permettra à votre tribunal
d'observer à la loupe la sagesse et l'audace d'un Président qui
saurait expliquer à une Europe asservie qu'un remède de cheval
la rendrait plus malade encore, mais qu'elle ne sera pas vraiment
respectée par la Russie, la Chine, l'Inde, l'Amérique du Sud et
même l'Afrique aussi longtemps qu'elle comparaîtra devant eux
en tenue de valet et que le combat d'adulte qui l'attend dans
le monde de demain exige le courage d'endosser tout de suite l'armure
de sa souveraineté. On ne libère pas des esclaves-nés, mais seulement
de vrais hommes cachés sous une tenue d'esclaves. Alors seulement
le départ des troupes américaines sera fécond, parce qu'il sera
le fruit de la maturité politique d'une civilisation sauvée de
la peur. Mais de quel génie politique ne faudra-t-il pas faire
preuve pour que les retards de la liberté ne fortifient pas le
joug qu'elle voudrait secouer ! L'accoutumance à l'esclavage peut
courir plus vite qu'une souveraineté en attente de ses ailes.
8
- De la profondeur d'esprit des chefs d'Etat
Les interprètes
d'élite de la Constitution française du 27 février 2007 ne deviendront
donc des juristes d'un type entièrement nouveau que s'ils apprennent
à peser la politique et l'histoire des démocraties sur une balance
encore à construire, parce que l'Europe d'aujourd'hui se trouve
soumise à un genre de tyrannie ignoré de l'antiquité, et qui s'apparente
derechef à celle qu'exerçait le christianisme au Moyen-Age. Alors
que les maîtres de l'empire qui ont succédé à Jules César ne se
trompaient pas de chantier et se consacraient à leur fonction
de secouristes chargés de conjurer le déclin de Rome sur les champs
de bataille du monde; alors que les derniers souverains de l'univers
de l'époque se sont attachés de tout leur cœur et de toute leur
énergie à une tâche naturelle à leurs yeux ; alors que Galba,
Marc Aurèle, Trajan, Hadrien, et même Tibère, Claude, Domitien
n'ont rien fait d'autre que d'exorciser le naufrage imminent d'une
civilisation des " armes et des lois " héritée des Titus
et des Vespasien ; alors qu'il n'est que de lire L'histoire
des douze Césars pour se convaincre de la tragique inanité
de tous leurs efforts; alors qu'aucun empereur n'est donc allé
jusqu'à ignorer le devoir auquel, hélas, le destin l'avait inutilement
appelé, les dirigeants d'aujourd'hui tiennent la décadence du
Vieux Continent pour légitime et pour définitivement acquise à
la suite de l'installation non point momentanée , mais perpétuelle
- et inscrite dans leur constitution - de troupes étrangères sur
leur territoire ; et ils tombent sincèrement des nues quand on
tente d'attirer leur attention sur une question anachronique,
incompréhensible et incongrue à leurs yeux . Car ils ont perdu
à tel point la conscience de leur vassalité qu'ils se croient
demeurés souverains, les pauvres. Ce phénomène extraordinaire
ne devient compréhensible qu'à la lumière d'un approfondissement
vertigineux de la connaissance anthropologique de l'esprit religieux
, parce que l'adepte d'une religion ignore qu'il est nécessairement
dédoublé par le tartuffisme insconscient de sa foi et qu'il ne
saurait le savoir , à la manière des Dorzé, cette tribu d'Ethiopie
qui croit que le léopard est chrétien et qu'il jeûne le vendredi,
mais qui n'en protègent pas moins leurs troupeaux ce jour-là.
*
C'est pourquoi
la réflexion sur la définition des Etats tartuffiques à laquelle
l'art 67 de la Constitution française appelle les juristes du
monde entier ne peut conduire qu'à une spectrographie moliéresque
de la " fausse bonne foi " dont témoigne le droit international
simiohumain actuel - ce qui exige une connaissance psychobiologique
post-darwinienne et port-freudienne de la notion " d'inaptitude
" politique appliquée à un chef d'Etat dont la " Liberté
" même se fait l'apôtre de sa servitude. Un siècle et demi après
la parution de L'Evolution des espèces et quatre-vingts
ans après celle de L'Avenir d'une illusion, l'humanisme
occidental ne peut continuer de se fier aux définitions ambiguës
ou contrefaites de la Liberté, de la Justice et de l'Egalité -
il lui faut entrer dans la postérité moderne d'un certain Discours
de la servitude volontaire, dont je vous ai déjà rappelé
que son auteur l'avait rédigé à votre âge et qu'il n'a pu paraître
qu'à la génération suivante .
9
- La vassalisation du cerveau du monde
C'est que
la profondeur de jugement que réclame la politique et l'éthique
des démocraties modernes est d'une tout autre nature que celle
qui assurait la prospérité et l'expansion territoriale des nations
rudimentaires d'autrefois . C'est dire que les maîtres de la conduite
du monde en ce début du IIIe millénaire devront s'initier notamment
à la connaissance des armes imaginaires de la terreur que le sacré
a mises sur pied depuis les origines, parce que toute vassalité
commence par signer un pacte avec la peur et qu'elle revendique
expressément ce pacte à répéter, depuis les Grecs, que " la
sagesse commence par la crainte des dieux ".
Je vous
ai exposé à plusieurs reprises que l'arme thermonucléaire n'est
réelle que sur le théâtre des songes religieux dont se nourrit
une humanité encore inconsciemment fascinée par le type d'épouvante
qu'illustre l'apocalypse faussement attribuée à Saint Jean. Le
catastrophisme théologique alimente encore de nos jours la politique
des trois religions fondées sur la fureur d'un démiurge. Aussi
un Etat thermonucléaire est-il un dieu armé du sceptre revigoré
du Déluge. Mais que devient cette vaticination longtemps monopolisée
par le monothéisme quand elle passe des mains d'un seul monstre
cosmique à celles d'autant de " dieux uniques " que de propriétaires
de l'atome souverain ? Un chef d'Etat moderne devra se révéler
un anthropologue et un psychanalyste capable de scanner le cerveau
matamoresque du simianthrope dichotomisé sur le même modèle que
son exterminateur onirique. Les peuples sont aussi tartuffiques
que leurs divinités, donc nullement suicidaires. Du reste, leur
créateur est follement intéressé à la survie de la créature qui
lui donne la réplique : vous remarquerez que ce Tartuffe du cosmos
a pris le plus grand soin de se conserver un survivant en la personne
du premier prophète en météorologie, un certain Noé. C'est une
grande sécurité tartuffique, donc politique que celle dont bénéficient
à nouveaux frais les huit dirigeants contemporains de l'apocalypse
atomique; car ils se regardent peints en pied dans le miroir de
leur foudre et ils voient s'effriter leur règne sur l'imagination,
certes délirante, mais désormais prudemment neutralisée de leurs
peuples . Un mythe du Déluge coupé en huit tranches n'est qu'un
infirme de la politique internationale .
On sait
que Marc-Aurèle, rude guerrier aux frontières de l'empire, a dû
défendre sa politique intérieure irénique face à des adversaires
qui lui reprochaient son culte excessif pour la philosophie des
stoïciens, dont ils craignaient qu'elle conduisît un souverain
trop méditatif à l'irréalisme militaire; mais aux yeux de l'auteur
des Pensées, une morale sévère et héroïque était
la clé de tout Etat solide et durable . De nos jours, le vrai
réalisme n'est plus dans la parade ostentatoire d'un nucléaire
qui ne devrait plus tromper personne. On l'a bien vu à l'occasion
de la crise iranienne: c'est faute de réalisme politique que Nicolas
Sarkozy est tombé dans le piège d'une politique gesticulatoire,
donc privée d'un vrai recul à l'égard du thermonucléaire tartuffique.
Mais il faut une anthropologie nouvelle pour peser la faiblesse
cérébrale d'un faux réalisme ; car cette illusion politique peut
conduire un chef d'Etat à défendre aveuglément les intérêts d'un
empire étranger dont le tartuffisme brandira en connaissance de
cause une menace qu'il saura toute théologique - celle dont M.
Amadinejad a pu dire à l'ONU , quarante ans après les Raymond
Aron, les de Gaulle et tant d'autres que la bombe atomique ne
sert à rien . " Dans les relations politiques aujourd'hui,
la bombe nucléaire n'est d'aucune utilité. Si elle était utile,
elle aurait empêché la chute de l'Union Soviétique. Si elle était
utile, elle aurait résolu les problèmes que les Américains ont
en Irak. Le temps de la bombe est dépassé. " **
-
L'anthropologie logique et la bombe
thermo nucléaire iranienne, 10 mai
2006
- Le
savoir et l'action. L'Europe vassalisée face à l'Iran révolté,
ler septembre 2005
10
- La pesée du cerveau des chefs d'Etat
Un chef
d'Etat européen mal instruit des ressorts et des ressources de
l'épouvante semi animale qui sous-tend le monothéisme hébreu,
chrétien et musulman, ne pourra que se rendre l'otage d'un machiavélisme
théologique dont l'apocalypse nucléaire présente un fidèle décalque.
La raison politique des démocraties modernes se fondera donc désormais
sur la définition nouvelle du réalisme politique qu'appellera
votre anthropologie critique. Il en résultera que si le droit
constitutionnel de la Vème République dont vous serez responsables
ne conduisait pas votre génération à une réflexion philosophique
sur la capacité ou sur l'incapacité intellectuelle du locataire
actuel de l'Elysée à accéder à la connaissance spectrographique
du cerveau schizoïde simiohumain , l'" inaptitude manifeste
" de ce dernier le conduirait à l'irréalisme tragique d'un Moyen-Age
aussi dichotomique que le précédent - celui de se laisser tromper
à la fois " sincèrement " et tartuffiquement par une gigantesque
diabolisation du thermonucléaire, ce qui conduirait le cerveau
biphasé des Etats démocratiques à croire en l'existence réelle
d'un nouveau Lucifer - un Terrorisme mythifié à l'échelle
de la planète .
En vérité,
M. Sarkozy est d'ores et déjà tombé dans la trappe de l'irréalisme
politique ambigu dont son siècle feint de s'épouvanter ; car son
manque de recul anthropologique à l'égard du cerveau simiohumain
a entraîné la France du Discours de la méthode à
menacer l'Iran d'une foudre dont M. Sarkozy ignore tout en n'ignorant
pas qu'elle est inutilisable par nature, parce qu'elle répond
à un modèle de construction aussi tartuffique que celui d'une
théologie. Si l'intoxication malencontreuse du cerveau des descendants
actuels du chimpanzé - ils demeurent majoritairement piégés par
une apocalypse inspirée par les mentalités théologiques bipolaires
du simianthrope - si cette intoxication, dis-je, n'était pas interprétée
par les juristes que vous chargerez de peser le contenu politique
semi simien de la notion " d'inaptitude manifeste " d'un
chef d'Etat du XXIe siècle, autrement dit, si vous n'armiez pas
le droit international public du regard des anthropologues de
demain sur l'inintelligence spécifique dont souffre l'étiage moyen
du simianthrope du XXIe siècle, la Constitution française serait
condamnée à demeurer dans les eaux troubles de la définition classique
du réalisme , celui qui demeurait inconscient de sa bancalité
religieuse; et, dans ce cas, loin de faire de la pensée française
la balance transthéologique de la politologie du IIIe millénaire,
la notion rudimentaire " d'inaptitude manifeste " continuerait
de jeter l'ancre dans l'obscurantisme moderne, qui demeure privé
de toute science du tartuffisme psychogénétique dont les héritiers
actuels du chimpanzé demeurent affligés et qui les rend encore
incapables de peser l'encéphale d'une espèce flottante entre le
réel et le songe.
Mais le
prix à payer pour la sacralisation politique du thermonucléaire
tartuffique d'aujourd'hui sera tellement exorbitant que même le
petit personnel dirigeant des Etats se trouvera contraint de citer
M. Nicolas Sarkozy à comparaître non seulement en accusé , mais
la corde au cou devant le vieux tribunal du réalisme des Romains
; car la connaissance anthropologique des fondements mythologiques,
donc théologiques de l'arme apocalyptique est devenue vitale pour
l'action diplomatique de la France ; sinon, comment conduirait-elle
l'Europe asservie à secouer le joug de l'OTAN - donc à dissoudre
purement et simplement cette gigantesque organisation militaire
? Comment saurait-elle que le terrorisme qui l'inspire se fonde
entièrement sur la fascination qu'exerce le mythe nucléaire -
donc sur la vassalisation parareligieuse du cerveau européen et
du cerveau du monde ? Comment découvrirait-elle qu'il s'agit d'une
vassalisation comparable à celle dont disposait la foudre de l'excommunication
majeure dont l'Eglise du Moyen-Age avait fait l'arme de la dissuasion
nucléaire de l'époque?
Jeudi, je
vous exposerai comment la pesée de l'aptitude cérébrale d'un chef
d'Etat moderne à exercer les responsabilités attachées à ses hautes
fonctions passe par l'examen du degré de recul intellectuel que
son cerveau est capable de prendre ; et comment ce recul exigera
de vous un regard sur le pétard mouillé dont seule la mèche d'une
folie feinte l'allume dans l'imagination du simianthrope .
*
Voir Paul Veyne, Les Grecs ont-ils cru à leurs
mythes, Le Seuil, 1983 
** Voir
: http://contreinfo.info/article.php3?id_article=1267
le 15 octobre 2007