ANALYSES

LE MAL-ÊTRE DE L’EUROPE : L’errance rom partie visible de l’iceberg


Dans la même rubrique:
< >

Mercredi 19 Octobre 2016 - 12:49 Le prix de la rétrogradation

Lundi 17 Octobre 2016 - 11:17 Olivier Roy : « Le djihad et la mort »


«Plutôt que la diversité raciale, culturelle ou ethnique ne devienne un facteur limitateur des échanges humains et du développement, il faut repenser notre façon de voir les choses, discerner dans de telles diversités un potentiel d’enrichissement mutuel et prendre conscience du fait que les échanges entre les grandes traditions de spiritualité humaine représentent la meilleure chance pour l’esprit humain lui-même de durer.»

Marie Robinson (haut commissaire des Nations unies aux Droits de l’homme)


Professeur Chems Eddine Chitour
Lundi 20 Septembre 2010

LE MAL-ÊTRE DE L’EUROPE : L’errance rom partie visible de l’iceberg
La question des minorités est devenue si sensible pour la paix et la
stabilité dans le monde que l’Assemblée générale des Nations unies a
adopté, en 1992, la Déclaration sur les droits des personnes appartenant à
des minorités nationales ou ethniques, religieuses et linguistiques. Beaucoup
de peuples se trouvent en mal d’identité. Huit à dix millions de Tzigans
errent en Europe, minoritaires dans tous les Etats, objets de toutes les
persécutions, de tous les rejets. Le tintamarre occasionné par l’expulsion
d’un millier de Roms, suite à une décision de la France, aurait pu passer
sans problème n’était-ce par la stigmatisation des Roms désignés
expressément par la circulaire du 5 août 2010. Lors de la réunion de
Bruxelles, la séance fut mouvementée. «La Commission européenne a attaqué
sans ambages ni circonvolutions oratoires la politique menée par la France à
l’égard des Roms. Viviane Reding a judicieusement ouvert le feu sur deux
fronts au moins : celui du droit et celui de la morale. Elle a non seulement
accusé le pays de la liberté, de l’égalité et de la fraternité de
discrimination et de violations des droits fondamentaux, mais elle a aussi
ouvertement douté de l’intégrité de ces ministres qui disent blanc à
Bruxelles mais font noir à Paris. Désormais, le pays prend l’eau de toute
part, est attaqué et contesté de partout. Virer les racailles des cités
étant désormais impossible (trop nombreux, trop hostiles, trop solidaires dans
leur haine de la France), l’Etat a jugé opportun de s’en prendre à un
petit groupe, les Manouches.(1)

Si la commissaire européenne Viviane Reding a récusé sa comparaison de la
politique française vis-à-vis des Roms avec les drames de la Seconde Guerre
mondiale, l’administration Obama s’est dite préoccupée. Le répit a
cependant été de courte durée. Sous couvert d’anonymat, un haut responsable
du département d’Etat a exprimé son inquiétude sur le dossier Roms. «A
l’évidence, les droits des Roms sont importants pour nous, et nous invitons
la France et d’autres pays à (les) respecter.» Comme le rapelle le quotidien
britannique, la France n’est pas la seule à avoir lancé des procédures
contre les gens du voyage. La Suède, le Danemark, l’Allemagne, la Belgique ou
l’Italie, entre autres, multiplient les mesures discriminantes à leur
encontre. Pauvre Europe ! Le traitement infligé par la France aux Tziganes
roumains et bulgares la met à rude épreuve. C’est au tour de Viviane Reding,
la commissaire européenne à la Justice et aux Droits des citoyens, de fustiger
une politique qualifiée de «honteuse». (...) L’Union dévoile au grand jour
ses carences. La diplomatie européenne est inexistante, comme en témoigne son
rôle de spectatrice des négociations directes entre Israéliens et
Palestiniens. Il est bien loin le temps où l’Europe unie au sein d’une
communauté faisait rêver. L’expulsion des gens du voyage - des citoyens
européens comme les autres - est un signal d’alarme. Ces pactes ne sont pas
des chiffons de papier, jetés à la corbeille pour convenances
électoralistes.(2)

Un problème ancien

Le problème des Roms qui tétanise l’Europe n’est pas nouveau. L’Union
européenne a pris plusieurs initiatives pour favoriser l’intégration des
Roms, mais en l’absence d’une réelle politique communautaire dans ce
domaine, les réponses des pays européens vont de la fermeté à la tentative
d’intégration. En tant que citoyens de l’UE depuis 2007, les Roms roumains
et bulgares jouissent de la liberté de circulation et du droit au séjour sur
le territoire des États membres. L’Union européenne a récemment pris des
initiatives pour améliorer les conditions de vie des Roms. Le 31 janvier 2008,
le Parlement européen a adopté une résolution réclamant «une stratégie
européenne pour les Roms». La Commission est aussi chargée de stimuler
l’utilisation des fonds structurels européens par les États pour renforcer
l’intégration des Roms. Entre 2007 et 2013, environ 9,5 milliards d’euros
seront mis à disposition des États (..) La plupart des pays ont mis en place
des politiques restrictives. L’Italie est, avec la France, le pays qui
pratique le plus les reconduites à la frontière, et les évacuations de camps,
comme le 7 septembre à Milan.(...)

Le gouvernement actuel poursuit une politique très dure. En Allemagne, les
Roms du Kosovo, qui ont pour la plupart fui leur pays pour échapper à la
guerre, sont encouragés à rentrer chez eux avec des aides au retour. Berlin a
par ailleurs, annoncé son intention de renvoyer «par étapes» au Kosovo
environ 10.000 Roms ne disposant pas d’autorisation de séjour formelle. En
Europe de l’Est, les Roms continuent de subir discriminations et agressions.
De rares pays européens ont démontré une attitude positive envers les Roms.
En Suède, les Roms sont officiellement considérés comme une minorité, et le
gouvernement a créé en 2006 une délégation afin d’améliorer leurs
conditions de vie. Le gouvernement espagnol a, lui, adopté en avril un «plan
d’action pour le développement de la population gitane 2010-2012», doté de
107 millions d’euros sur trois ans, avec des actions en matière
d’éducation, de santé, de logement et pour les femmes(3).

Le problème est aussi un problème identitaire et de minorités. Ce sont des
« variables d’ajustement » de poltiques de l’emploi dans les pays qui
connaissent de plus en plus le chômage La poussée de l’extrême droite en
Europe a eu pour terreau les minorités. Jean-Marie Le Pen est le bon exemple
suivi par l’Italie, la Belgique, le Danemark, les Pays-Bas. Trois raisons : la
crise financière, la mélanodermie, la diabolisation de l’islam surtout
après le 11 septembre. Ce qui arrive aux Roms est déjà arrivé aux
«autres», les charters de la honte de milliers de personnes retenues dans les
centres de rétention, personne n’en parle et pourtant, la majorité de
milliers de personnes ont été reconduites sans protestation ni médiatisation.


Pour rappel, les Roms ont connu un «traitement spécial». Adolf Hitler, a,
plus d’une fois, dans ses écrits comme dans ses discours, souligné son
attachement au Christianisme comme source d’inspiration de sa stratégie.
«Parmi les peuples, écrit Navro, dont Hitler projetait l’élimination, se
trouvaient non seulement tous les Sémites : Arabes, Juifs, Berbères, les
Slaves (Les Polonais en particulier), mais également les minorités raciales
aux origines mal déterminées, comme les Roms. Arrivé au pouvoir, Hitler
s’est attelé à mettre en oeuvre la partie la plus infâme de son programme
politique, à savoir la mise hors la loi, dans son propre pays, des minorités
non chrétiennes. La «solution finale,» c’est-à-dire le massacre
systématique et hautement organisé des minorités dont il avait donné la
liste dans «Mein Kampf» fut lancée lors de la réunion de la villa de
Wannsee, le 20 janvier 1942. Les Roms, ou Gypsies selon la terminologie
anglo-saxonne, n’étaient pas oubliés dans cette politique de purification
raciale. Voici ce que le professeur Richard Evans, de l’université de
Cambridge, écrit à ce sujet dans le troisième tome de sa trilogie consacrée
au Nazisme («Le Troisième Reich en Guerre, Penguin Press, New York 2009)
«Parmi la multiplicité des peuples que les Nazis considéraient comme
racialement inférieurs, une place spéciale était réservée aux Roms. (...)
Les SS saisirent l’occasion de mettre en oeuvre ce que Himmler avait déjà
appelé «la solution finale de la question des Roms.»(...) Le terme
d’holocauste et le devoir de mémoire envers les victimes de l’holocauste,
doivent-ils être des privilèges dont seraient exclues toutes les minorités
affectées à l’exception d’une seule?»(4)

Il se trouve cependant un son de cloche discordant qui disculpe la positon
française. «Le président français est tout à fait en droit de traiter les
Roms comme il le fait. Ils sont partout considérés comme des parasites et
personne n’en veut, rappelle une journaliste britannique. A la fin du mois de
juillet, l’Elysée a donné ses instructions pour que soient démantelés les
bidonvilles et les camps roms qui s’étaient multipliés en France, et que
leurs habitants soient regroupés et expulsés. Ces expulsions ont fait
l’effet d’une bombe dans toute l’Europe. Le Vatican s’en est mêlé, et
l’ONU a demandé à la France de redoubler d’efforts pour intégrer les
familles roms, assurer l’instruction de leurs enfants et les installer dans
des logements décents. Tout ceci relève bien sûr d’un idéal admirable,
parfaitement juste, mais ne vous sert pas à grand-chose si vous êtes un
citoyen français, que vous avez passé toute votre vie en France, payé vos
impôts, et que vous vous réveillez un beau matin pour trouver au pied de votre
jardin, grossissant de jour en jour, un campement digne du - osons le mot -
tiers-monde. Que sont censés faire les pouvoirs publics? (...) Telle est la
vérité, crue et politiquement incorrecte. Est-ce au contribuable français de
payer l’école, les services publics et la formation professionnelle des
familles roms afin de leur assurer un niveau de vie acceptable? Il est
malhonnête d’affirmer que l’on peut faire facilement coexister des niveaux
de vie et des attentes aussi opposés, et que les nouveaux venus peuvent être
accueillis sereinement, sans lourdes dépenses et sans une énorme dose de bonne
volonté.(...)»(5)

Pourquoi la persécution des Roms en Europe?

Est-ce un atavisme historique qui colle à la peau de ces «voleurs de poule
qui roulent en cadillac?». Au-delà du fait que ce n’est pas un problème
uniquement de la France, les raisons sont à chercher ailleurs. Adriano Prosperi
de la Républica pense que le dossier des Roms a mis en lumière la proximité
des points de vue français et italien. « (...)Un spectre hante l’Europe.
Aujourd’hui, le spectre a des habits multicolores et se déplace sur les
chariots d’un peuple nomade. (...) Aujourd’hui, une nouvelle internationale
voit le jour : l’internationale de la peur. À l’avenir, les historiens
devront en tenir compte ».

« Jusqu’à maintenant nous avons eu diverses Europes, chrétienne,
humaniste, puis celle des Lumières. Et n’oublions pas la tentative,
finalement déjouée, d’imposer une Europe nazi-fasciste, sous le double signe
de la romanité et de la svastika. Mais aujourd’hui cette nouvelle Europe est
dominée par la peur, par la volonté de fermer les portes aux migrants et de
chasser les Roms. Tous deux partent d’un même présupposé : celui que les
Roms sont des immondices, voire moins encore.(..)Les déclarations de Nicolas
Sarkozy et Silvio Berlusconi ont en commun le mépris pour les êtres humains.
(...) Que les Libyens, avec l’aide et l’aval de l’Italie tirent sur des
bateaux de pêche chargés de pauvres gens ou les enferment dans des camps de
concentration, est considéré par nos dirigeants comme un succès politique. Le
résultat est qu’aujourd’hui nous nous trouvons face à un tournant brutal
de notre histoire, de l’idée que nous avions de l’Europe, de l’image de
la France, et d’une Italie qui avait trouvé dans ses traditions chrétiennes
et socialistes de solidarité des ressources éthiques et pratiques pour assurer
assistance et réconfort aux déshérités».(6)

Pour sa part le philosophe Dany Robert Dufour faisant le procès du
néolibéralisme nous explique que la cause de la malvie européenne est à
inscrire dans une straégie globale du néolibéralsime qui a pour but final le
démantelèemetn des solidarités. Ce néolibéralisme qui pousse l’homme a
être un loup pour l’homme,selon le mot de Hobbes et à amener la guerre de
tous formate, dirions-nous, les imaginaires amenant à l’égoïsme, le repli
sur soi et surtout le rejet de l’Autre.

Dans une étude percutante il met en exergue les reflexes panurgiens de chacun
pour suivre le chef qui, lui, sait où il va. Ecoutons le : «L’individualisme
n’est pas la maladie de notre époque, c’est l’égoïsme, ce self love,
cher à Adam Smith, chanté par toute la pensée libérale. L’époque est à
la promotion de l’égoïsme, la production d’ego d’autant plus aveugles ou
aveuglés qu’ils ne s’aperçoivent pas combien ils peuvent être enrôlés
dans des ensembles massifiés. (...) Vivre en troupeau en affectant d’être
libre ne témoigne de rien d’autre que d’un rapport à soi
catastrophiquement aliéné, dans la mesure où cela suppose d’avoir érigé
en règle de vie un rapport mensonger à soi-même. (...) Notre société est en
train d’inventer un nouveau type d’agrégat social mettant en jeu une
étrange combinaison d’égoïsme et de grégarité que j’épinglerai du nom
d’«égo-grégaire». (...) Quant à Tocqueville, il est remarquable que cet
éminent penseur de la démocratie ait envisagé la possibilité de la mise en
troupeau des populations. La notion de «troupeau» apparaît justement, en
1840, lorsqu’il indique que la passion démocratique de l’égalité peut
«réduire chaque nation à n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides
et industrieux» délivrés du «trouble de penser» Et de fait, c’est vrai :
dans le troupeau, nous sommes tous vraiment égaux. (....) Ce qui est
remarquable, c’est que parler d’une société-troupeau de consommateurs
prolétarisés n’est nullement incompatible avec le déploiement d’une
culture de l’égoïsme érigé en règle de vie (...)Avec cet «égoïsme
grégaire» (rappelons que «grégaire» vient du latin gregarius, de grex,
gregis, «troupeau»), nous sommes sans doute devant un type d’«agrégat»
assez nouveau qu’il conviendrait d’inventorier».(7)

Pour le philosophe : «Le capitalisme, qui produit beaucoup et dévore
beaucoup, est «anthropophage» : (..) Nous commençons de la sorte à
découvrir que le néolibéralisme, comme toutes les idéologies précédentes
qui se sont déchaînées au cours du XXe siècle (le communisme, le
nazisme...), ne veut rien d’autre que la fabrication d’un homme nouveau.
(...) Que vaut encore ce sujet critique dès lors qu’il ne s’agit plus que
de vendre et d’acheter de la marchandise? Pour Kant, tout n’est pas
monnayable : «Tout a ou bien un prix, ou bien une dignité. On peut remplacer
ce qui a un prix par son équivalent ; en revanche, ce qui n’a pas de prix, et
donc pas d’équivalent, c’est ce qui possède une dignité.» On ne peut le
dire plus clairement : la dignité ne peut être remplacée, elle n’a «pas de
prix» et «pas d’équivalent», elle réfère seulement à l’autonomie de
la volonté et elle s’oppose à tout ce qui a un prix. (...) Car
l’ultralibéralisme veut, lui aussi, fabriquer un homme nouveau. (...) Nous
entrons dans un temps nouveau : celui du capitalisme total qui ne s’intéresse
plus seulement aux biens et à leur capitalisation, ne se contente plus d’un
contrôle social des corps, mais vise aussi, sous couvert de liberté, à un
remodelage en profondeur des esprits. (..) C’est pourquoi, devant ce danger
absolu, l’heure est à la résistance, à toutes les formes de résistance qui
défendent la culture, dans sa diversité, et la civilisation, dans ses
acquis.(8)

A l’évidence les vœux pieux de Mary Robertson n’ont plus court . Le
malaise enropéen est profond et l’affaire des Roms est symptomatique de
dynamiques souterraines où tout se télescopent : mondialisation –laminoir,
peur du lendemain , rejet de l’étranger , choc des cultures voire des
civilisations. Les maillons faibles sont d’abord les émigrés ensuite ces
Roms qui semblent déranger l’Europe. Quelles que soient les raisons
invoquées pour mettre au ban des minorités leur avenir sera de plus en plus
problématique . La dignité n’étant pas un produit marchand , elle ne trovue
pas d’acquèreur ni même de philanthrope. Le vernis de tolèrance de Droits
de l’homme, de liberté voire de dépocratie est en train de voler en éclat.
Dans ce XXIe siècle de tous les dangers, «périssent les faibles et les
ratés» pour paraphraser Nietzsche. C’est ainsi que les hommes vivent.

1.Sabine Verhest : L’Europe se fâche enfin. La Libre Belgique15.09.2010

2.Traitement des Roms : la honte d’un continent, titre The Guardian en
éditorial 16 09 2010

3.Camille Le Tallec : Les-politiques européennes à l’égard des Roms. La
Croix16/09/2010

4.Nevro : Les Roms et l’Holocauste LePost.fr 17/09/2010

5.Mary Dejevsky : Et si Nicolas Sarkozy avait raison? The Independent
09.09.2010

6.Adriano Prosperi : L’Internationale de la peur sera le genre humain. La
Repubblica 16.09.2010

7.Dany-Robert Dufour : Le Monde Diplomatique Vivre en troupeau-Janvier 2008

8.Dany-Robert Dufour : A l’heure du capitalisme total. Le Monde Diplomatique
mars 2003

Pr Chems Eddine Chitour

Ecole Polytechnique Alger enp-edu.dz


Lundi 20 Septembre 2010


Nouveau commentaire :

ALTER INFO | MONDE | PRESSE ET MEDIAS | Flagrant délit media-mensonges | ANALYSES | Tribune libre | Conspiration | FRANCE | Lobbying et conséquences | AGENCE DE PRESSE | Conspiration-Attentats-Terrorismes | Billet d'humeur | Communiqué | LES GRANDS DOSSIERS

Publicité

Brèves



Commentaires