Géopolitique et stratégie

LE RAPPORT STRATEGIQUE ARABE 2005-2006/ CENTRE DES ETUDES POLITIQUES ET STRATEGIQUES DU JOURNAL AL AHRAM



tunisielibre@yahoo.fr
Jeudi 27 Septembre 2007


Le rapport stratégique arabe (2005-2006)
Ouvrage collectif (496 pages)

Compte-rendu de Kamel Habib

Le Centre des Etudes Politiques et Stratégiques du Journal AL Ahram a publié au mois d’octobre 2006 son rapport annuel (496 p) qui couvre la période allant de la fin 2005 à la fin de 2006.
La guerre israélienne contre le Liban ayant constitué l’événement le plus important au cours de cette période, occupe la première partie du rapport. Dans l’introduction déjà, il est mentionné que cette guerre n’a pas été dans le sens voulu par les Etats-Unis c'est-à-dire la constitution d’un nouveau moyen orient conforme aux intérêts américains mais plutôt dans celui d’un moyen orient arabo- musulman résistant, plus confiant en soi et dans ses capacités de confrontation avec la machine de guerre israélienne et moins soucieux qu’auparavant des capacités dissuasives israéliennes. La guerre a montré d’une façon claire l’érosion de ces capacités, malgré la modernité des équipements. Le soutien américain total à la guerre d’agression israélienne contre le Liban est une illustration de la politique du désordre créateur prônée par les Etats-Unis après l’occupation de l’Irak.
Selon un sondage effectué auprès de 100 experts américains et publié en juillet 2006, la politique américaine va à l’encontre de ses propres intérêts.

Au plan arabe, l’agression israélienne contre le Liban a révélé au grand jour la profonde crise structurelle qui mine le système politique arabe, ce qui nécessite l’élaboration de stratégies qui n’excluent pas le recours à la guerre et prennent en compte les points forts de la puissance économique arabe pour faire pression sur certains partenaires.

L’analyse de Seyyed Yacine, intitulée « de la guerre des civilisations au dialogue des cultures : pour une vision arabe globale », nous semble manquer quelque peu de réalisme dans un rapport qui traite de la guerre et de l’agression sur le monde arabe et musulman, des politiques fondamentalistes en matière de culture et de dialogue des civilisations, surtout quand il traite de la crise engendrée par les caricatures du prophète et de ses conséquences.

En plus de la préface et de l’introduction, le rapport comporte six chapitres principaux : l’agression israélienne contre le Liban, les réactions internationales, les réactions régionales, la question Palestinienne, le système politique arabe et la république arabe d’Egypte.

Chapitre 1 :
L’agression israélienne contre le Liban :

L’assassinat de Rafik Hariri (12 février 2006) et ses conséquences ont dominé la situation au Liban, caractérisée par un marasme politique et une grande bipolarisation entre la majorité et l’opposition.
La guerre israélienne contre le Liban (12 juillet 2006) a aggravé cette situation et approfondi l’écart entre deux courants politiques libanais, celui de la majorité parlementaire qui réclame le désarmement de la résistance et l’opposition qui tient à maintenir les armes de la résistance

Le rapport constate l’échec des visées de la guerre israélienne qui projetait d’établir une zone tampon de 20 à 40 km au sud et la destruction totale de l’armement du Hezbollah.

A la fin de la guerre et la résolution 1701 du Conseil de Sécurité, il s’est révélé que tout ce qu’Israël a pu obtenir de cette agression c’est une présence de troupes internationales et de l’armée libanaise dans le sud Liban, c'est-à-dire juste une baisse de la domination du Hezbollah dans la région, mais avec un prix fort : altération de son prestige militaire, 158 tués dont 116 soldats et officiers et 40 civils. Mille individus ont été atteints par les fusées du Hezbollah qui avaient atteint les profondeurs du pays pour la première fois dans la longue confrontation arabo- israélienne.
Le gouvernement Olmert sembla très déstabilisé à la fin de la guerre si bien que la majorité des israéliens (63%) réclamaient sa démission.
Les positions des pays arabes face à la guerre furent aussi très différentes entre une aile modérée et une autre résistante. Au plan régional, l’Iran considéra la guerre comme une résistance au projet américain dans la région alors que la Turquie a essayé de se trouver un rôle dans cette crise.

Les Etats-Unis ont participé pleinement à cette guerre alors que l’Europe a été comme à l’accoutumée divisée entre un clan engagé avec les USA, tels que la Grande Bretagne, l’Italie et l’Allemagne et un autre plus hésitant : la France, l’Espagne, la Finlande et la Grèce.
Les Nations Unies s’illustrèrent par leur incapacité à agir, alors que la position de la Russie était équilibrée et calculée.
En conclusion : cette guerre entre Israël et le Hezbollah a révélé l’usure de la capacité dissuasive sioniste et de l’arrogance israélienne.

Chapitre 2:
Les retombées internationales :

Le rapport a retenu trois grands axes dans la stratégie de la sécurité nationale américaine au cours du second mandat du président Bush. Le premier touche au changement opéré dans cette stratégie qui privilégie un certain réalisme et un recours à l’action à travers les organisations internationales.

Le second table par contre sur une continuité de la stratégie à travers les guerres préventives et la domination de la realpolitik. Le rapport parle dans ce cas « d’une stratégie ouverte et non pas fermée » et donc d’une certaine continuité.

Chapitre 3 :
Il traite des changements au niveau des organismes de prise de décision américains et leur transfert du ministère de la défense aux département d’Etat, sous la houlette de Condoleezza Rise, ce qui correspond à un « rééquilibrage entre la guerre contre le terrorisme et la guerre contre le despotisme » devant combler l’écart entre « la puissance militaire américaine et le déficit de sa puissance morale ».

L’occupation de l’Irak a constitué un lourd fardeau pour la seconde administration Bush qui a vu sa popularité baisser à cause justement de la guerre. Cela a conduit à des changements dans l’administration surtout au niveau de la prise de décision. Il y a eu aussi un changement dans les relations entre le Congrès et l’administration sur fond de suspicion et de doute sur les informations. De nombreux rapports sont sortis dans ce sillage et notamment le rapport de la commission Baker.

Le parti Républicain a essayé de prendre ses distances avec la politique de Bush alors que le parti Démocrate a essayé de se positionner en alternative pour les élections de 2008.
Concernant l’Union Européenne, le refus des français et des hollandais de la constitution européenne a conduit à l’affaiblissement du courant unioniste européen au profit d’un atlantisme plus attaché aux USA et à la mondialisation sauvage.

L’Europe a ainsi connu une montée de la gauche en Espagne, en Italie et en France ainsi que des frictions avec ses communautés musulmanes qui comptent près de 20 millions d’âmes.

La crise des caricatures du Prophète au Danemark et les catastrophes naturelles ont constitué les grands titres des crises internationales qui dépassent l’événement en lui-même.
Le rapport a traité aussi de l’Asie à travers la crise du programme nucléaire Nord Coréen, les mouvements séparatistes dans la province d’Atché en Indonésie ainsi que du retour du mouvement Taliban en Afghanistan.

Chapitre 4 :
Les répercussions régionales :
Le rapport note que l’un des aspects dominants de la situation de la région du moyen orient est l’instabilité qui risque de conduire, si elle continue à se détériorer, à une implosion totale de la région, suite notamment à l’incapacité des institutions et des acteurs principaux à comprendre et à intégrer les bouleversements en cours dans la région.

La région subit en effet des menaces sérieuses et plus que traditionnelles, capables de bouleverser sa position centrale et stratégique dans le système international et de remettre en question sa géographie par son instabilité et l’usage de la force militaire contre ses régimes politiques (Irak) ou simplement les atteintes aux régimes politiques en place. Une autre menace réside dans la transformation des modes opératoires dans la gestion des conflits (cas du Hezbollah et de Hamas).
Ces menaces non traditionnelles influent aussi sur les populations avec l’apparition des problèmes des minorités, des réfugiés et de la main d’œuvre asiatique dans le golfe et influent aussi sur les ressources naturelles de la région telles que le pétrole et l’eau.

Le Moyen-Orient est confronté actuellement à une régression qui risque de le conduire à une implosion suite à l’incapacité des acteurs principaux à intégrer les transformations en cours dans la région.

Le rapport a analysé aussi la situation en Iran avec le succès éclatant du président Ahmedinajad (juin 2005) et la montée des forces conservatrices, ainsi que les relations de l’Iran avec les diverses puissances régionales, les pays du golfe, la Turquie, la Palestine, le dossier irakien, les Etats-Unis, Israël et enfin la crise du programme nucléaire iranien.

S’agissant de la question palestinienne, le succès du Hamas aux élections législatives (25 janvier 2006) et le fait qu’il ait assumé la formation du premier gouvernement ne faisant pas partie de l’OLP, a donné le signal à la naissance d’une nouvelle carte politique.
L’évacuation de Gaza par les troupes israéliennes décidée d’une manière unilatérale a elle aussi changé la donne politique israélienne avec la naissance du parti Kadima et son succès aux élections de la Knesset.


Chapitre 5 :
L’ordre régional arabe :

Le caractère le plus éclatant de l’ordre politique arabe est sa fragilité. Cet ordre est devenu moins « capable d’une action commune pour défendre les intérêts de ses membres et aussi plus sensible aux pressions extérieures », celles des Etats-Unis mais aussi de l’Iran qui a un projet de domination régionale et dont l’appétit a été aiguisé par l’occupation américaine de l’Irak et l’échec des principaux états arabes à remplir le vide politique qui caractérise la région.

La ligue arabe : l’intérêt de l’organisation pour les réformes du monde arabe a baissé malgré ses propres tentatives de se réformer. Mais ces tentatives n’ont pas rendu ses actions plus efficaces. Les Etats arabes lui accordent de moins en moins de poids et de valeur et ne le cachent plus.
A propos du processus politique en Irak, malgré l’adoption d’une constitution qui a été vivement critiquée dès le premier jour, il ne semble pas que cela a suffi pour réaliser la paix et construire un système politique irakien jouissant de l’accord unanime des irakiens.
Les élections législatives irakiennes ont connu des alliances sur des bases ethniques, tribales, religieuses ou confessionnelles ce qui a fait de la sécurité un objectif difficile à réaliser.

S’agissant du Soudan et de ses crises, le rapport constate que ce pays connaît un véritable problème touchant à sa capacité à construire la paix, surtout avec l’escalade de la crise au Darfour, qui est un problème politique par excellence aggravé par les dissensions locales ainsi que par des interférences régionales et internationales.
Les protagonistes de cette crise tentent d’obtenir du gouvernement central des avantages comparables à ceux obtenus par le sud, ce qui expose l’unité du Soudan à l’éclatement.

Le rapport a aussi fait allusion à ce qu’il a appelé « questions maghrébines », traitant de l’Algérie où il a constaté un recul du rôle des islamistes et le retour du rôle central de l’institution présidentielle. S’agissant de la Mauritanie, il a exposé la situation après le coup d’Etat et le rôle joué par la France ainsi que les relations avec les islamistes qui tendent à s’améliorer.

Sixième :
La République arabe d’Egypte

Le rapport a traité des élections présidentielles (7 septembre 2005) qui a connu un taux de participation très faible qui n’a pas dépassé les 22,95%. Il a traité des problèmes de réformes politiques tel que la participation politique, la faiblesse des partis politiques et les critiques concernant l’article 76.
Le succès remporté par le candidat du parti Al Ghad (Demain) Aymen Nour sur celui du parti Wafd, Noômane Jomâa, a été la grande surprise de ces élections, en plus de la naissance de mouvements populaires (Kifaya), à la montée des activités des frères musulmans et des organisations de la société civile.

Les élections législatives (novembre- décembre) se sont déroulées en trois étapes et ont connu un grand nombre de candidats mais un faible taux de participation au vote (27,5%).
Leurs résultats ont révélé le mauvais score des candidats du parti national au pouvoir (140 sièges seulement avec 32,4%), la montée des candidats des F.M (88 sièges), la faiblesse des partis de l’opposition civile (9 sièges) et une absence presque totale des partis de gauche.
Le rapport a aussi traité de la « confrontation » entre le gouvernement et les juges, axée sur le contrôle par ces derniers des élections et sur le statut de l’autorité judiciaire, de même que celle qui a opposé les juges et le haut conseil de la magistrature.

Une remarque enfin à propos du rapport lui-même : il s’est occupé davantage de l’étude et de l’analyse des événements survenus au cours de l’année 2005-2006, mais il a été muet en matière de prospective et de vision d’avenir, ce qui est tout de même curieux d’un rapport stratégique, dont l’essence est qu’il dresse des scénarios de ce qui pourrait se passer dans l’avenir, afin d’ouvrir des perspectives à la réflexion politique et sociale.

Traduit de l’arabe par Ahmed Manai : http://www.tunisitri.net/

Origine :
http://www.aljazeera.net/


Jeudi 27 Septembre 2007

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