Palestine occupée

L’hypocrisie d’Al-Demoqratia


La démocratie peut être manipulée pour refuser aux musulmans leur identité en Europe et leur liberté en Palestine, pour s’assurer de leur asservissement en Iraq et en Afghanistan et pour s’immiscer dans leurs affaires internationales partout ailleurs, écrit Ramzy Baroud.

Ramzy Baroud
The Palestine Chronicle


Ramzy Baroud
Mardi 15 Décembre 2009

En Palestine, le prix de la démocratie est encore plus élevé
En Palestine, le prix de la démocratie est encore plus élevé
Est-ce ainsi que fonctionne la démocratie ?

En 2004, la France interdisait le port du foulard et les directeurs d’école faisaient la chasse aux jeunes filles musulmanes « provocantes » qui continuaient à s’en couvrir la tête dans l’école. Aujourd’hui, par référendum national, la Suisse vient d’interdire la construction de minarets, parce que les minarets aussi symbolisent en quelque sorte l’oppression. Grâce à l’action déterminée du Parti du peuple suisse, d’extrême droite, les cieux alpins resteront vierges de la menace rampante qui propage l’intolérance et souille la splendeur de l’architecture suisse.

Dans l’intervalle de ces deux évènements curieux, la prise pour cible des musulmans dans les pays occidentaux et l’assujettissement de nations musulmanes tout entières à travers le monde n’ont jamais cessé. Pas un seul jour.

En outre, le ciblage collectif des petites ou grandes communautés musulmanes dans les pays occidentaux, les sévices et humiliations délibérés sur les personnes et symboles musulmans (du Saint Coran au prophète Mahomet) n’ont, eux non plus, jamais cessé.

Bizarrement, la plupart de ces actes sont accomplis par des canaux « démocratiques » et justifiés au nom de la démocratie, sur la base de la défense des principes de la laïcité et des valeurs occidentales.

Bien des pensées me viennent à l’esprit à ce moment ; toutes, sans exceptions, sont des pensées de colère.

Je me souviens quand le mot « démocratie » a été utilisé pour résonner si fortement chez les Arabes et les musulmans du monde entier. Plus il leur était refusé, plus ils le désiraient. Les campus universitaires du Caire, de Gaza et Karachi organisaient les élections de leurs syndicats d’étudiants avec un grand sérieux. Du sang innocent était versé dans des affrontements sur des campus alors que les étudiants tentaient désespérément d’exercer leur droit de voter, de s’exprimer et se réunir.

C’était l’époque où al-demoqratia, le mot arabe pour démocratie, était le mot à la mode au Moyen-Orient et au-delà. Mêmes les prisonniers politiques palestiniens tenaient leurs élections, toujours aussi sincères, entourés de miradors redoutablement fortifiés et sous les regards narquois d’hommes armés dans la chaleur implacable du désert du Naqab.

Les masses arabes et musulmanes ont été très motivés pour la démocratie dans la mesure où il y avait un quasi consensus sur l’idée que la démocratie, dans sa conception occidentale, pourrait se distinguer des nombreux maux introduits avec les interventions occidentales, l’impérialisme et les guerres qui mutilaient et continuaient d’affecter le psyché collectif musulman.

Toute une école de la pensée musulmane s’est en réalité créée autour de l’idée que la démocratie et l’Islam étaient absolument compatibles. Une telle notion remonte à Rifa’a al-Tahtawi, savant asharite d’Egypte, qui a soutenu durant la première moitié du 19ème siècle que les principes de la modernité européenne étaient compatibles avec l’Islam.

« Les travaux d’Al-Tahtawi ont influencé le philosophe Mohamed Abduh (1849-1905), autre azharite, souvent présenté comme le fondateur du modernisme islamique, et qui est souvent cité pour avoir déclaré qu’en Europe, il avait trouvé un Islam sans musulmans, alors qu’en Egypte, il avait trouvé des musulmans sans Islam, » écrit l’anthropologue allemand Frank Fanselow.

Si on met ses préjugés de côté pour méditer là-dessus un moment, on prend conscience de la valeur intellectuelle qu’il faut pour prendre en considération et même adopter tout ce qu’il y a de commun avec les grandes puissances, celles-là mêmes qui ont insufflé tant de mal et de peur.

Même à leurs moments les plus sombres, les moins heureux, les intellectuels et les pays musulmans ont fait preuve d’une ouverture d’esprit impressionnante. Cela ne fut pratiquement jamais porté à leur crédit.

Plus récemment, en Egypte, des personnes ont pris sérieusement sur elles pour aller voter, confrontées qu’elles étaient aux coups, à l’humiliation publique et à l’emprisonnement. En Palestine, en 2006, le prix a été encore plus élevé : la famine. Gaza continue de souffrir sous un siège israélien médiéval, finalement à cause d’une élection.

Les communautés musulmanes en Occident ont longtemps été considérées comme les plus chanceuses, car après tout elles vivaient dans les demeures de la démocratie. Elles buvaient à la fontaine des droits et des libertés qui jamais ne tarit. Cependant, ces suppositions idéalisées passaient à côté du fait que la démocratie occidentale était conditionnelle. Et qu’une démocratie inconditionnelle ne peut être qu’une farce.

Beaucoup a été dit pour expliquer l’hésitation de l’Occident sur son propre engagement envers la démocratie. Non, la tragédie du 11 septembre 2001 n’est guère le moment déterminant où s’est créé l’abîme grandissant qui a rendu l’Occident craintif de l’Islam. Malgré tout ce qui a lieu depuis - les crachats permanents d’une extrême droite haineuse, les prêches évangéliques fanatiques et tout le reste - l’Amérique reste encore plus tolérante que l’Europe. Pas plus que le sentiment antimusulman croissant en Europe ne fut une réaction de solidarité avec les malheurs de l’Amérique.

Honnêtement, les Français n’aiment pas beaucoup les Etats-uniens, pas plus que les Allemands ne sont nécessairement emballés par les Suisses. Mais cela n’empêche pas un ministre de l’Intérieur démocrate-chrétien d’un land allemand, VolkerBouffier, de faire une « recommandation » aux communautés musulmanes dans son propre pays : « Naturellement, les musulmans en Allemagne ont le droit de construire des mosquées. Mais ils doivent s’assurer qu’ils n’envahissent pas la population allemande avec. »

Comment pouvez-vous envahir une population avec des minarets ? Serait-ce une logique post-post-post-moderniste dont nous n’avons pas encore entendu parler ?

Il n’y a que quatre minarets dans la Suisse tout entière, un pays d’une population d’environ 7,6 millions d’habitants. Comment peuvent-ils être envahissants ? Et les droits fondamentaux à la liberté religieuse et à la liberté d’expression collective et individuelle, ne sont-ils pas garantis par les valeurs démocratiques ?

Mais cela ne concerne guère un minaret de 4,8 mètres de hauteur, dans la ville du nord de la Suisse, Langenthal. Cela concerne le fait que l’un de ceux qui ont suggéré le minaret est un vendeur de meubles musulman, du nom de Mutalip Karaademi. Il ne savait pas, bien sûr, que sa modeste idée d’ajouter un minaret à la mosquée de la communauté allait générer un référendum national, et une « controverse » internationale.

Karaademi ne cherchait pas à « islamiser » les Suisses. Il voulait juste que sa communauté ait un lieu de culte (par opposition à la fabrique de peinture désaffectée qu’elle utilise actuellement pour prier), pour qu’elle soit en mesure d’exprimer son identité collective sans crainte. Ironie du sort, la communauté musulmane à Langenthal est constituée principalement d’Albanais, des réfugiés qui ont fui le Kosovo en cherchant le salut et la délivrance.

Quel étrange paradoxe : des musulmans fuyant vers l’Occident, au physique et au figuré, tout cela pour trouver un deux poids deux mesures, la négation de soi-même et, parfois, la pure hypocrisie.

Pour l’instant cependant, un nouveau consensus est en train de se former : la démocratie peut être invoquée et utilisée contre les seuls musulmans, et non pas pour les musulmans. Elle peut être manipulée pour leur refuser leur identité en Europe et leur liberté en Palestine, pour s’assurer de leur asservissement en Iraq et en Afghanistan et pour s’immiscer dans leurs affaires internationales partout ailleurs.

Al-demoqratia, effectivement.


(JPG) Ramzy Baroud (http://www.ramzybaroud.net) est écrivain et publie pour PalestineChronicle. Ses écrits sont publiés par de nombreux journaux, quotidiens et anthologies à travers le monde. Son dernier livre : La Seconde Intifada : une chronique du combat du peuple (Pluto Press, Londres) et son prochain : Mon Père était un combattant de la liberté : l’histoire non dite de Gaza (Pluto Press, London).

 The Palestine Chronicle - traduction : JPP
http://www.info-palestine.net/



Mardi 15 Décembre 2009


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