MONDE

LE FRANC CFA DANS L'ORNIERE DE LA DEVALUATION



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Samedi 16 Février 2008

La valeur de la monnaie européenne, l’Euro ne cesse de battre des records face au dollar. L’euro est passé à 1, 45 dollar début Février 2008. Entre temps, l’économie américaine est en passe de connaître une récession, ce qui laisse croire que Ben Bernanke baissera encore les taux directeurs de la FED pour relancer l’économie. La Chine, elle fait de bonnes affaires avec une sous-évaluation constante de la valeur de sa monnaie, D’ailleurs, elle a encore déclaré l’année dernière un taux de croissance de 11%. L’euro fort handicape aujourd’hui un pays comme la France qui annonce pour l’année 2007, un déficit commercial d’environ 44 milliards d’euros. Si les pays de la zone dollar en tirent des bénéfices, ce n'est pas le cas pour les pays qui ont en commun le franc CFA (zone euro). Au delà des passions politiciennes, la surévaluation du franc CFA est un lourd handicap au regard de la structure de l’économie des pays membres et des biens qu’ils exportent. La dévaluation de 1994 et ses effets immédiats restent gravés dans les mémoires. Qualifiée à l'époque de "brutale et [de] douloureuse" par le président du Bénin Nicéphore Soglo, la possible et éventuelle dévaluation reste très discutée. Il convient dans ce cas de revenir sur ce débat qui hante les économistes africains de la zone franc.

La dévaluation en question

Un pays qui connaît un désajustement de sa balance de paiement peut le corriger par une variation du taux de change. Cette dernière provoque une modification des prix nécessaire à l’ajustement des importations et des exportations et au rétablissement de l’équilibre. Le taux de change peut faire donc l’objet d’une dévaluation qui se traduit par une baisse de la valeur de la monnaie nationale par rapport aux monnaies étrangères, ou une réévaluation, qui s’exprime comme une hausse de la valeur de la monnaie nationale par rapport aux monnaies étrangères. Dans le cas des pays africains de la zone franc, le débat porte sur une baisse de la valeur de la monnaie, la montée de l’euro surévaluant de facto cette dernière et décourageant les exportations.

Les conséquences de la dévaluation

Une dévaluation a de forte chance de produire les effets escomptés que si les prix internes augmentent. En réalité et surtout pour les pays dont le secteur domestique est très important, la hausse des prix intérieurs sera, dans l’ensemble moins rapide et moins forte que la dépréciation du taux de change. En effet, de nombreux produits sont obtenus dans le pays et ne souffrent d’aucune concurrence étrangère (secteur abrité) si bien que leurs prix ne subissent qu’avec retard, ou faiblement, la contagion de la hausse due à la dépréciation. Il en va de même des prix des services et des facteurs de productions qui peuvent être déconnectés des prix étrangers. Pour les pays africains de la zone franc, leur dépendance plus ou moins grande à l’égard des importations va les obliger à alourdir le déficit commercial si les exportations ne sont pas stimulées. L’accroissement des exportations peut alors, dans certains cas, provoquer une perte de substance pour l’économie nationale. Or, à la suite d’une dévaluation, l’accroissement de la valeur des exportations (en monnaie nationale) sera d’autant plus important que l’élasticité de la demande étrangère sera forte. Etant donné que les pays membre de la zone franc CFA sont essentiellement exportateurs de matières premières de base et face à une demande léthargique, accompagnée d’une concurrence des pays asiatiques, il s’ensuit que les bénéfices de la dévaluation sont maigres. De l'avis des « pro-dévaluation », la surévaluation du franc CFA oblige les pays membres à déprécier leur monnaie car «le coût de la main d'œuvre, déjà élevé en comparaison avec les pays asiatiques, en est artificiellement gonflé. Il encourage les importations au détriment des productions locales, y compris l'importation de biens qui ne sont pas nécessairement indispensables». Une dévaluation, selon cette « école » va renforcer la compétitivité des produits, permettre une augmentation des exportations et de leurs revenus, et une atténuation de la pression des importations. Il est vrai qu’à l'exportation, les productions locales deviennent moins compétitives que celles qui concurrencent des pays hors zone euro. Il en est ainsi du coton béninois, de la banane camerounaise, du café ou du cacao ivoirien face aux produits analogues américains et latino-américains qui exportent en dollars, et qui sont, de surcroît, subventionnés. En conséquence, le revenu des exportations de matières premières africaines facturées en dollars diminue conséquemment. A contrario, les économistes hostiles à une nouvelle dévaluation ne manquent pas d’argument. Pour eux, une dévaluation du franc CFA aurait pour conséquence une hausse vertigineuse du coût des importations, un surenchérissement de la facture pétrolière, une inflation globale. Cela n’a rien d’entonnant quand on sait que la croissance que connaît l’Afrique est tirée par les pays exportateurs de pétrole. La faiblesse du dollar diminue la facture énergétique des pays et le prix élevé du baril ne peuvent donner l’illusion de résister à cette surévaluation du franc CFA. Mais pour combien de temps, la manne pétrolière contrebalancera les effets pervers d’un déficit structurel de balance des paiements ? La dévaluation peut être bénéfique pour un pays considéré, au regard de l’explosion de ses exportations mais à condition que les autres monnaies ne se déprécient pas dans les mêmes proportions. Historiquement, les dévaluations concurrentes ont été malheureusement adoptées par un grand nombre de gouvernement entre 1930 et 1940. L’exemple le plus éloquent fut la concurrence faite aux dévaluations britanniques et américaines supprimant du même coup l’effet prix favorable aux exportations britanniques et américaines. Lorsque la hausse des prix est plus rapide dans un pays tiers qu’à l’étranger, le gouvernement peut être contraint à la dévaluation. Cette situation est indéniable lorsque le déficit de la balance des paiements est structurellement considérable. Une surévaluation de la monnaie peut aggraver les difficultés d’exportation. Une croissance inflationniste ne peut durer indéfiniment car elle compromet gravement la compétitivité des entreprises sur les marchés extérieurs. Les pays qui marchent en tête dans la progression des prix se condamnent aux dévaluations successives et sapent la confiance dans la monnaie.
En ce qui concerne l’effet bénéfique de la dévaluation du franc CFA de 1994, les tests empiriques restent peu enthousiastes. L’assainissement des comptes extérieurs et les mesures de traitement de la dette (neuf PAZF ont pu obtenir une réduction de leur dette en Club de Paris, la Côte d’Ivoire a obtenu des accords en Club de Londres et en Club de Paris) ont permis une nette amélioration des ratios d’endettement. L’éligibilité de plusieurs PAZF à l’initiative PPTE (« Pays pauvres très endettés ») devrait conforter cette évolution. Dans le même temps, de profondes réformes structurelles visant à créer un cadre favorable à la croissance ont été mises en œuvre, portant principalement sur l’assainissement des finances publiques, la restructuration du secteur bancaire et la privatisation des entreprises publiques. Par ailleurs, avec l’appui de la France et le plus souvent du FMI, les pays à l’exception de la Guinée équatoriale et des Comores, ont mis en œuvre des programmes d’ajustement structurel, ce qui a permis aux PAZF d’accompagner la dévaluation de 1994 par un effort soutenu de stabilisation et d’assainissement de leur économie. Pour autant, au détour de cette rapide revue du succès macroéconomique de la dévaluation, il convient de souligner trois échecs patents (mais qui ne sont pas spécifiques à la Zone franc):
- l’échec en matière de croissance de la consommation par tête ;
- l’échec (relatif) en matière de diminution de l’endettement ;
- l’échec (relatif et limité aux pays côtiers) de la substitution de produits vivriers locaux aux produits vivriers importés.

Le nœud du problème est l’arrimage du franc CFA à l’euro

Avant même l’arrimage du franc CFA à l’euro, les institutions financières internationales tiraient la sonnette d’alarme. D'après une étude de la Banque mondiale publiée en décembre 1998, les pays de la zone CFA font partie, avec l'Europe centrale et les pays du Sud de la Méditerranée, des trois régions non européennes qui seront "le plus touchées" par l'entrée en vigueur de la nouvelle monnaie. D'après les chiffres du FMI, de 40 à 50 % de tous les échanges commerciaux de l'Afrique s'effectuent avec des clients de la zone euro. Dans le cas des pays de la zone franc CFA, ce pourcentage se rapproche généralement de 50 %, bien que les échanges commerciaux entre les pays de l'Union européenne et la zone franc aient fortement diminué ces dernières années. En cas embellie économique de l’euro, les exportations et les importations des pays européens pourraient augmenter, ce qui bénéficierait alors aux partenaires commerciaux africains de l'Europe. Pour les entreprises de la zone CFA en relation avec les pays participant à l'euro, le rattachement du franc CFA à l'euro au lieu du franc français se traduirait également par une réduction des charges commerciales et des coûts de transaction. Nonobstant, La revalorisation du taux de change réel des pays de la zone CFA, comme c’est le cas, affaiblie la compétitivité des exportations des pays de la zone CFA. En d'autres termes, un euro fort pourrait heurter de plein fouet l'économie des pays de la zone franc, car leurs exportations seraient plus chères et les importations seraient meilleur marché que les produits similaires fabriqués intérieurement. Ce phénomène pourrait avoir des effets d'autant plus dévastateurs que les pays d'Asie et les autres économies émergentes, aux devises dévaluées, sont déjà des concurrents redoutables en matière d'exportations. Il est temps que les pays de la zone franc revisitent l’arrimage de leur monnaie à l’euro. Est-ce possible pour un bébé de chausser du 42 ou du 45 ? Ou est-ce possible pour une voiture 205 de rouler à la même vitesse qu’un train à grande vitesse (TGV) ?

Quand la recherche d’une stabilité monétaire devient déstabilisante

Il est désormais largement admis que la stabilité des prix constitue un objectif désirable en soi, puisque l'inflation génère des coûts importants. Cette stabilité des prix nécessite un "ancrage nominal" (Mishkin 1999, p. 580-581) , qui signifie la fixation d'une contrainte sur la valeur de la monnaie domestique. L’ancrage nominal, qui peut signifier une parité monétaire fixe, permet de déterminer le niveau général des prix, et de contrôler les anticipations d'inflation des agents économiques en les guidant vers une valeur de référence, fournie par l'autorité monétaire. En d'autres termes, en imposant une contrainte sur l'évolution de l'inflation, l'ancrage nominal permet de réduire (voire de supprimer) les problèmes de crédibilité et d'"l’incohérence temporelle". L'ancrage nominal permet ainsi de casser les pressions inflationnistes, et de se libérer des problèmes de crédibilité. L’arrimage à un taux de change fixe permet donc d'imposer une contrainte sur les autorités monétaires et, sous réserve du choix de la devise de référence, peut permettre "d'importer" de la crédibilité. L’ancrage nominal peut être un choix difficile à soutenir en certaines circonstances. Ainsi, dans le cas d’une appréciation importante de la monnaie de référence, la monnaie locale devient de plus en plus forte et il apparaît alors un différentiel avec les conditions économiques internes qui affaiblit progressivement le mécanisme d’importation de crédibilité. Toutes choses égales par ailleurs, si les coûts d'un arrimage à l'euro devenaient par trop
importants, et étant donné les inconvénients d'un système de changes flottants, les pays de la zone franc pourraient être confrontés au même type de choix que les pays européens lors de la crise monétaire de 1993 : soit renforcer ses institutions dans le sens de la stabilité monétaire, soit s'engager plus avant dans une intégration économique avec ses voisins. La balance commerciale de la zone franc étant très fortement, et structurellement déséquilibrée, une appréciation du franc CFA rend les produits locaux particulièrement élevés ; Lorsque l'euro s'apprécie, la quantité de monnaie par rapport au DTS augmente et les Banques centrales (de la zone franc) créditent le compte d'opérations auprès du Trésor français, diminuant ainsi leurs réserves et pénalisant le mécanisme de crédit. Ce mécanisme permet de contrer l'effet inflationniste de l'euro fort. La balance commerciale des pays africains de la zone franc, vis-à-vis de la zone euro se détériore particulièrement puisqu’ils vendent en dollar et achètent en euro. Ces pays piégés par le franc CFA sont obligés de vendre certaines de leurs productions en dollar parce qu’elles sont cotées en dollar sur le marché mondial, alors que, dans le même temps, ils achètent en euro puisque la plupart de leurs industries, de leurs infrastructures fonctionnent avec la monnaie unique européenne. Cette forme d’arrimage rigide du franc CFA à l’euro pose réellement problème. Dans le passé, un autre débat, tournait autour des conséquences des fluctuations du franc français, car la valeur du franc CFA dépendait pendant longtemps des impératifs des relations économiques et financières entre la France et l'Allemagne plutôt que de la réalité et des besoins des pays membres de la zone franc. Quand le franc français était dévalué, toutes les autres grandes monnaies devenaient plus chères, leurs produits plus onéreux et leurs dettes en dollars toujours plus lourdes. Par contre, les exportations des pays de la zone franc devenaient plus compétitives, mais comme ces exportations ne concernaient en général que des produits agricoles de base (banane, café, coton, bois...) dont la demande n'est pas élastique, l'avantage s'avérait relativement faible, excepté pour la France qui voyait ses produits industriels acquérir un avantage concurrentiel dans la zone franc.
La coopération monétaire avec Paris, à travers la Banque de France, devrait permettre aux économies fragiles des ex-colonies et aux systèmes politiques d’Afrique, assez souvent instables, de bénéficier d'une monnaie stable. Il n’en est rien dans la réalité et mieux si l’euro continue de s’apprécier face au dollar entamant ainsi la compétitivité des économies africaines, ces dernières connaitront des dévaluations successives de sorte que la recherche de la stabilité monétaire conduira vraisemblablement les économies à des équilibres multiples déstabilisants. Et dans l'éventualité d'une crise de confiance due à un euro fort à tel point qu'il faille dévaluer le franc CFA, les fuites de capitaux de la zone franc vers la zone euro pourraient avoir de même des effets déstabilisants. Le franc CFA risque de faire l'objet de diverses pressions en raison de sa compétitivité réduite, et les ajustements du taux de change pourraient alors être plus fréquents qu'ils ne l'ont été dans le cadre du système de rattachement au franc français. Souvenons-nous qu’à partir de 1985, la conjonction de la baisse du dollar et de l’accélération de la détérioration des termes de l’échange (baisse des cours des matières premières) ont progressivement pesé sur la compétitivité des pays africains de la Zone franc, qui ne pouvaient pas réaliser des ajustements nominaux suffisants. Inéluctable à la fin des années 1980, la dévaluation des francs CFA et comoriens a été retardée pour des raisons plus politiques que techniques, pour être finalement scellée le 12 janvier 1994.

Au total, il est temps de renoncer à cette monnaie coloniale qui retarde le développement des pays membres, pour créer une monnaie libre et au service des économies car le maintien d'un lien entre devises garanti par le Trésor français ne fait que perpétuer le néo-colonialisme français. Le franc CFA n’apporte rien aux pays membres si ce n’est la pauvreté, la corruption, et surtout un instrument d’asservissement entre les mains de la France.

Que Dieu bénisse l’Afrique et ses enfants !
Prao Yao Séraphin
Economiste et président du MLAN
www.mlan.fr
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Samedi 16 Février 2008

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