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LA GAUCHE EUROPEENNE EST-ELLE ANTISEMITE? PAR GONZALO ALVAREZ CHILLIA/ A PROPOS DE L'OUVRAGE DE PIERRE TAGUIEFF: LA NOUVELLE JUDEOPHOBIE


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Mercredi 9 Janvier 2008

Important essai en réponse aux accusations de Pierre A.Taguieff qui paraîtra dans quelques jours dans La Revue d'Etudes Palestiniennes

La gauche européenne est-elle antisémite ?
Gonzalo Alvarez Chillida

A propos de l’ouvrage de Pierre-André Taguieff, La Nouvelle Judéophobie

G. A. Chillida est docteur en histoire contemporaine de l’université autonome de Madrid, professeur d’histoire à la faculté de sciences politiques de l’université Complutence, Madrid, professeur à l’UNED (Université nationale d’éducation à distance). Il est l’auteur de L’Antisémitisme en Espagne. L’image du juif. 1852-2002, et de L’Antisémitisme en Espagne, série de conférences publiées en coordination avec Ricardo Izquierdo Benito. Cet essai a paru pour la première fois dans la revue Illes i Imperis, n° 9, décembre 2006, p. 185-195.

Traduit de l’espagnol par Abdelatif Ben Salem.

Toutes les citations du livre de Taguieff sont tirées de la nouvelle édition 2007 de l’ouvrage, Paris, éd. Mille et Une Nuits & Fondation du 2 mars.

Dans sa double tradition chrétienne et raciste (cette dernière plus ouvertement antisémite), l’antisémitisme occidental contemporain a connu un net développement à partir des dernières décennies du XIXe siècle pour culminer avec l’extermination des juifs perpétrée par l’Etat national-socialiste au cours de la Deuxième Guerre mondiale. Après la libération d’Auschwitz et la défaite du fascisme, la vague d’antisémitisme connut une période d’accalmie. Par la suite, elle enregistra un net recul, subséquent à la révision théologique de la doctrine chrétienne à propos du déicide entreprise par l’Eglise catholique à partir du Concile Vatican II.
Ce type d’antisémitisme, que nous pouvons qualifier de « classique », n’a pas complètement disparu pour autant, il continue d’être actif de nos jours chez des groupes fascistes et néo-nazis, ainsi que chez des intégristes et des fondamentalistes catholiques, protestants ou orthodoxes. Il semble même qu’il resurgit au sein des couches populaires de certains pays européens, très significativement dans ceux qui faisaient partie de l’ancien bloc soviétique. La littérature produite par ce courant idéologique connaît un certain regain avec l’apparition et la diffusion de nouveaux thèmes comme la négation de l’Holocauste, le retour en force de la thèse de l’infiltration, et de la vieille théorie du complot juif mondial ourdi au cœur de l’Eglise catholique (précisément au cours des années du Concile) et, plus tard, de la théorie du contrôle secret par les juifs du processus de la mondialisation. Ces antisémites concentrent leurs attaques spécialement contre l’Etat d’Israël. Israël, pour eux, n’est plus l’Etat né en 1948, mais le judaïsme éternel montrant à nouveau sa face criminelle. « Juif » et « sioniste » sont à leurs yeux synonymes. Ils considèrent, par exemple, David Ricardo, Disraeli et Karl Marx (1) comme sionistes. La montée en puissance de l’extrême droite européenne s’accompagna récemment, dans certains pays européens, d’inscriptions menaçantes sur les murs des grandes villes, d’attaques contre les synagogues et de profanations de cimetières juifs.
Cependant, ce n’est pas sur ce type d’antijudaïsme que P.-A. Taguieff porte son attention dans son essai La Nouvelle Judéophobie, ouvrage probablement le plus significatif de la campagne actuelle de dénonciation d’un prétendu nouvel antisémitisme qui serait à l’œuvre dans la gauche européenne, thèse qui a suscité la polémique et fait couler beaucoup d’encre en Espagne à l’occasion de la guerre au sud du Liban (guerre des trente-trois jours)
Taguieff est l’un des principaux spécialistes de l’antisémitisme contemporain. Il est, entre autres, l’auteur d’essais remarquables sur le phénomène du racisme (2). La thèse qu’il défend est que la judéophobie trouve son fondement dans l’assimilation de « tous les juifs » au sionisme, le sionisme étant un colonialisme, un impérialisme et un racisme, ce qui signifie que la judéophobie puise dans l’antisémitisme classique, aussi bien la conception du judaïsme comme incarnation du mal absolu que l’idée de la conspiration universelle et la volonté de dominer le monde. La propagande de l’extrême droite (néofascistes, nationalistes xénophobes, chrétiens traditionalistes ou intégristes), participe de cette nouvelle judéophobie, mais également l’islamisme (les divers courants de l’islamisme ou du « radicalisme islamique », le monde arabe tout entier (les régimes dictatoriaux ou réactionnaires-ploutocratiques), et pour une large part « les milieux dits “progressistes”, des communistes aux gauchistes » (p. 15 et 39).


Judéophobie « progressiste »

Edgar Morin a exprimé sa défiance à l’égard du qualificatif « antisémite » accolé à la gauche (El País, 9-3-2004. Cf. original publié par le quotidien Le Monde). Il fait une nette distinction entre antijudaïsme (rejet des juifs en tant que juifs), antisionisme (rejet du nationalisme juif et du droit du peuple juif à disposer d’un Etat qui lui soit propre), et « anti-israélisme » (entendu comme critique de l’attitude du pouvoir israélien envers les Palestiniens ainsi que son refus de mettre en application les résolutions votées par les Nations unies), qui ne sous-tend pas la négation ou la non-reconnaissance à Israël du droit d’exister dans des frontières internationales sûres et reconnues. Morin reconnaît que, dans des cas précis, l’anti-israélisme dérape en antijudaïsme, parce que « Israël est en partie un Etat juif » et parce que sa politique est défendue « par la plupart des juifs de la diaspora ». Ce qui peut se traduire par une réactivation, dans la mentalité populaire, de l’image classique profondément enracinée dans « le subconscient français », de la figure du juif perçu comme « un être inquiétant, malfaisant et redoutable ». Je suis, pour ma part, d’accord avec Morin, surtout quand son analyse rejoint celle de Taguieff à propos du glissement de l’anti-israélisme vers l’antijudaïsme, un glissement à l’œuvre dans de larges couches populaires arabes, où circulent les vieux thèmes de l’antisémitisme occidental sur le juif « comploteur-né » mû par l’ambition de dominer le monde, ainsi que les vieux textes fondamentaux tels que Les Protocoles des Sages de Sion. Quoi qu’il en soit, Taguieff comme Morin sont d’accord pour signaler que la pierre angulaire de cette nouvelle judéophobie islamiste est bel et bien Israël. Comme Morin, j’ai plutôt tendance à adopter vis-à-vis de Taguieff une attitude prudente quand ce dernier défend, par exemple, la thèse selon laquelle l’anti-israélisme de la gauche européenne a dérapé en antisémitisme – alors que celui-ci ne concerne en réalité que quelques groupes très minoritaires.
Dans son ouvrage, Taguieff nous met en garde contre la menace que représente l’islamisme de conquête. Le terrorisme islamiste, nous dit-il, ne cherche pas seulement à expulser les juifs d’Israël, mais à islamiser le monde entier en triomphant des Etats-Unis et de l’Occident croisé. Pour ne pas tomber dans les généralisations, Taguieff distingue entre « islam » et « islamisme », il précise que le Coran rend illicite la propagation de la foi par la contrainte, tout en reconnaissant l’existence d’un islam laïciste centré sur le salut des fidèles. Taguieff pointe également la montée de la judéophobie au sein des minorités immigrées d’origine arabe, gagnées de plus en plus à la cause islamiste et responsables d’une recrudescence spectaculaire d’incidents antijuifs en France : agressions, menaces, incendies de synagogues et centres communautaires juifs (actuellement en net recul, ce qui n’empêche pas la communauté juive d’adopter des mesures de protection draconiennes). Il dénonce pêle-mêle la passivité de la société française, des médias, et en particulier des milieux gauchistes face à cette escalade de la violence.
Même si ce ne sont pas les preuves qui manquent à l’appui de cette dénonciation, je n’en pense pas moins que la vision que Taguieff donne de la gauche est quelque peu exagérée et caricaturale. Il qualifie d’antijudaïsme ce qui n’est autre qu’une critique de la politique israélienne d’occupation et de colonisation de la terre palestinienne (anti-israélisme). Dans ses accusations dénuées de tout fondement, Taguieff ira jusqu’à diaboliser cette gauche, en écrivant, par exemple, que son objectif (la gauche) est la destruction d’Israël, coupable selon elle de « la plupart des malheurs frappant aujourd’hui l’humanité ». Ou que le contenu de l’« antisionisme » islamiste, tout comme celui « des milieux qui s’imaginent encore “progressistes” […] est une judéophobie d’extermination ».
Selon Taguieff, cet antijudaïsme extrême de la gauche européenne (il précise à plusieurs reprises qu’il ne concerne pas toute la gauche) associe dans sa haine d’Israël les Etats-Unis et l’Occident tout entier, présentés comme l’« incarnation du mal », coupables de leurs passés respectifs (d’où l’injonction de repentance et l’exigence « de réparations financières pour l’esclavagisme et le colonialisme, voire pour “génocide” des Africains ». Malgré l’instrumentalisation de cette idée aux fins de discréditer le monde progressiste, Taguieff n’hésite pas, en d’autres occasions, à soutenir qu’« il convient de refuser une certaine forme, disons impériale, d’occidentalisation du monde » (l’expression est de Serge Latouche), ou de dénoncer la situation faite aux « marginaux » (voire aux immigrés), « plongés dans la détresse des mécanismes destructurateurs de la mondialisation économico-financière ». Rappelons que dans son essai Le Racisme (1997), il a confirmé l’origine occidentale de ce phénomène, en rattachant la persécution des juifs et des conversos en Espagne à partir du XVIe siècle à l’expansion coloniale et à l’esclavage des Africains (3).
Non content de diaboliser la gauche occidentale (dont la majeure partie est, selon moi, critique envers la seule politique israélienne), Taguieff fait l’impasse sur les deux points essentiels qui font la différence entre le discours de la gauche et celui de l’antisémitisme classique. Alors que, pour ce dernier, le monde est dominé par Israël (en l’occurrence par les juifs), où les Etats-Unis tiennent le rôle de la marionnette, pour les vieux antisionistes de la période de la guerre froide, c’est plutôt Israël qui occupe la fonction de laquais ou de porte-avions de l’impérialisme nord-américain au Moyen-Orient (4). Taguieff affirme par ailleurs que ladite gauche diabolise l’Etat d’Israël en l’assimilant à l’Etat hitlérien, et Sharon, en le comparant à Adolf Hitler. Certes, on a parfois comparé explicitement l’occupation des territoires palestiniens au génocide nazi – comme l’a fait José Saramago, suscitant un esclandre au cours d’une visite en Israël et en Palestine au début de la seconde Intifada. Reste que cette comparaison est rarement faite. Ce qu’il fallait souligner, c’est le fait que les anciennes victimes se sont converties en bourreaux et non en exterminateurs systématiques. Toute comparaison avec le nazisme sous-tend toujours une volonté explicite de condamnation radicale utilisée fréquemment dans des contextes très divers. Ce n’est pas en vain que, dans les sociétés démocratiques actuelles, le nazisme est considéré comme le paradigme du mal absolu (on se souvient, par exemple, qu’on qualifiait couramment l’ETA – ainsi que le nationalisme basque, qu’il soit radical ou modéré – de nazi, ou qu’on taxait encore récemment la Generalitat (gouvernement autonome constitué par l’Alliance tripartite en Catalogne) de coalition national-socialiste.
Voici comment Juan Gelman, poète argentin d’origine juive, expliquait ce qu’il entendait par « politique génocidaire de l’Etat d’Israël » : « Comment est-il possible que les fils, les petits-fils et les arrière-petits-fils de ceux qui comme ma mère, ses frères, son père rabbin, qui endurèrent l’encerclement tsariste des ghettos, et plus tard, comme mes cousins, l’enfermement dans des camps de concentration, soient devenus les assiégeants d’un peuple tout entier ? […] Et ces descendants de la persécution créent maintenant des ghettos pour les Palestiniens, dynamitent leurs maisons, les encerclent pour les affamer […] exproprient leurs terres en appliquant la loi de la jungle, et font usage de la force brute ? […] Nous autres juifs, fûmes de tout temps persécutés, jamais persécuteurs, discriminés, jamais discriminateurs […] L’Etat d’Israël n’a rien à voir avec la tradition juive, une des plus démocratiques du monde » (ABC, 22 avril 2001).
Allant même jusqu’à employer de la manière la plus radicale possible le terme « génocide » à propos duquel j’ai des réserves, Gelman dénonce les descendants des victimes, devenus, au nom des ces mêmes anciennes victimes, des nouveaux bourreaux et non des exterminateurs.
Si des excès comme ceux de Saramago, qui a invoqué Auschwitz pour condamner Israël, me paraissent inadmissibles, la fausse équation satanisatrice (anti-israélisme = antijudaïsme = « judéophobie d’extermination ») établie par ceux qui, comme Taguieff, utilisent l’Holocauste pour justifier la condamnation de l’anti-israélisme progressiste, ne me paraît pas moins excessive.
La différence fondamentale entre le discours anti-israélien et le discours antisémite d’extrême droite repose sur le fait que ce dernier, loin de dénoncer les persécutions historiques antijuives et l’Holocauste, les justifie par la négation de la Shoah. Drôles d’antisémites que ces « nouveaux judéophobes de gauche » qui utilisent comme unité de mesure du mal les persécutions séculaires mêmes des juifs !


Le conflit israélo-palestinien

Le conflit qui oppose Israéliens et Palestiniens est sans doute au cœur de la nouvelle judéophobie dénoncée par Taguieff. Il s’agit d’un conflit qui soulève les passions, et pas seulement entre les belligérants. Les alignements inconditionnels sont monnaie courante. Certains ne voient dans ce conflit que l’occupation, la colonisation des territoires palestiniens, la brutalité des actions répressives et les destructions menées par les troupes israéliennes ; ils font l’impasse sur les attentats-suicides commis par les Palestiniens contre des civils israéliens de tous âges et de toutes conditions. D’autres ne voient que l’aspect terroriste et répugnent à dénoncer les expropriations sans fin des terres, le détournement des eaux, l’isolement des villes et des villages par des routes réservées exclusivement aux colons, les couvre-feu, le mur de séparation, les démolitions de maisons et le nombre élevé de morts et de blessés, également de tous âges et de toutes conditions, que entraîne la répression israélienne. La Nouvelle Judéophobie est aligné sur cette deuxième posture.
Taguieff se présente dès le début de son livre comme partisan « d’une solution négociée au conflit israélo-palestinien […] fondée sur le principe de la coexistence de deux Etats indépendants, un israélien et un palestinien, susceptibles de se confédérer à l’avenir […] Le retour d’Israël aux frontières de 1967, la fin de l’occupation de la Cisjordanie et de la bande de Gaza et le démantèlement des colonies juives ». Même s’il assortit sa position de nombreux préalables : « la reconnaissance par les Palestiniens du droit d’Israël à l’existence, la fin du terrorisme anti-israélien et (donc) la désislamisation du mouvement national palestinien ». Il ajoute que cet ensemble de propositions – également défendues par les milieux « “pacifistes” trotsko-communistes – prend (pourquoi pas !) son vrai sens dans un contexte où le chef suprême de l’islamo-terrorisme [Oussama Ben Laden] manifeste (après le 11-septembre) des exigences du même ordre, quelles que puissent être ses raisons profondes » (p. 219). Toutefois Taguieff omet de nous expliquer pourquoi il défend la création d’un Etat palestinien. Cette création viendrait-elle réparer quelque injustice ou oppression ? Il ne dit pratiquement rien à ce propos. Il fait allusion, seulement une fois, aux « souffrances de la majeure partie du peuple palestinien » (p. 31). Il ajoute néanmoins : « ce qui rend impossible la reconnaissance réciproque des deux peuples et donc tout accord politique sans arrière-pensée, c’est, avant tout, l’installation des Palestiniens dans la posture commode de l’opprimé et de la victime » (p. 105). Ce que nous ne comprenons pas très bien : si on suit la pensée de Taguieff, soit les Palestiniens se sont tout simplement grimés en victimes sans vraiment l’être, soit ils endurent une oppression réelle mais qui, inexplicablement, leur procure un infini confort.
Au lieu d’évoquer « les souffrances » des Palestiniens, Taguieff préfère focaliser sur les justifications des assassinats ciblés perpétrés par l’armée israélienne contre les activistes palestiniens : « Lorsqu’un responsable islamiste, planificateur et organisateur des actions meurtrières, est éliminé en tant que tel… » Au-delà de l’omission des victimes « collatérales » que ce type d’actions provoque habituellement, la conception que Taguieff se fait de l’Etat de droit nous pose un sérieux problème. Evoquant la tragédie tristement célèbre du massacre de Sabra et Chatila, il disculpe Sharon (même s’il reproche, dans une note de bas de page, aux responsables militaires israéliens en charge de la surveillance du camp d’avoir laissé faire les miliciens libanais) en donnant de cet événement une explication qui sonne comme une sinistre justification : « A Sabra et Chatila, ce sont des chrétiens libanais qui, en réaction aux multiples exactions des Palestiniens sur leur sol, se sont vengés sauvagement » (p. 95). Qu’aurait pensé Taguieff si, dans un texte sur les attentats-suicides, on avait substitué « libanais » à « palestiniens » et « Palestiniens » à « Israéliens » ? Les images d’un enfant palestinien (Muhammad al-Dûrra) assassiné par l’armée israélienne, diffusées en boucle par les télévisions au début de la seconde Intifada, conduisent Taguieff à écrire que, à travers cette séquence, est massivement diffusée l’image de l’armée israélienne « tueuse d’enfants innocents », réactivant ainsi la légende du juif coupable du « meurtre rituel » pour faire oublier les massacres perpétrés par les feddayins et les kamikazes palestiniens contre les civils israéliens. Combien est lamentable le fait de se servir de certains crimes pour en occulter d’autres !
Tout comme la gauche anti-israélienne, les Arabes et les Palestiniens, plus visés que d’autres, sont accusés par Taguieff de vouloir la destruction d’Israël. Certes, ce fut longtemps la position officielle de l’OLP et de la Ligue arabe. Mais depuis les années quatre-vingt, l’une et l’autre ont fini par accepter l’existence de l’Etat d’Israël dans ses frontières de 1967, et même par proposer l’établissement de relations diplomatiques dans le cadre des résolutions votées par les Nations unies. De tout cela, il n’est point question dans l’ouvrage de Taguieff.
La question des réfugiés est sans doute plus complexe. Leurs droits sont reconnus par l’ONU, mais la stabilité d’Israël, dont la nécessité est aussi reconnue par l’ONU, pourrait être menacée dans l’hypothèse d’un retour massif des Palestiniens sur leurs terres. Taguieff rejette sans autre forme de procès le « droit au retour pour les Palestiniens, [qui implique] à terme la disparition par immersion de la nation israélienne. Solution du problème israélo-palestinien par euthanasie des Israéliens » (p. 167-168). Taguieff devrait mieux expliquer pourquoi les Palestiniens n’ont pas le droit « de retourner dans leur pays », alors que les juifs d’Ukraine, d’Argentine ou d’Australie ont le droit de s’y installer. Quelles différences y a-t-il entre ceux-ci et ceux-là qui puissent justifier des droits si inégaux ?
Dans ses attaques contre les anti-israéliens progressistes, Taguieff écrit en substance que l’autre façon de démoniser Israël, c’est de le comparer au régime de l’apartheid sud-africain (« Si en effet l’Etat d’Israël est bien un Etat “raciste”, ayant institutionnalisé la “ségrégation” et l’“apartheid”, il faut d’urgence le détruire, comme a été aboli le système d’apartheid en Afrique du sud (mai 1994) »). Je ne suis pas loin de penser que ce type de raisonnement illustre à la perfection les postulats gratuits de Taguieff, surtout quand nous savons que les racistes blancs sud-africains justifiaient le maintien de l’ordre ségrégationniste par la crainte de se voir éliminés par les Noirs à la première occasion. Certes, les deux parties n’étaient pas exemptes de haine. Toutefois il a été prouvé que ce que les ennemis de l’apartheid cherchaient à éliminer, c’est l’apartheid lui-même et non ceux qui en bénéficiaient. De la même manière, ce que les progressistes anti-israéliens (au sens que Morin accorde à ce qualificatif) ont en réalité comme objectif, c’est la fin de l’occupation et de la colonisation israélienne des territoires occupés et non la destruction de l’Etat d’Israël, encore moins l’« extermination » de sa population, comme Taguieff veut nous le faire croire.


Judéophobie juive et critique d’Israël

Taguieff fait la distinction entre la légitime critique de la politique israélienne – lorsqu’elle est rationnellement argumentée – et le « rejet inconditionnel d’Israël fondé sur son irrationnelle satanisation » (p. 166). Mais en quoi consiste au juste cette critique rationnelle ? Jugeons-en à partir de quelques exemples :
Avec l’occupation et la colonisation des territoires en 1967, Amos Kenan a affirmé qu’un « Israël colonialiste » était né (Haaretz, 18-4-1972). Amira Haas a écrit pour sa part, au début de la deuxième Intifada, qu’Israël avait réussi « en l’espace de dix ans à multiplier par deux le nombre de colons, à accroître le nombre des colonies, à poursuivre sa politique discriminatoire de rationnement de l’eau potable pour trois millions de Palestiniens, à entraver le développement palestinien dans presque toute la Cisjordanie et à confiner toute une nation à l’intérieur d’un territoire exiguë, l’enfermant dans une prison d’autoroutes strictement réservées aux juifs. L’objectif poursuivit derrière la planification de chaque route devient on ne peut plus évident : garantir, pendant les jours de circulation restreinte à l’intérieur des territoires occupés, à 200 000 juifs, l’absolue liberté de circuler, pendant qu’environ trois millions de Palestiniens sont séquestrés dans leurs bantoustans, jusqu’à ce qu’ils se soumettent complètement au dictat israélien » (Haaretz, 18-10-2000).
Le prestigieux historien Zeev Sternhell a, lui aussi, parlé d’un « Israël colonial » dont les dirigeants « sont absorbés […] par des tâches de police coloniale, rappelant les opérations montées contre les townships sud-africains par la police blanche à l’époque de l’apartheid » (Haaretz, 7-3-2002).
Dans son commentaire sur la politique d’Ariel Sharon, l’historien Shlomo Ben-Ami, ancien ministre travailliste des Affaires étrangères dans le gouvernement Barak, écrit : « La dignité du peuple palestinien doit également être une exigence vitale pour les Israéliens. Il n’y a pas de solution dans la répression ou dans l’emprisonnement de tout un peuple. L’heure est venue de mettre fin à cette sinistre comptabilité de vengeance et de sang. » Il ajoute que « l’atteinte à la dignité de l’homme palestinien par l’armée israélienne est l’un des chapitres les plus tristes de notre histoire récente. Le terrorisme suicidaire palestinien est une aberration morale, en plus d’être contreproductif pour la cause palestinienne elle-même (5) ».
Ces critiques ont été formulées avec une force et une détermination qu’on a du mal à trouver dans les pages de la presse progressiste européenne. Je pense que leurs auteurs, israéliens, sionistes ardents pour la plupart, font preuve d’une sensibilité qui les range dans le camp de leurs adversaires, sans qu’ils perdent pour autant un seul atome de leur inébranlable volonté de défendre les droits reconnus à Israël.
Il est plus difficile de trouver dans les pages de la presse progressiste occidentale semblables critiques de la situation faite par l’Etat hébreu à la minorité arabe. Voici ce que Ben-Ami pense à ce propos : « Tous les citoyens, chrétiens, musulmans ou juifs, doivent bénéficier d’un accès égal aux institutions, aux fonctions politiques, aux opportunités économiques, aux formations pédagogiques […] Actuellement, en ce jour même, les 20 % d’Arabes qui vivent dans ce pays se trouvent à des années lumière de la satisfaction de ces droits. » « Pour l’heure, ajoute-t-il, les citoyens arabes ne sont pas dans une situation d’égalité authentique, ni dans l’exercice de leurs droits, ni dans l’accès à l’emploi, ni dans le développement de leurs villages, ni dans l’accès aux institutions publiques (6). »
Bien évidemment, aucun auteur parmi ceux que je viens de citer, y compris parmi les progressistes européens, n’a tenté de justifier – Taguieff veut nous persuader du contraire – le terrorisme palestinien par leurs critiques acerbes de la politique israélienne, à l’exception de certains extrémistes dont l’impact sur l’opinion reste sans doute très faible. Taguieff affirme que les progressistes rejettent totalement Israël quand ils avancent « l’argument implicite fondamental : Si Israël n’existait pas, la paix et la justice régneraient au Proche-Orient » (p. 167). Je pense que le véritable argument de la gauche est le suivant : Si Israël décolonise les territoires occupés et signe des accords de paix avec les Arabes, les graves problèmes que connaît le Moyen-Orient seront plus faciles à résoudre et le terrorisme islamiste bénéficiera de moins d’appui populaire. Ben-Ami ne pensait pas différemment quand il appelait à « la nécessaire mobilisation des énergies internationales pour résoudre les conflits qui servent de bouillon de culture au phénomène terroriste » et en ajoutant qu’il « espère que le 11-Septembre renforcera la détermination et la conviction de la communauté internationale, que seul un effort international est à même de résoudre la tragédie israélo-palestinienne (7) ».
Des Israéliens, ainsi que certains juifs de la diaspora, ont poussé leurs critiques tellement loin qu’ils en sont venus à questionner l’origine même de l’Etat d’Israël, non qu’ils le rejettent, mais parce qu’ils ressentaient le devoir de dénoncer l’injustice commise par cet Etat contre les Palestiniens, injustice qu’ils souhaitaient voir réparée. Primo Lévi considère que le plus grand problème du sionisme est que « ce territoire n’était pas vide ». C’était au cours d’une conférence donnée à New York devant un public juif. Sa déclaration avait provoqué un grand tumulte dans la salle : « Quand j’ai commencé à expliquer que du point de vue historique je considérais Israël comme une erreur, un grognement sourd traversa l’assistance, et le modérateur dut suspendre séance tenante la conférence. » Pendant la guerre de 1948, le philosophe Martin Buber, essayant de comprendre la peur des Arabes face à la présence des juifs en Palestine, était parvenu à la conclusion que la raison résidait dans le fait que ces derniers s’étaient établis « sans l’accord des habitants du pays ». Le général Moshé Dayan, quant à lui, a abordé le problème au cours des funérailles d’un jeune kibboutzim assassiné en 1956 par des Arabes : « Pourquoi devrions-nous nous plaindre de la haine féroce qu’ils nous vouent ? Ne sont-ils pas entassés depuis bientôt huit ans dans des camps de réfugiés à Gaza, n’avons-nous pas, sous leurs yeux, fait de la terre et des villages dans lesquels eux-mêmes et leurs ancêtres avaient vécu, nos propres foyers (8) ». Dans un commentaire sur la lettre que George W. Bush adressa à Ariel Sharon pour appuyer son plan de retrait unilatéral de la bande de Gaza, Schlomo Ben-Ami avait également posé ce problème fondamental : « La lettre de Bush et la Déclaration historique de Balfour en 1917 ont en commun ce point vital : elles constituent toutes les deux un échange épistolaire entre une puissance occidentale et les sionistes, dans une totale ignorance des perspectives et des aspirations des Arabes » (El País, 7-5-2004). Ce que Schlomo Ben-Ami et Martin Buber recherchaient évidemment, c’était une nouvelle lecture de l’histoire d’Israël qui permettrait de réparer l’injustice commise envers le peuple palestinien par la création de l’Etat d’Israël.
Les auteurs des textes cités sont tous des juifs israéliens, à l’exception de Primo Lévi. Aurions-nous omis de préciser leurs noms, ils auraient tous été taxés d’antisémitisme. Chaque fois que les critiques proviennent des rangs juifs, Taguieff et les avocats inconditionnels d’Israël les ramènent à cet argument unique : « l’hypothèse peut être avancée que la vieille haine de soi est en train de se transformer chez certains juifs “de gauche” (mais surtout d’extrême gauche, dont le prédécesseur est Karl Marx) en haine de l’Etat, et plus particulièrement en haine de l’Etat juif, qui a précisément mis fin à la haine de soi » (p. 42, note 52).
La Haine de soi (traduit en français par Le Refus d’être juif) est le titre que Theodor Lessing (assassiné en 1933 par les nazis) a donné en 1930 à un ouvrage contenant la biographie de six personnages d’origine juive, qui haïssent leur origine. Parmi eux, un certain Arthur Trebitsch, journaliste juif viennois converti au christianisme, qui haïssait à tel point sa judéité qu’il considérait que tout juif est criminel par excellence et que la judéité est inextirpable. Il demandait par conséquent aux Allemands, chrétiens et « aryens », d’en finir sans pitié avec les juifs, même « si avec les Justes, cent Injustes doivent périr », à commencer par lui-même (9). Ces personnages d’origine juive, mais férocement antijuifs, pullulent dans ce roman. La plupart d’entre eux ne se haïssaient pas eux-mêmes, puisqu’ils ne se considéraient pas comme juifs. Ils se sont mis à se haïr avec la propagation des idées racistes, quand ils parurent au grand jour en tant que convertis, comme Trebitsch, qui haïssait tous les juifs sans distinction et considérait que le baptême ne l’avait pas tout à fait guéri de sa condition existentielle de juif. Mais il s’agit-là d’un cas extrême, car une chose est de haïr son peuple parce qu’on le considère comme criminel, et une autre est de critiquer ou de rejeter la religion ou le nationalisme propre à ce peuple. Pour un Irlandais, critiquer ou rejeter le catholicisme ou le nationalisme de son pays a peu à voir avec un quelconque sentiment de haine de soi.
Parmi les juifs qui seraient frappés par le syndrome de la « haine juive de soi », Taguieff distingue « les nouveaux historiens » dont la tâche, écrit-il, se bornait « en grande partie à la recherche d’une confirmation, par recours à des nouvelles archives, des thèses palestiniennes sur l’histoire d’Israël ». Il discrédite ce groupe de chercheurs en affirmant qu’il n’existe que par ses engagements pro-palestiniens « au moins autant que par ses activités historiographiques » (p. 99, note 156). Il l’accuse d’être situé à l’extrême gauche, ses animateurs peuvent être considérés comme des communistes militants, souvent d’« inspiration trotskiste ». Taguieff cite à l’appui Ilan Pappé, membre de Hadash (Front pour la paix et l’égalité) : « C’est d’eux [les intellectuels palestiniens] que j’ai appris la version palestinienne des événements de 48. Après j’ai cherché les preuves de leurs griefs dans les archives » (p. 99).
Or une question se pose. Pourquoi l’activité d’un historien serait-elle disqualifiée dès lors que sa recherche s’attacherait à vérifier le degré de justesse de la vision de ceux qui appartiennent au camp opposé ? Taguieff ne souffle mot sur les documents d’archive israéliens dont ces historiens se sont servis comme matériaux de base pour l’argumentaire de leurs thèses. Il se contente de les discréditer, étant pour lui coupables d’avoir voulu examiner la véracité de la version palestinienne des faits, ou en raison uniquement de leur prétendu communisme. La vérité serait-elle une vertu intrinsèque des Israéliens et l’erreur, une tare palestinienne ? Taguieff serait bien inspiré de relire les réflexions qu’il développa lui-même dans Le Racisme. Je ne connais pas la trajectoire politique et personnelle des nouveaux historiens. Tout ce que je sais, c’est que ni Avi Shlaim ni Ilan Papé ne se considèrent comme communistes. Beni Morris, lui, est un ardent défenseur du sionisme antipalestinien le plus virulent, ce qui ne l’empêche pas d’affirmer que des nouveaux documents d’archive prouvent que les troupes juives ont reçu en 1948 l’ordre explicite de « nettoyer » de ses Palestiniens les territoires nouvellement conquis par l’Etat naissant d’Israël. Ces ordres ont été à l’origine de massacres bien plus systématiques que ce qu’il a bien voulu nous révéler dans son ouvrage. Beni Morris justifie ces tueries en reprochant à Ben Gourion de n’avoir pas su finir correctement le travail : « Il y a des circonstances historiques qui justifient le nettoyage ethnique […] La nécessité d’instaurer cet Etat sur cette terre doit prévaloir sur l’injustice commise en déracinant les Palestiniens à la leur » (Haaretz, 9-1-2004) (10).


Menace islamiste et violence antisémite

Taguieff cherche dans son essai à nous faire prendre conscience de la menace que l’islamisme radical et terroriste fait peser sur nous, ce qui me paraît fort justifié. Toutefois, il met à profit cet objectif pour clouer au pilori la gauche dite judéophobe et l’accuser d’être son « compagnon de route […] et ses légitimateurs auxiliaires », étant donné qu’elle considère que ce radicalisme est le produit dérivé de la politique expansionniste israélienne, et d’une façon générale de l’impérialisme nord-américain et occidental, et parce qu’elle condamne le combat antiterroriste. Taguieff caricature à nouveau les arguments de la gauche occidentale en les réduisant à des positions qui, en réalité, ne sont tenues que par certains groupes radicaux et minoritaires. Il est possible de rejeter sans ambiguïté le radicalisme islamiste, en tout point éloigné de la tradition intellectuelle progressiste, et de dénoncer en même temps les injustices et les causes des conflits dont il se nourrit, sans que cela puisse faire supposer le moindre soutien à sa cause. Taguieff ne reconnaît-il pas lui-même qu’« à travers la cause palestinienne, se construit une forme d’opposition ou de résistance globale de l’islam à l’Occident », citant à ce propos l’exemple d’un jeune homme de nationalité tunisienne, vivant en France depuis quatorze ans, qui a découvert l’islam après l’invasion israélienne du Liban (p. 65). Comme l’a dit Jean Daniel : « La paix au Proche-Orient ne fera pas disparaître l’islamisme intégriste, elle offrira aux musulmans plus de possibilités pour le combattre avec efficacité » (El País, 19-3-2004).
« Depuis les dernières trois décennies du XXe siècle, écrit Taguieff, la détestation croissante de la figure mythique “juifs-israéliens-sionistes” suit les voies de l’expansion de l’islam, la haine antijuive s’étend tandis que se normalise quelque chose comme une nouvelle fascination de l’islam, d’extension planétaire » (p. 146). Je ne vois pas du tout où se trouve cette « nouvelle fascination intellectuelle de l’islam » de la gauche européenne dont il parlait (p. 147), à part dans quelques cas qui se comptent sur les doigts d’une seule main, comme celui de Roger Garaudy qui, en se convertissant à l’islam, abandonna les postulats philosophiques du marxisme.
Quoique je sois clairement critique envers son essai, Taguieff défend deux idées avec lesquelles je suis d’accord. Je crois en effet très fréquente l’identification du juif générique avec Israël, qui ne tient pas compte du fait que les juifs, à l’extérieur comme à l’intérieur de cet Etat, expriment des positions idéologiques très divergentes, à plus forte raison à propos du conflit avec les Palestiniens. Je suis également d’accord avec l’auteur, non seulement quand il dénonce la campagne de violence antisémite visant la communauté juive en France et dans d’autres pays (menaces, agressions, incendies…), majoritairement le fait de jeunes radicaux d’origine arabe, mais aussi quand il déplore la passivité des secteurs progressistes, et de la société française dans son ensemble, face à cette violence (p. 208 et suiv.). La crainte de tomber dans des excès xénophobes envers les minorités arabes ou de faire le jeu de l’ultranationalisme lepéniste et de l’extrême droite européenne, ne peut justifier en aucune manière cette passivité. L’agression des juifs n’est ni mieux ni pire quand elle est commise par un groupe néonazi ou par des islamistes radicaux, dussent-ils venir des cités pauvres ou des quartiers dits « sensibles ».
Parallèlement aux sentiments antijuifs, un sentiment anti-arabe, anti-islamique et islamophobe, prenant appui sur l’équation Arabe/musulman = terroriste islamiste, redouble de vigueur. Les réactions xénophobes face aux flux migratoires musulman et les tragédies comme celles de New York, Madrid, Londres, exacerbent ces sentiments de rejet que les groupuscules d’extrême droite n’hésitent pas à exploiter. Taguieff passe rapidement sur le racisme anti-maghrébin : « la vérité historique et sociologique est tout autre : il n’y a pas eu de succession, il y a coexistence entre la xénophobie anti-maghrébine – visant certaines catégories d’immigrés et leurs enfants, leurs petits enfants, etc. – et la judéophobie en tant qu’attitude et comportement » (p. 216) – c’est avec quoi je suis d’accord. Comme dans le cas de l’Espagne, où judéophobie et arabophobie trouvent leur origine séculaire commune dans le casticisme (pureté et orgueil de ce qui est purement chrétien espagnol) profondément enraciné dans les mentalités populaires ibériques. Toutefois c’est l’arabophobie qui est responsable des actes racistes les plus violents, dont les plus célèbres sont les événements survenus à El Ejido en hiver 2000. Une enquête Gallup de mai 2004, commandée par l’Institut Elcano, montrait que, pour les Espagnols, Israël est le pays qui a la plus mauvaise image. Des cinq pays qui viennent tout juste après, quatre sont arabes. L’islam est en tête liste des religions stigmatisées, et la majorité de la population espagnole considèrent les musulmans comme des gens autoritaires et violents.
Au cours de ces dernières années et contrairement à la France ou à d’autres pays européens, on n’a pas enregistré en Espagne d’actes antisémites violents d’importance, ce qui est dû probablement à la petite taille de la communauté juive. Cela n’a pas empêché pour autant la littérature antisémite radicale d’être diffusée par de petites maisons d’édition appartenant à la droite extrême (intégristes, néonazis et autres). En même temps, des livres comme L’Espagne face à l’islam de César Vidal qui satanise les musulmans et prône leur extermination à l’arme nucléaire (il conseille plus exactement l’utilisation de l’arme atomique pour anéantir les groupes terroristes islamistes), sont tirés à des milliers d’exemplaires et rencontrent un large écho dans les médias de droite (11).

Le conflit israélo-palestinien se trouve au cœur de la nouvelle judéophobie dénoncée par Taguieff. Cela constitue déjà une différence importante avec l’antisémitisme classique de l’extrême droite européenne, plus ancien. Mais le phénomène de dérapage vers l’atisémitisme n’est pas à l’œuvre dans la gauche occidentale, à l’exception des groupes extrémistes minoritaires de droite qui cherchent à gagner la sympathie des minorités musulmanes vivant dans leurs pays. Ce conflit a contribué à réactualiser en effet les stéréotypes antijuifs séculiers sur la place publique.
En généralisant les alignements automatiques sur l’un ou l’autre camp, le conflit israélo-palestinien continue de susciter des passions. La barbarie des uns occulte et justifie même la barbarie des autres. Mais ça, ce n’est pas l’antisémitisme. Taguieff tombe dans la posture partiale en confondant les critiques de l’occupation et de la colonisation israélienne avec l’existence d’un « antisémitisme éliminationniste » (p. 38 et note 43). Et toutes les fois que ces mêmes critiques émergent des rangs juifs ou israéliens, il brandit l’argument de la « haine juive de soi ». Personnellement, je pense que nous devons dénoncer la violence et la brutalité dans les deux camps. Mais contrairement à Taguieff, j’ai de l’admiration pour ces Israéliens et pour ces juifs qui, loin de souffrir du syndrome de la « haine juive de soi », et sans renoncer à leur identité et à leur patrie, font des efforts pour se mettre aux côtés de l’Autre, car c’est l’unique voie pour construire la paix et la justice.
—G. A. C.

NOTES

1. Leo Ferraro, El ultimo protocolo. Las claves secretas del dominio sionista mundial: Vasallo de Mumbert, 1986, p. 7.
2. Pierre-André Taguieff est directeur et auteur principal de Protocoles des Sages de Sion. Faux et usage d’un faux, Paris, Berg International, 1999. Il est également l’auteur de L’Antisémitisme de plume, 1940-1944, Paris, Berg International ; La Force du préjugé. Essai sur le racisme et ses doubles, Paris, La Découverte, 1987 et Le Racisme, Paris, Flammarion, 1997.
3. P.-A. Taguieff, Le Racisme, p. 32-43.
4. In Gonzalo Álvarez Chillida, El Antisemitismo en España, Madrid: Marcial Pons, 2002, p. 446-470, où je fais le commentaire des contenus de six ouvrages espagnols antisionistes de gauche parus pendant la guerre froide.
5. Les citations de Kenan, Hass et Sternhell sont tirées de Ilusiones de Oriente Medio, Madrid, Popular, 2003, p.165, 321, 327. Shlomo Ben-Ami, ¿ Cual es el futuro de Israel ?, Madrid: Ediciones B., 2002, p. 451-466. Edition originale : Shlomo Ben-Ami, Quel avenir pour Israël ? Entretiens avec Yves Charles Zarka, Jeffrey Andrew Barash et Elhanan Yakira, préface de Yves Charles Zarka, Paris, PUF, 2001.
6. Sh. Ben-Ami, ibid.
7. Ibid., p. 476.
8. Primo Lévi, Entrevistas y conversaciones, Barcelona: Península, 1998, p. 63. La citation de Buber est extraite de l’article de Daniel Romero, El País, 28-12-2003. Celle de Dayan, in Avi Shlaïm, El muro de hierro, Granada : Almed, 2003, p. 150.
9. Gustavo Daniel Perednik, La judeofobia, Barcelona: Flor del viento, 2001, p. 145-147.
10. Cité par Henry Siegman, in « Israel : “The Threat from Within” », New York review of Books, 26-2-2004, p. 15-17.
11. César Vidal, España frente al islam, Madrid: La Esfera de los Libros, 2004, p. 436-437.




Mercredi 9 Janvier 2008


Commentaires

1.Posté par zoro le 09/01/2008 10:23 | Alerter
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pour ma part je n'ai pas comme l'auteur de ce texte d' admiration pour ceux qui feignent de jouer les bonnes âmes en faisant quelques légeres critiques sur certains excès de , l'entité sioniste en concurrence pour s'établir sur la terre de palestine avec la population autochtone est appelé à détruire celle ci, toute la naissance, l'histoire du sionisme n'est pas autre chose qu'une lente et patiente déstruction de la population palestinienne, à mesure que nait et sétend l'entité sioniste, l'on voit déperir et s'eteindre le peuple palestinien, l'etat sioniste est colonialiste de par son essence, l'on vient construire une nation sur une terre déja peuplé et pour cela il faut il faut la débarasser de toute présence autochtone. Le sionisme est criminel dans son principe, et c'est dans son principe qu'il doit être condamné, et qui ne veut pas être melé à cette entreprise criminelle d'usurpation et d(anentissement d'un peuple ne doit pas se borner à en faire de legeres critiques, il doit comme l'a fait ilan pappé quitter cet état.

2.Posté par al akl le 09/01/2008 14:27 | Alerter
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Les sionistes se sont attribué le monopole du mot antisémite, car leur entreprise coloniale prévoyait depuis le début l’extermination, ou au moins la disparition du peuple sémite véritable. Qui est beaucoup plus large que les nombrilistes le laissent entendre.

Si on comptabilisait l’origine des actes antisémites en prenant les enfants de SEM sans distinction, les sionistes sont les plus grands antisémites de l’histoire.

Mais les statistiques considèrent à tort que seuls les juifs sont sémites. Ce qui couvre le crime, et innocente les bourreaux. Et devant l’ampleur du crime, il nous est impossible de croire que ce n’était pas prémédité. Puisque tous les événements depuis l’invention de ce mot, nous confirment cette intention.

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