1 - L'apprentissage
d'un regard de l'extérieur sur le cerveau simiohumain
2
- L'Amérique et l'esprit latin
3 - M. Berlusconi et M. Aznar
4 - La vraie prêtrise de la France
*
1 - L'apprentissage
d'un regard de l'extérieur sur le cerveau simiohumain
Les Anciens
ne se disaient pas prédestinés à titre individuel et par tel ou
tel de leur dieu à convaincre leurs congénères de l'urgente nécessité
d'accueillir à bras ouverts la nouvelle inouïe selon laquelle
des bienfaits allaient tomber en pluie sur toute la terre alors
habitée, mais à la condition expresse qu'ils s'astreindraient
à consommer du matin au soir le pain bénit de la "Liberté ". Et
pourtant, la mythologie antique et la moderne convergent étroitement,
puisque Calvin avait trois siècles d'avance sur la politique actuelle
d'une rédemption démocratique de l'univers que la Révolution française
n'allait inaugurer qu'en 1789 et qui a été fidèlement copiée par
celle de 1917. Du coup, la vocation à la fois religieuse et impériale
de l'Amérique s'est armée d'un évangélisme fondé sur l'hégémonie
eschatologique d'un royaume mondial du Bien dont la démocratie
a longtemps tenu le sceptre d'une main ferme, mais devenue de
plus en plus tremblante au cours des dernières décennies.
C'est donc
que seul le mode d'association des rédempteurs du monde et des
fondateurs des empires peut changer au gré des siècles et des
lieux, mais non la finalité politique commune à ces jumeaux. Certes,
le calviniste du Nouveau Monde ne donne pas ses ordres au troupeau
de ses brebis avec la rudesse de langage et de ton du centurion
romain, mais l'autorité enveloppée dans les langes de l'évangélisme
démocratique n'en est que plus sévère, puisque sa légitimité trompeusement
souriante s'enracine en réalité dans la mythologie d'une grâce
politique tenue pour innée et reçue pour aussi impérieuse dans
l'ordre du salut qu'un théorème d'Euclide dans la géométrie à
trois dimensions.
Vous n'observerez
donc et ne pèserez avec des chances de succès le noyau de tous
les mythes religieux du monde - celui qui commande les relations
de dépendance du serviteur à l'égard de son maître et qui fait
battre le cœur de la politique et de l'histoire depuis les origines
- que si vous apprenez à porter un regard de l'extérieur sur le
cerveau théologique de l'humanité d'aujourd'hui . Ce n'est pas
l'un des moindres bénéfices de l'examen des relations que le simianthrope
entretient avec ses souverains imaginaires que de répondre aux
exigences intellectuelles qui régissent encore de nos jours toutes
les grandes découvertes scientifiques ; car celles-ci ont toujours
conquis une distanciation sacrilège à l'égard des lobes cérébraux
que le simianthrope partage avec ceux, parmi ses dieux, qu'il
a intériorisés à grands frais et avec le plus de zèle . Si vous
gravissez le Mont Tabor de la lucidité de demain, vous vous enhardirez
à comparer les négociations du peuple romain avec ses idoles aux
tractations que Washington mène avec l'idole de la démocratie
qu'on appelle la Liberté et vous découvrirez que le pouvoir religieux
de l' empire ancien et du nouveau distinguait avec soin les socii
- les simples " alliés ", d'une part - des " amici populi romani
", des " amis du peuple romain " d'autre part , dont la promotion
semi sacrale leur donnait l'illusion d'avoir accédé à une consanguinité
particulière avec leur maître. Mais comme votre Olympe sera celui
d'une logique politique armée d'une connaissance anthropologique
du sacré , vous ne vous étonnerez pas de ce que la dignité privilégiée
des élus de l'empire ne faisait jamais que renforcer l'autorité
que Rome exerçait sur ses prétendus " amis " .
2
- L'Amérique et l'esprit latin
Ces prémisses
vous aideront à résumer les premiers épisodes du scénario qui
conduira la civilisation européenne à la décapitation politique
, parce qu'ils vous mettront en mesure de comparer la psychophysiologie
de la religion latine avec celle de la religion américaine, puis
d'observer que leur théologie respective rend leurs politiques
incompatibles entre elles. Dans un premier assaut, vous assisterez
à la chute de toute l'élite dirigeante du Vieux Continent dans
la vénalité; mais l'âme de cette corruption généralisée résultera
de la fascination quasi religieuse que l'empire d'outre-Atlantique
exercera sur l'horizon municipalisé du Vieux Monde. Ce mode de
délitement interne, puis d'effondrement d'une civilisation répondra
à la logique immanente au type de pouvoir politique propre au
génie gréco-latin ; car depuis les origines, une religion de ce
genre fonde nécessairement la légitimité et les privilèges qu'elle
reconnaît à sa classe dirigeante sur la faculté qu'elle lui accorde
d'accéder au transcendant sur un mode nécessairement institutionnel.
La fatalité
qui commande ce genre de validation moutonnière du sacré
se vérifiera tout au long de la course précipitée de l'Europe
vers l'abîme ; car ce sont les Constitutions mêmes des peuples
latins qui fondent leur aveuglement politique sur la sacralisation
officielle et ritualisée tant de leur ciel que du royaume de leur
action. Une phalange d'évangélisateurs investis d'un apostolat
patenté ne saurait donner la parole à des individus inspirés,
mais seulement à des clergés brevetés. L'Eglise catholique est
une institution mollement garantie par une divinité noyée dans
un troupeau d'anonymes de la grâce. Ces légions du ciel demanderont
aux fidèles de chanter dans le chœur ; et l'on verra leur médiocrité
docile enrager contre les agneaux qui ne s'égosilleront pas à
l'unisson. Toute la politique janséniste, en revanche, est dans
la prière férocement sélective : "Dieu bénisse l'Amérique
". Voilà un creuset des élites politiques étranger de naissance
aux chorales de l'obéissance pieuse. Les théologies sont aussi
des écoles de tri des esprits dirigeants.
3
- M. Berlusconi et M. Aznar
Qu'adviendra-t-il
des peuples de la vieille Europe catholique auxquels leur inconscient
obédientiel interdira de prendre seuls en mains le destin de leur
nation et de s'en tenir pour seuls responsables dans l'arène de
l'histoire ? Toute autorité défroquée ne leur est-elle pas refusée
d'avance, puisqu'un pouvoir et un savoir catéchisés par un ciel
aux beaux coussins ne saurait lutter à armes égales avec une classe
dirigeante sélectionnée par la divinité en personne et qui expulsera
de son troupeau la race des catéchètes passifs ?
C'est pourquoi
on a pu voir un industriel richissime, mais évidemment d'une incompétence
titanesque sur la scène internationale, accéder au rang de chef
d'un gouvernement italien viscéralement chrétien - au sens anthropologique
du terme, donc héritier de la sacralisation institutionnalisée
du monde propre à la Rome antique. S'il a été élu, se dit la piété
populaire, c'est que le ciel catholique l'a désigné. Du coup,
l'inconscient théologique du peuple italien l'a investi de la
faculté d'envoyer la nation des petits-fils de Romulus servir
de mercenaires sous le drapeau d'un ciel d'évangélistes-prédateurs
en Irak. Mais M. Berlusconi n'a violé en rien une Constitution
subrepticement fondée non point sur les légions de la grâce individualisée
des jansénistes, mais sur une caste politique enracinée dans le
sacré - le plus souvent sans le savoir - et séparée d'un peuple
demeuré docile aux verdicts de ses augures.
Certes,
les peuples latins relativement laïcisés et réduits à l'impuissance
politique par un clergé rendu grégaire dès le berceau ne tombent
plus entièrement dans la passivité ou l'apathie du Moyen-Age ;
et l'on a vu quatre-vingt douze pour cent de la population espagnole
comprendre que les attentats meurtriers de Madrid étaient dus
à la politique de M. Aznar, qui mettait la fierté espagnole au
service de l'expansion militaire de l'Amérique dans le monde arabe
. Mais la laïcité s'est décérébrée à son tour - elle n'a pas eu
le temps de prendre la relève des Isaïe de la raison politique.
Les peuples
protestants ne descendent pas dans la rue sur de furieux coups
de tête . Ils savent qu'on ne fait pas avancer l'histoire à l'école
des foules , mais des élites . Ce sont des " jansénistes " silencieux
de la politique qui ont fait tomber M. Egon Krenz, successeur
de Erich Honecker et dernier dirigeant de l'Allemagne de l'Est
, non point en brisant des vitrines, mais en marchant tranquillement
deux jours et deux nuits dans les rues de Berlin.
Pour que
la nation de Descartes enseigne au monde à ébrécher le couteau
de la guillotine qui attend l'Europe, il faut qu'elle plonge dans
les profondeurs psychobiologiques du simianthrope et qu'elle découvre,
bien au-delà de Nietzsche et de Freud, le piège des idéalités
généreuses , mais retorses.
4
- La vraie prêtrise de la France
Pour tenter
de le comprendre , vous vous demanderez comment il se fait que
le capitalisme séraphique de la démocratie américaine enfante
des croisés de l'or et du pétrole, comment il se fait que les
croisés de la foi du XIe siècle se sont changés en fondateurs
de " l'empire latin de Jérusalem " , comment il se fait que les
conquistadors ont fait couler dans le même creuset de la grâce
leur zèle de convertisseurs des Indiens et leur vocation de prédateurs
d'un continent , comment il se fait que le calvinisme soit sincèrement
pieux quand il métamorphose l'or des banquiers en récompenses
du ciel ? Mais vous avez lu Tite-Live ; vous savez que les offrandes
aux dieux sont dévotes parce que payantes et payantes parce que
dévotes.
Peut-être
vous trouvez-vous sur la piste du décryptage des idoles du langage;
peut-être êtes-vous appelés à découvrir pourquoi le simianthrope
est un animal onirique ; peut-être l'humanisme occidental montera-t-il
sur l'échafaud à la suite de sa dernière et de sa plus glorieuse
victoire , celle d'avoir percé le secret des idéalités. Ne pensez-vous
pas que, dans ce cas, nos descendants se diront : " Pourquoi cette
civilisation a-t-elle attendu le jour de sa mort pour enfanter
des sciences humaines capables de se poser cette question-là ?"
Si la psychanalyse politique des théologies n'a rien à attendre
de la radioscopie de l'aile catholique, donc passive, de l'Europe
, l'examen de la partie tournée vers l'Ouest serait-elle riche
d'avenir, puisque, la piété romaine connaissait déjà les hommes
divins et les privilégiés de l'Olympe ? Car à l'instar de Jésus-Christ,
Numa Pompilius était tenu pour un fils du ciel , ainsi que Scipion
l'Africain et combien d'autres chefs militaires .
Et si la
théocratie chrétienne individualisée par le calvinisme avait permis
à l'empire démocratique américain de retrouver la poutre de soutènement
de toutes les religions du monde , celle d'un commerce efficace
avec des idoles, ne pensez-vous pas que l'Europe de la pensée
serait appelée à s'initier à la critique anthropologique des théologies
? L'histoire vivante n'appartient-elle pas aux civilisations de
l'intelligence ? L'intelligence n'est-elle pas le vrai dieu des
prophètes ? Mais il vous reste un long chemin à parcourir pour
vous initier au tragique de la lucidité. Ni Freud, ni Nietzsche
n'ont conquis un regard de l'extérieur sur le simianthrope en
tant qu'espèce dont l'animalité abyssale obéit aux constructions
théologiques intéressées que sécrète son encéphale schizoïde.
Vous observerez
successivement trois édifices de l'alliance du politique avec
les idoles . Dans le premier, une caste d'augures remplira l'office
d'offrir des sacrifices payants aux locataires imaginaires de
l'étage supérieur de la boîte osseuse du simianthrope ; dans le
second, la scission entre les deux masses cérébrales de cette
espèce demeurera si impossible à combler que le sujet tombera
dans le vertige et la panique d'entrailles des habitants de l'île
déserte de Pascal ; dans la troisième, le sujet s'annexera la
parole divine et entassera l'or de son idole dans ses coffres.
Décidément, l'Europe de la pensée attend le Hamlet des théologies
qui demanderait à un Dieu de l'intelligence le sens de la question
: " Etre ou ne pas être ".
Le
5 mai 2008