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LA TUNISIE: 20 ANS APRES LE COUP D'ETAT DE BEN ALI: UN BILAN A NUANCER, MAIS LE REGIME A TRAUMATISE LA SOCIETE/ AHMED MANAI


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lundi 05 novembre 2007, 18:31
Neuf questions à Ahmed Manaï, Tunisien exilé après avoir échappé aux griffes du régime Ben Ali, agronome, ex-expert de l'ONU, animateur du site www.tunisitri.net/
Le régime Ben Ali aura 20 ans le 7/11.


tunisielibre@yahoo.fr
Mercredi 7 Novembre 2007

La Tunisie, vingt ans après le coup d'Etat de Ben Ali :
« Un bilan à nuancer, mais le régime a traumatisé la société »


1. Quel bilan global pouvez-vous tirer ?

Le militant a souvent tendance à noircir le tableau. Je l'ai souvent fait, sciemment ou par ignorance. En tout cas, un bilan de ce genre, qu'il soit positif, négatif ou nuancé, ne peut être attribué au seul régime. C'est le bilan de tout un pays : ses ouvriers, ses paysans, ses entrepreneurs, ses fonctionnaires, son administration et aussi le contexte régional et international.

En tout cas ce sont 20 ans (en fait 18 seulement) de despotisme d'un homme, conforté par l'aventurisme de certains, un contexte régional et international des plus favorables, une société tunisienne résignée et un militantisme politique et associatif inopérant, avec néanmoins des succès économiques incontestables.

2. Le régime met en avant son bilan socio-économique ; est-il aussi brillant qu'il ne le dit ?


Le PNB, qui a progressé en moyenne de plus de 5 % – sauf pour la période 1992-1995 où il était de 4,3 % – au cours des 20 dernières années, ainsi que tous les autres principaux indicateurs macro-économiques, inflation, investissement, déficit budgétaire, endettement, réserves en devises, chômage, etc., attestent d'une économie en bonne santé et assez bien gérée. Les prévisions alarmistes sur l'effondrement « de pans entiers de l'économie tunisienne et notamment de son industrie textile », suite à la mise en place du partenariat avec l'Europe, ont été fort heureusement démenties.

Reconnaissons à Ben Ali le fait qu'il a placé souvent des gens compétents à la tête des ministères techniques et qu'il a hérité d'une bonne administration.
Mais la bonne tenue de l'économie ne suffit pas à mettre en confiance une société marginalisée et inquiète de la privatisation de l'Etat, du dévoiement de la justice, de la montée vertigineuse de la corruption, du développement des réseaux mafieux et des graves disparités sociales, mais aussi et surtout de l'absence de perspectives d'avenir. Je crois que les Tunisiens, dans leur écrasante majorité, sont convaincus qu'ils auront « Ben Ali à vie ». Mais après lui ? La réponse relève de la bonne gouvernance et non pas de la gestion économique !

3. Nombre d'observateurs décrivent une économie tunisienne aux mains de vraies « mafias » gravitant autour de Ben Ali, cela correspond à votre vision des choses ?

Ce serait faire injure aux Tunisiens, entrepreneurs et travailleurs, de les associer tous aux « mafieux ».

Le tissu économique tunisien est constitué d'un peu plus de 400.000 entreprises dont plus de 98 % sont des petites et moyennes entreprises (moins de 10 ouvriers) qui n'intéressent pas ces « mafias ». Les entreprises étrangères aussi échappent à leur prédation. Mais les « mafias », proches ou non de Ben Ali, existent et contrôlent de nombreuses activités. Elles ont largement profité des privatisations des entreprises de l'Etat et des sociétés mixtes, ainsi que des facilités bancaires. Le jour où elles parviennent à contrôler le système bancaire, toute l'économie tunisienne sera entre leurs mains.

4. Le statut de la femme en Tunisie est aussi vanté par le régime ; mais n'est-ce pas surtout à Bourguiba que les femmes doivent ces avancées ?


Bourguiba a été le précurseur incontestable de l'émancipation féminine. Il lui a ouvert la voie par une législation révolutionnaire sur le « statut de la femme et de la famille » et par la scolarisation des filles. Son œuvre s'est quelque peu ralentie vers la fin de son règne. Mais c'est au cours des 20 dernières années que les avancées des femmes ont été les plus significatives : à l'université par exemple, le nombre d'étudiantes dépasse de loin celui des garçons (52 % et 48 %). On assiste au même phénomène dans la fonction publique, tous secteurs confondus. La femme est présente aussi dans le monde des affaires, au gouvernement, au parlement et dans les structures dirigeantes du RCD, mais paradoxalement quasi inexistante dans celles des partis d'opposition. On pourra toujours me rétorquer que tout cela n'a aucune signification dès lors que le champ politique est verrouillé et que tout tient du Chef. N'empêche qu'il s'agit d'un phénomène de fond qui est en train de transformer la société tunisienne et que rien ne pourra plus infléchir. Devant tant d'avancées des femmes tunisiennes, je suis abasourdi, par le traitement aussi humiliant qu'inopérant, réservé, parfois, aux jeunes filles voilées, ainsi que par mille autres tracasseries quotidiennes.
Enfin il manquera toujours à la femme tunisienne de devenir éligible à la magistrature suprême et d'accéder à l'égalité avec l'homme en matière d'héritage ! Mais c'est là une autre histoire.

5. Les ONG « droits de l'hommistes » critiquent durement les méthodes du régime, qui nie tout en bloc, y compris la torture, le harcèlement, les prisons dégradantes, etc. Qui a raison ?


Les méthodes du régime sont exécrables et donc condamnables, mais cela dure depuis le milieu de 1990, avec une certaine amélioration au début des années 2000. Cela reprend de plus belle avec la loi sur le terrorisme. Les ONG (à l'exception d'Amnesty International), les militants « droits de l'hommistes » et l'Union européenne qui les finance, ne doivent pas oublier leur silence complice au moment où il était encore possible d'arrêter la machine infernale. A l'époque, leur devise était : « le parapluie des droits de l'homme ne doit pas protéger les intégristes islamiques ».

A un moment où de nombreuses démocraties, longtemps considérées comme des modèles du respect des droits de l'homme, ne se gênent plus à légaliser la torture, à la pratiquer à ciel ouvert ou à la sous-traiter « une allusion aux Etats-Unis, notamment, NDLR », les dénégations du régime tunisien m'étonnent vraiment.

6. La liberté d'expression est clairement un leurre en Tunisie, cela montre-t-il la pusillanimité ou une paranoïa de ce régime ?

Au commencement c'était la paranoïa à laquelle est venue s'ajouter par la suite une bonne dose de pusillanimité. Ce qui est déroutant dans cette affaire, c'est que le pouvoir n'ignore pas que les moyens traditionnels d'expression et d'information qu'il s'ingénie à étouffer, interdire et contrôler sont complètement dépassés. Avec les chaînes satellitaires arabes et l'Internet, relayés par « radio arabe », les gens sont informés en temps réel, de l'événement le plus anodin dans les campagnes tunisiennes, bien avant que ne le relate « le meilleur journal de l'opposition ».

7. Le principal mouvement islamiste local, Ennahda, a subi les foudres du régime depuis 1989 ; croyez-vous que le régime avait vu juste ?


Non, la répression a commencé plus tard, au milieu de 1990, pratiquement en même temps que l'occupation du Koweït par les troupes irakiennes. Pour la vérité, il faut rétablir les faits et rappeler la chronologie des événements. Au début, le régime a bien géré ce dossier, ce qui lui a valu les louanges dithyrambiques de Rachid Ghannouchi (chef d'Ennahda, NDLR). Ainsi, il a libéré les prisonniers politiques, près de 2000, réglé par un non-lieu ce qu'on appelle « l'affaire du groupe sécuritaire », en fait une piètre tentative de coup d'Etat du mouvement de la tendance islamique (MTI). Il a décrété une amnistie générale « plutôt sélective », réintégré les prisonniers libérés dans leurs fonctions et emplois.

Il a légalisé le syndicat étudiant islamiste (UGTE), nommé Abdel Fettah Mourou, deuxième homme d'Ennahda, au sein du Conseil supérieur islamique. Il a associé un dirigeant de ce mouvement à la signature du pacte national, en son nom propre et au même titre que les chefs des partis légaux (hypocrisie partagée), autorisé la participation des listes indépendantes (soutenues par Ennahda) aux élections législatives de 1989 et autorisé la parution d'un journal du mouvement en janvier 1990.

A partir du milieu de 1990, les choses se sont gâtées, mais Ennahdha qui joue à la victime innocente depuis 17 ans, ne doit pas oublier sa lourde responsabilité politique dans le déclenchement des hostilités avec le pouvoir ni sa responsabilité morale dans le drame des prisonniers politiques.

J'estime en tout cas, que le pouvoir a le droit de se défendre et de défendre la société dont il a la charge contre les menées subversives mais dans le respect de la loi et des droits humains et sans aller jusqu'à instituer un régime de punitions collectives, de généraliser la répression et de traumatiser toute une société. Ben Ali a fait le choix que l'on connaît, aidé et soutenu à l'époque par nombre de « leaders démocrates » et militants « droits de l'hommistes » actuellement dans l'opposition.

8. Pour autant, malgré la répression, croyez-vous que l'islam politique exerce encore de l'attrait auprès de la population ?

L'islam politique n'est pas un phénomène passager. Il est consubstantiel de l'islam et sert souvent de révélateur des crises internes de ses sociétés.
Est-ce qu'il a encore de l'attrait auprès de la population ? Sûrement et pour longtemps encore, parce qu'il se nourrit, entre autres, de la confusion, savamment entretenue, entre islam et islamisme. Actuellement il ne dispose d'aucun encadrement politique et ne semble pas capable de produire de sitôt un projet politique et social concret et crédible. Dans une consultation électorale démocratique et malgré les apparences, il risque d'être minoritaire sans pour autant être marginal.

En Tunisie, l'avenir, après Ben Ali, est pour « un parti politique pour un peuple musulman », c'est-à-dire une formation capable d'apaiser et de stabiliser les rapports entre les sphères religieuse et politique, à l'instar du parti de la justice et du développement (AKP) en Turquie, mais aussi de l'Istiglal et du Destour au début des indépendances du Maroc et de la Tunisie.

9. Peut-on dire que Al-Qaïda ou la mouvance terroriste jihadiste en général menace la Tunisie ? Si oui, comment et pourquoi ?


Il y a une différence entre ceux qui s'engagent aux côtés de la résistance irakienne par exemple et ceux qui s'attaquent à des objectifs civils ou militaires dans leur propre pays ou dans des pays étrangers. Ceci dit, cette mouvance s'est illustrée par certains actes en Tunisie, tels que l'attentat de Djerba en 2002 et les événements de Soliman en décembre 2006.
Je ne crois pas qu'ils aient un rapport avec Al-Qaida ou que la Tunisie soit menacée par cette dernière. Le ministre algérien de l'Intérieur et des experts en terrorisme de l'International Crisis Group (ICG), ont démenti récemment les relations entre Al-Qaida et le GSPC algérien qui aurait recruté des Tunisiens. Il faut remarquer qu'on a souvent annoncé Al-Qaïda dans les régions sur lesquelles les Américains avaient des visées, et si la Tunisie était limitrophe du grand Sahara, le spectre d'Al-Qaida s'y serait aussi manifesté.

Propos recueillis par BAUDOUIN LOOS

(Source : « Le Soir », (Quotidien – Belgique), le 5 novembre 2007)




Mardi 6 Novembre 2007


Commentaires

1.Posté par Darblade le 08/08/2008 22:57 | Alerter
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Le bilan en Tunisie se voit essentiellement dans la rue avec le témoignage du peuple tunisien. Ne sont-ils pas les premiers acteurs de l'économie ?
Il faut reconnaître la naissance d'une nouvelle tranche de riche citoyen tunisien, certes très limité en soit mais bien présente dans les souches sociales.
Il ferait bon vivre en Tunisie, s'il n'y avait pas cette présence omniprésente de la pression policière, ce climat permanent de suspicion qui finit par vous intimidez, au point de vous mettre mal à l'aise.
Vous devenez progressivement un coupable en puissance, une victime du système, ne pas oublier la mésaventure encore d'actualité de madame HARAKATI SAMEH.
Le problème aujourd'hui de la Tunisie est que son propre peuple ne souhaite plus y vivre et ceci est une dure réalité de la politique sociale de ce pays.
Trop de contrainte au quotidien, trop de privation ont finis de supprimer les libertés de chacun.
Voilà le triste bilan d'une nation qui n'a pas su prendre son destin en main.

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