Analyse et décryptage

LA QUESTION ARMENIENNE POUR LA RUSSIE


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Il n'y avait, semble-t-il, rien d'extraordinaire à attendre de la visite à Moscou du Président arménien. Dans le contexte des histoires tumultueuses que connaît la Russie avec ses autres partenaires au sein de la Communauté des Etats indépendants, l'Arménie demeure pratiquement le dernier exemple de compréhension mutuelle.


Vadim Doubnov
Lundi 5 Février 2007

Vadim Doubnov, observateur indépendant, pour l'Agence RIA Novosti







Robert Kotcharian avait cependant de quoi discuter avec Vladimir Poutine. Toutes les mesures prises par Moscou contre l'inamical Tbilissi et un Bakou qui devient de moins en moins amical frappent au final Erevan. Le blocus de la Géorgie s'est transformé de fait en un blocus de l'Arménie, pour laquelle la Géorgie demeure la principale porte sur le monde. En réponse à la décision de Gazprom de porter à 230 dollars le prix du millier de mètres cubes de gaz, Bakou a trouvé une parade, qui peut modifier du tout au tout la situation dans la région. Dès que le gaz sortira du gisement azerbaïdjanais de Chakhdeniz, la Turquie laissera le quota prévu pour elle à l'Azerbaïdjan. La Turquie a procédé de même avec la Géorgie qui, par mesure de précaution, a convenu d'acheter à la Russie des volumes de gaz moindres d'un tiers. Et quand le gazoduc en provenance de Russie cessera définitivement d'être d'une nécessité critique pour la Géorgie, Erevan se retrouvera dans une situation des plus difficiles. Premièrement, la Géorgie n'aura plus besoin de réparer ce tuyau qui connaît perpétuellement des problèmes. En second lieu, Tbilissi, qui n'a pas ratifié la Charte de l'énergie, pourra marchander, concernant le transit du gaz russe vers l'Arménie, avec le même entrain que le Bélarus.



Mais ce n'est pas tout. La Turquie a conditionné sa bienveillance gazière à une chose : Tbilissi doit se résoudre à prendre une décision définitive concernant la construction d'une voie ferrée reliant la Turquie à l'Azerbaïdjan via la Géorgie. En d'autres termes, on assiste à une réédition de l'histoire du début des années 90, quand tout le monde était conscient que la voie la plus économique pour acheminer le pétrole de Bakou à Ceyhan passait par l'Arménie. Mais cette dernière, pour aller dans le sens des souhaits de Moscou, avait préféré ses obligations d'alliée à son intégration dans des projets régionaux prometteurs. Aujourd'hui, l'Arménie, qui n'a pas caché son intérêt pour cette voie ferrée, laisse de nouveau passer une chance de réaliser une percée économique extérieure.



Le gazoduc en provenance de l'Iran semblait être une autre chance. Mais sous sa forme actuelle, il aurait bien du mal à être stratégique. Le gaz iranien doit être transformé dans les centrales électriques arméniennes appartenant au russe ESS en électricité livrable à l'Iran. Par ailleurs, Gazprom a pris ses précautions, en utilisant dans la partie arménienne du gazoduc des tubes d'un diamètre inférieur à ceux de l'Iran. Avec le temps, l'Arménie aurait pu utiliser théoriquement les infrastructures élaborées tant pour sa propre utilisation que pour celle du transit, ne serait-ce que vers la Géorgie. Mais il semble bien que ces espoirs ne soient pas appelés à se réaliser : l'allié stratégique exige fermement que le gazoduc soit remis à Gazprom. L'Iran ne cache pas son irritation, et l'a fait clairement savoir : dans la construction du gros gazoduc actuel, à l'élaboration duquel il s'attaque, il a également l'intention de préférer la même Géorgie à l'Arménie.



Et maintenant, à la veille de l'entrée en campagne électorale de l'Arménie, Moscou a annoncé la construction d'une raffinerie pétrolière. Voilà qui devrait, semble-t-il, mettre du baume au cœur des Arméniens, qui depuis de longues années sont approvisionnés en vecteurs énergétiques, pour l'essentiel, via les ports géorgiens et des montagnes également géorgiennes. Mais il semble bien que l'on ne se berce guère d'illusions du côté d'Erevan. Si le projet est effectivement mené à bien, la raffinerie rééditera l'histoire du gazoduc : les produits pétroliers obtenus à partir du pétrole iranien seront eux aussi destinés à l'Iran. Et comme la capacité de la raffinerie ne sera que de 7 millions de tonnes, il ne restera aux Arméniens qu'à peine un peu plus de produits pétroliers que de gaz iranien.



En Arménie, il n'y pas que les membres de l'opposition qui ne cachent pas leurs doutes : la fidélité à ses engagements d'allié condamne le pays à une auto-isolation croissante. En en faisant, de plus, un otage des relations imprévisibles de Moscou avec ses voisins. La perception que l'autodétermination en matière de politique extérieure a besoin d'être quelque peu corrigée ne concerne pour l'heure qu'une partie de l'élite. La majeure partie de la population ne peut échapper au fait que ses moyens d'existence arrivent de Russie, et elle n'est pas prête pour l'instant à renoncer à sa traditionnelle loyauté. Ces thèses seront largement utilisées lors des toutes prochaines élections, et lors de l'élection présidentielle, l'an prochain. Mais la question ainsi posée du prix concret de l'alliance stratégique peut, avec le temps, se transformer en quelque chose d'aussi significatif que la fin tumultueuse de l'alliance avec le Bélarus.





Lundi 5 Février 2007

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