[New York Times - 27 février, 2008 - Trad. Grégoire Seither]
Les Américains n’avaient pas le coeur à la fête quand le prix du baril de pétrole s’est installé au-dessus des 100 dollars la semaine dernière.
Mais il peuvent au moins se réjouir d’une chose : le prix du pétrole est pour l’instant encore calculé en dollars, c’est d’ailleurs pour cela qu’on a remarqué son passage à trois chiffres.
Mais pendant ce temps, la Russie, pays au deuxième rang mondial des exportations de pétrole après l’Arabie Saoudite, a tranquillement mis en place la transition de son négoce de pétrole Russian Ural Blend, principale exportation du pays, depuis le dollar vers le rouble. Cette transition est progressive et les experts dans ce secteur prédisent un changement lent, si changement il devait y avoir.
L’initiative russe a démarré modestement ce mois ci, essentiellement sur le marché domestique.
Néanmoins, la tentative d’éliminer le dollar des ventes de pétrole russe est une autre initiative illustrant l’attitude défiante et ambitieuse du Kremlin, qui utilise déjà sa richesse énergétique pour affirmer son influence en Europe orientale et dans les anciens pays du bloc soviétique.
“Ils ont vraiment l’intention de le faire,” explique Yaroslav Lissovolik, économiste en chef à la branche de Moscou de la Deutsche Bank. “C’est une de leurs premières priorités.”
Le négoce pétrolier se fait presque toujours en dollars. Ainsi, quand le pétrole du Moyen-Orient est vendu en Asie, par exemple, le prix est défini en dollars.
De la même manière, les contrats pétroliers et gaziers russes avec l’Europe occidentale et avec les anciens pays du bloc soviétique sont libellés en dollars. Gazprom, qui détient le monopole de l’exploitation gazière, a ainsi fixé le prix du mètre cube à 0,179 dollars pour 2008. Pour l’instant Gazprom n’a pas indiqué s’ils comptaient changer la monnaie dans laquelle ils définissent leur prix et abandonner le dollar.
Le résultat de cette hégémonie du dollar dans les échanges énergétiques est que les entreprises et pays qui achètent des produits pétroliers sont encouragés à se doter de réserves financières libellées en dollars, afin de pouvoir payer leurs achats. Cette demande entretenue pour le dollar a pour conséquence de soutenir le billet vert et de permettre aux États-Unis de financer sa croissance et son déficit commercial.
La Russie veut mettre fin à cette hégémonie, au moins en ce qui concerne ses clients, afin de donner de l’importance au rouble, une nouvelle source de fierté nationale depuis que la monnaie russe a gagné 30 % vis à vis du dollar suite au boom pétrolier en cours.
Dans son discours de politique économique du mois dernier, Dimitri A. Medvedev, Premier-Ministre adjoint et probable futur président de Russie en remplacement de Vladimir V. Poutine, a déclaré que la Russie devait se saisir des occasion crées par le dollar faible. (…)
D’autres pays exportateurs de pétrole rechignent également devant le fait de devoir commercer avec un dollar faible.
Depuis 2005, l’Iran, quatrième pays exportateur de pétrole, a tenté de créer une bourse aux matières premières utilisant des monnaies autres que le dollar. L’ambassadeur iranien en Russie a déclaré que son pays pourrait peut-être choisir d’utiliser des roubles pour ses échanges, afin de se libérer de “l’esclavage du dollar”.
Mais certains économistes ne croient pas à ce projet, estimant que la nature exotique de ces contrats libellés en roubles ne leur permettra pas de se maintenir sur un marché global libellé en dollars.
Selon Vitaly Y. Yermakov, directeur de recherche pour les gisements russes et de la caspienne au cabinet Cambridge Energy Research Associates, des contrats d’options sur des barils d’Ural Blend ne deviendraient attractif que si le dollar poursuivait sa dépréciation
“Il y a une grande différence entre la volonté de négocier des matières premières en roubles et la capacité de le faire” explique M. Yermakov.
Mais cela n’empêche pas le Kremlin de tenter le coup.
Preuve du sérieux des intentions du gouvernement, une tour de verre et de marbre est entrain d’être construite sur l’île de Vasilievsky, dans le centre historique de Saint-Pétersbourg. Elle accueillera, sur trois étages de la tour, la nouvelle bourse aux matières premières négociées en roubles. Le directeur de la bourse de Saint-Pétersbourg, Viktor V. Nikolayev, explique que son objectif est d’avancer pas à pas afin de se faire une place sur le marché. Le gouvernement n’a pas l’intention de forcer la main à quiconque, même si l’Etat est le principal acteur dans le marché énergétique russe. (…)
M. Nikolayev a déclaré qu’aucun calendrier a été établi concernant le négoce d’autres produits d’exportation également gérés par la bourse de Saint-Pétersbourg, tel que les céréales, le sucre, les engrais minéraux, le ciment ou encore des produits financiers ésotériques comme les quotas d’importations gouvernementaux pour le beuf et le porc. Mais tous seront libellés en roubles.
“Ici nous sommes en Russie, et ici la monnaie c’est le rouble, ce n’est pas l’euro et pas le dollar” explique M. Nikolayev. “Nous ne voulons pas être soumis aux fluctuations du dollar.“
“Nous allons commercer en roubles, afin de renforcer notre monnaie” a t’il déclaré.
http://www.nytimes.com/2008/02/27/business/worldbusiness/27place.html?_r=3&ref