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Samedi 10 Mai 2008
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Economie et pouvoir financier
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| Investissements directs à l’étranger en 2002 |10| (stocks, en milliards $) | USA | GB | FR | ALL | H-K | HOL | JAP | CH | CAN |
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| Stock à l’étranger | 1501 | 1033 | 652 | 578 | 370 | 356 | 352 | 298 | 274 |
| Stock de l’étranger dans le pays | 1351 | 639 | 401 | 452 | 433 | 315 | 60 | 118 | 221 |
| Stock net | 150 | 394 | 251 | 126 | -63 | 41 | 272 | 179 | 53 |
Comme le montre la première ligne du tableau, le volume des investissements directs suisses à l’étranger est très élevé. Atteignant presque 300 milliards de dollars en 2002, il se situe au 8e rang mondial. A l’étranger, les multinationales suisses, qui exploitent une main-d’oeuvre de près de 2,2 millions de salarié-e-s (plus du double de la main-d’oeuvre qu’elles exploitent en Suisse), « pèsent » un cinquième du poids des multinationales américaines, un tiers de celui des anglaises et la moitié des allemandes.
La mesure de la puissance de l’impérialisme helvétique se précise encore lorsqu’on examine le volume des investissements nets des sociétés suisses à l’étranger, soit le stock brut auquel on retranche le stock des investissements étrangers (ligne 3 du tableau). Sous cet angle, les multinationales suisses se situent au 4e rang mondial. Environ la moitié des 179 milliards d’investissements nets suisses à l’étranger est située dans les pays dépendants, essentiellement en Asie et en Amérique latine. |11|
• Dès la Première Guerre mondiale, la Suisse est également devenue une place financière internationale de premier plan, qui est aujourd’hui la quatrième ou cinquième plus importante au monde. Mais sur le plan financier, l’impérialisme helvétique présente à nouveau une spécificité. Les banques suisses occupent en effet une position particulière dans la division du travail entre centres financiers : elles sont le lieu de refuge de prédilection de l’argent des capitalistes et des riches de la planète entière et se sont donc spécialisées dans les opérations liées à la gestion de fortune.
Gérant de fortune pour le monde entier
Dans la gestion de la dite « fortune privée offshore », c’est-à-dire la fortune appartenant à des personnes qui n’est pas gérée dans le pays d’origine, la place financière helvétique occupe une position dominante à l’échelle mondiale : les estimations les plus courantes lui attribuent une part du marché international de l’ordre de 30%. Les autres centres importants – la Grande-Bretagne, les Etats- Unis, le Luxembourg, Hong-Kong— viennent loin derrière, avec des parts s’élevant entre 5% et 20%. Au total, les banques, les sociétés d’assurances et autres gestionnaires helvétiques gèrent, en Suisse et à l’étranger, des fonds atteignant un montant faramineux, de l’ordre de 10’000 milliards de francs, ce qui correspond à quelque 70% du Produit intérieurbrut des Etats-Unis. |12|
Les milieux possédants du monde entier confient depuis de nombreuses années une partie de leurs fonds à la gestion des banques suisses parce que ces dernières offrent une combinaison presque unique d’avantages : un secret bancaire en béton armé ; une fiscalité faible et complaisante à l’égard des fortunés ; une monnaie très solide ; une stabilité politique à toute épreuve ; un savoir-faire et un tissu de relations peaufinés à travers les générations. Trois aspects méritent d’être soulignés à propos de cette force financière de l’impérialisme suisse :
• Comme le note Le Temps, « les clients millionnaires des pays en développement apportent environ 70% des fonds gérés offshore » |13| par la finance suisse, soit une somme de l’ordre de 3000 milliards de francs. Cet argent est composé essentiellement – à hauteur de 80% environ – de capitaux qui échappent au fisc de leurs pays d’origine. Cela signifie que les pays pauvres voient un montant de quelque 40 milliards de francs de recettes fiscales leur échapper chaque année grâce à la complicité du paradis fiscal helvétique, soit 25 fois plus que la somme que la Confédération a daigné consacrer à « l’aide au développement » en 2006.
• Une partie importante de ces montants sont ensuite prêtés par les banquiers suisses aux Etats d’où ils proviennent, ce qui permet à la finance helvétique — ironie du mécanisme — d’exercer, grâce à ses créances, des pressions considérables sur la population de ces Etats afin de lui extorquer davantage de plusvalue.
• Il faut enfin noter que la position décrite ci-dessus donne un caractère particulier, fortement rentier ou parasitaire, à l’impérialisme suisse, caractère qui imprègne fortement la bourgeoisie helvétique mais déteint aussi sur de larges secteurs de la petite-bourgeoisie et même sur certaines couches supérieures du salariat.
Cynisme et corruption prospèrent à l’ombre du secret bancaire, de la fraude et de l’évasion fiscales, de toutes sortes de trafics douteux et de l’argent sale. Certains secteurs de la bourgeoisie helvétique n’hésitent d’ailleurs pas à aller de plus en plus loin sur le chemin de la transformation de la Suisse en république bananière, comme en témoigne la multiplication des forfaits fiscaux pour les richissimes étrangers ou les démarches récentes des dirigeants de l’UDC pour ancrer le secret bancaire dans la Constitution, c’est-à-dire de faire de l’escroquerie qu’est la fraude fiscale un des fondements de l’Etat fédéral.
Le cynisme de certains cercles bourgeois apparaît d’autant plus crû qu’il s’entoure d’un discours permanent sur la Suisse comme patrie des droits de l’homme et de l’humanitaire. Tout cela, alors que l’UBS et le Crédit Suisse figurent parmi les principaux bailleurs de fonds des compagnies pétrolières opérant au Soudan, grâce aux revenus desquelles le Gouvernement de ce pays mène une guerre de type génocidaire au Darfour. |14|
Exploitation massive d’une main-d’oeuvre étrangère
Reste à souligner un dernier aspect, très important, de l’impérialisme suisse. Le rapport impérialiste ne consiste pas seulement à aller, comme cela a été dit plus haut, vers la main-d’oeuvre taillable et corvéable à merci des pays pauvres. Il consiste aussi à faire venir sur place des travailleurs-euses étrangersères dans des conditions telles qu’ils/elles peuvent être exploité-e-s à peu près aussi férocement. Dans ce domaine également, le patronat helvétique s’est distingué en important massivement une main-d’oeuvre immigrée, fortement discriminée par un savant système de permis de séjour axé sur le maintien de la plus grande précarité et par l’absence de droits politiques. Bref, il s’est distingué par l’ampleur de la politique de « délocalisation sur place » |15|, selon l’expression parlante d’Emmanuel Terray, qu’il a menée depuis très longtemps. Dès la fin du 19e siècle, les travailleurs-euses étrangers-ères en Suisse représentent plus de 10% de la population (16% en 1913). Aujourd’hui, ils/elles constituent environ 20% de la population résidant en Suisse, soit environ un million de personnes, la plupart salariées, auxquelles il faut rajouter environ 200’000 travailleurs clandestins exploités dans des conditions proches de celles qui régnaient dans les anciennes colonies.
Sébastien Guex
|1| Cf. Sébastien Guex, « De la Suisse comme petit Etat faible : jalons pour sortir d’une image en trompe-l’oeil », in S. Guex (éd.), La Suisse et les Grandes puissances 1914-1945, Genève, Droz, 1999, p. 12.
|2| Cf. Paul Bairoch, « La Suisse dans le contexte international aux XIXe et XXe siècles », in P. Bairoch, M. Körner (éd.), La Suisse dans l’économie mondiale, Zurich, Chronos, 1990, p. 115.
|3| Cf. par exemple Documents Diplomatiques Suisses, vol. 6, pp. 146-148, 166-167 et 240-243.
|4| En 1916, dans sa célèbre étude sur L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, Lénine faisait remarquer à propos de la Belgique ou de la Hollande : « La plupart de ces petits Etats ne conservent leurs colonies que grâce aux oppositions d’intérêts, aux frictions, etc., entre les grandes puissances, qui empêchent celles-ci de se mettre d’accord sur le partage du butin », in Oeuvres choisies, Moscou, Editions du progrès, 1975, vol. 1, p. 718.
|5| Cité dans Jean-Claude Allain, « La politique helvétique de la France au début du XXe siècle (1899-1912) », in R. Poidevin, L.-E. Roulet (Dir.), Aspects des rapports entre la France et la Suisse de 1843 à 1939, Neuchâtel, La Baconnière, 1982, p. 99.
|6| Cf. Sébastien Guex, « Le négoce suisse en Afrique subsaharienne : le cas de la Société Union Trading Company (1859-1918) », in H. Bonin, M. Cahen (Dir.), Négoce blanc en Afrique noire, Bordeaux, Société française d’histoire d’outre-mer, 2001, p. 237.
|7| Hans Werner Debrunner, Schweizer im kolonialen Afrika, Basel, Basler Afrika Bibliographien, 1991, p. 19.
|8| Cf. Hans Werner Debrunner, « Schweizer Zeugen und Mitbeteiligte bei den Anfängen deutscher Kolonisation in Afrika », in P. Heine, U. van der Heyden (Hg.), Studien zur Geschichte des deutschen Kolonialismus in Afrika. Festschrift zum 60. Geburtstag von Peter Sebald, Pfaffenweiler, Centaurus Verlag, 1995, pp. 177-209.
|9| Cf. Catherine Coquery-Vidrovitch, « L’impact des intérêts coloniaux : SCOA et CFAO dans l’Ouest africain, 1910-1960 », Journal of African History, vol. 16, 1975, p. 596.
|10| Cf. Crédit Suisse, Direktinvestor Schweiz : Mitspielen in der obersten Liga, Spotlight, 2 février 2004.
|11| Cf. Neue Zürcher Zeitung, 15 octobre 2002.
|12| Cf. Steve Donzé, Wealth Management in Switzerland, Basel, Swiss Bankers Association, 2007.
|13| Le Temps, 28 octobre 2005, p. 31.
|14| Cf. « Darfour : pas de commerce avec la mort », Libération Afrique, 29 octobre 2007, www.liberationafrique.org.
|15| Emmanuel Terray, « Le travail des étrangers en situation irrégulière ou la délocalisation sur place », in E. Balibar et al., (éd.), Les Sans-papiers : l’archaïsme fatal, Paris, La Découverte, 1999, p. 9.
infos article
URL: http://www.cadtm.org
Source : Solidarites.ch
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