Conflits et guerres actuelles

L'honneur retrouvé du Capitaine Matthew Hoh-Un représentant du gouvernement US démissionne de la guerre afghane

Un cadre des Affaires Etrangères, ex-capitaine des Marines déclare qu'il ne sait plus pourquoi son pays combat en Afghanistan



Karen DE YOUNG
Samedi 5 Décembre 2009

"On" a demandé à Matthew Hoh de ne pas démissionner. Photo Gerald Martineau – The Washington Post
"On" a demandé à Matthew Hoh de ne pas démissionner. Photo Gerald Martineau – The Washington Post

Ancien capitaine des Marines avec une expérience du combat en Irak, Hoh a également servi en uniforme au Pentagone et en tant que civil en Irak et au Département d'Etat. Depuis juillet dernier, il était le plus haut responsable civil US dans la province de Zabol, un foyer taliban.

Mais le mois dernier, dans un mouvement qui a fait des vagues jusqu'à la Maison Blanche, Hoh, âgé de 36 ans, est devenu le premier fonctionnaire US à donner sa démission, en signe de protestation contre la guerre afghane dont il a fini par croire qu'elle ne servait qu'à alimenter l'insurrection.

« J'ai cessé de comprendre et d'avoir confiance dans les objectifs stratégiques de la présence des USA en Afghanistan, », a-t-il écrit le 10 septembre 2009, dans une lettre de 4 pages [voir ci-dessous] adressée au chef du personnel du Département d'Etat. « J'ai des doutes et des réserves sur notre stratégie actuelle et sur la stratégie future planifiée, mais ma démission est fondée non pas sur le comment nous poursuivons cette guerre, mais sur son pourquoi et ses fins. »

La réaction à la lettre de Hoh a été immédiate. Des responsables US de haut rang, inquiets de perdre un officier exceptionnel qui risquait de devenir un détracteur écouté, lui ont demandé instamment de rester en poste.


Carte de la province de Zabol

L'ambassadeur US, Karl W. Eikenberry l'a emmené à Kaboul et lui a offer un poste parmi les cadres supérieurs de son personnel à l'ambassade. Hoh a refusé. Il a alors été ramené aux USA pour une rencontre entre quat'z'yeux avec Richard C. Holbrooke, le responsable spécial du gouvernement pour l'Afghanistan et le Pakistan.

« Nous avons pris cette lettre très au sérieux car c'était un bon officier, » a indiqué Holbrooke dans un entretien. « Nous avons tous pensé que vu le sérieux de sa lettre, vu l'engagement qu'il y a mis, et vu ses bons antécédents, nous devions lui prêter beaucoup d'attention. »

Bien qu'il ne partage pas la vision de Hoh sur le fait que la guerre « ne vaille pas le combat », Holbrooke a déclaré « Je suis d'accord avec la plupart de ses analyses. » Il a demandé à Hoh de rejoindre son équipe à Washington, en lui disant que « s'il souhaitait vraiment influencer la politique et aider à réduire le coût en vies humaines et en argent de la guerre,», pourquoi ne pas être « à l'intérieur du bâtiment, plutôt qu'à l'extérieur, où vous aurez sûrement pas mal d’attention [médiatique] mais où vous n'aurez pas le même impact politique ? »

Hoh a d’abord accepté l'argument et le poste, mais a changé d'avis une semaine plus tard. « Je reconnais les implications pour ma carrière, mais ça n'était pas la solution, » a-t-il déclaré dans un entretien vendredi [23 octobre], deux jours après que sa démission était devenue définitive.

« Je ne suis pas un baba-cool, un hippie fumeur de shit qui veut que tout le monde s'aime, » a indiqué Hoh. Bien qu'il ait déclaré que la période passée à Zabol était le « deuxième meilleur emploi de sa vie », son expérience dominante a été chez les Marines où beaucoup de ses meilleurs amis servent encore.

« Il y a plein de mecs qu'il est nécessaire de tuer, » a t'-il déclaré en parlant d'Al Qaïda et des Talibans. « Je n'étais jamais aussi heureux que quand notre équipe en Irak dégommait un groupe de ces types. »

Mais de nombreux Afghans, écrit-il dans sa lettre de démission, combattent les USA surtout parce que leurs troupes sont là – une présence militaire en augmentation dans les villages et les vallées où les étrangers, y compris les autres Afghans, ne sont pas les bienvenus et où le gouvernement national soutenu par les USA est corrompu est rejeté. Tandis que les Talibans sont une présence malfaisante, et qu'il est nécessaire de combattre Al Qaïda, basée au Pakistan, a t-il indiqué, les USA demandent à leurs troupes de mourir en Afghanistan pour ce qui est essentiellement une guerre civile lointaine.

Alors que la Maison Blanche se demande si elle doit déployer plus de soldats, Hoh a indiqué qu'il avait décidé de se prononcer publiquement parce que « je veux que les gens en Iowa, les gens dans l'Arkansas, les gens en Arizona, interpellent leurs députés et leur disent : « Ecoutez, je ne crois pas que ce soit la bonne chose à faire. »

"Je sais dans quoi je m'embarque... Je me rends compte de ce que les gens vont penser de moi, » a-t-il indiqué. « Je n'aurais jamais pensé que je ferai ce genre de chose. »

« Un courage rare »

Le parcours de Hoh – de Marine à expert en reconstruction et diplomate à protestataire contre la guerre – ne fut pas des plus faciles. Tout au long des semaines qu'il a passé à réfléchir et ébaucher sa lettre de démission, il a indiqué qu' « il avait eu, par moments, physiquement la nausée. »

Sa première ambition dans la vie était de devenir pompier, comme son père. Au lieu de cela, après sa remise de diplôme de l'Université de Tufts et un travail de bureau dans une maison d'édition, il s'engage dans les Marines en 1998. Après cinq années au Japon et au Pentagone, –à une période, au début de la guerre d'Irak, où il devint clair pour beaucoup de militaires que le conflit était tout sauf fini– il quitte les Marines pour rejoindre le secteur privé, et est recruté comme contractuel du ministère de la Défense en Irak. Ingénieur de combat [équivalent US de sapeur, membre  du génie militaire, NdE], il est envoyé à Tikrit, dans la ville natale de Saddam Hussein, pour y gérer les efforts de reconstruction.

"A cette période,", raconte Hoh, "j'employais près de 5000 Irakiens", distribuant des millions de dollars en espèce pour construire des routes et des mosquées. Son programme fut plus tard parmi les rares à recevoir les félicitations pour son succès par l'inspecteur général spécial US pour la reconstruction de l'Irak.

En 2005, Hoh accepte un emploi chez BearingPoint, un des principaux sous-traitants en management et en technologie du Département d'Etat et est envoyé au bureau pour l'Irak à Foggy Bottom. Quand l'effort US en Irak commence à se tourner vers le sud au début 2006, il est rappelé en service actif en tant que réserviste. Il assume alors le commandement d'une compagnie dans la province d'Anbar, où les Marines meurent par douzaines.

Hoh rentre aux USA au printemps 2007 avec des distinctions pour ce qu'un évaluateur des Marines appelle "un courage rare", une recommandation pour de l'avancement et avec ce qu'il reconnaîtra plus tard comme le syndrome de stress post-traumatique. De toutes les morts dont il a été le témoin, celle qui a le plus pesé sur lui s'est produite lors d'un accident d'hélicoptère à Anbar, en décembre 2006. Lui et un ami, le Commandant Joseph T. McCloud, se trouvaient à bord, quand l'appareil tomba dans les eaux agitées sous le barrage d'Haditha. Hoh nagea jusqu'à la rive, y posa ses 40 Kg de matériels et plongea à nouveau pour essayer de sauver McCloud et trois autres qu'il pouvait entendre appeler à l'aide.

C'était un bon nageur, raconte-t-il, mais le temps de les atteindre et "ils avaient coulé".

"Vous ne pouvez pas dormir"

Ce n'est que trois mois mois après être rentré chez lui, dans un appartement à Arlington, que tout lui est revenu de plein fouet. "Toutes les choses que vous entendez sur comment tout ça vous submerge, c'est vrai, ça se passe vraiment comme ça… Vous avez des rêves, vous ne pouvez pas dormir. Vous vous dîtes : "Pourquoi est-ce que j'ai échoué ? Pourquoi est-ce que je n'ai pas sauvé cet homme ? Pourquoi ses enfants doivent-ils grandir sans père ?"

Comme beaucoup de Marines dans les mêmes situations, il n'a pas cherché de l'aide. "La seule chose que j'ai faite," dit Hoh, "a été de picoler à mort."

Ce qui a finalement réussi à le ramener à la réalité, raconte-t-il, fut une émission de télévision, Rescue Me ["Sauvez-moi"] sur la chaîne câblée FX, traitant d'un pompier de New York qui s'est enfoncé dans la "culpabilité du survivant" et dans l'alcoolisme après avoir perdu son meilleur ami après l’ attentat du World Trade Center.

Il commença alors à parler à des amis et à faire des recherches sur le sujet, sur Internet. Il rendit visite à la famille de McCloud et "présenta ses excuses à sa femme… pour n'avoir pas fait assez pour le sauver," même si son côté rationnel savait qu'il avait fait tout son possible.

Hoh représenta l'armée aux funérailles d'un Marine de sa compagnie qui s'était suicidé après son retour d'Irak. "Mon Dieu, j'avais si peur qu'ils soient en colère," dit-il, parlant de la famille de cet homme. "Mais non, ils ne l'étaient pas. Tout ce qu'ils ont fait a été de me dire combien ils aimaient le corps des Marines américains."

"C'est quelque chose que je porterai toute ma vie", dit-il de son expérience en Irak. "Mais c'est aussi quelque chose que j'ai réglé, j'ai fait la paix avec tout ça."

A la fin de l'année dernière, un ami a dit à Hoh que le Département d'Etat offrait des contrats renouvelables d'un an pour des responsables en poste en Afghanistan. C'était une opportunité, pensa-t-il, d'utiliser les compétences en développement acquises à Tikrit, sous une nouvelle administration qui promettait une nouvelle stratégie.

"Chacun dans sa vallée"

Sur les photographies que Hoh a ramenées d'Afghanistan, il apparaît comme un grand jeune homme habillé en civil, avec une barbe taillée avec soin et un gilet de protection immaculé. On le voit avec Eikenberry, l'ambassadeur, lors de visites dans les province de Kunar au Nord et Zabol, au sud. Il se promène avec le gouverneur de Zabol, Mohammed Ashraf Naseri, il s'entretient avec des officiers de l'armée US et est assis à des tables de réunion, chargées de nourriture, avec des dirigeants de tribus afghanes. Sur une photographie prise sur une partie désolée du désert à la frontière pakistanaise, il pose à côté d'un panneau peint à la main en pachtou, indiquant la frontière.

Cette photographie de la frontière fut prise au début de l'été, à son arrivée à Zabol après qu'il eut passé deux mois à travailler en civil au quartier général de la brigade militaire à Jalalabad, à l'est de l'Afghanistan. C'est à Jalalabad que ses doutes ont commencé à prendre forme.

Hoh s’était vu confier la tache de chercher la réponse à une question posée par l’Amiral Mike Mullen, Président de l’Etat-Major interarmées, lors d'une visite au mois d'avril. Mullen voulait savoir pourquoi l'armée US avait opéré pendant des années dans la Vallée de Korengal, un endroit isolé près de la frontière orientale de l'Afghanistan avec le Pakistan où de nombreux Usaméricains ont été tués. Hoh conclut qu'il n'y avait aucune raison valable à ces opérations. Les gens de Korengal ne voulaient pas de leur présence ; l'insurrection semblait n’avoir gagné en force qu’ après l'arrivée des Usaméricains et le combat entre les deux forces s'était achevé dans une impasse sanglante.

Korengal et d’autres autres régions, dit-il, lui ont appris "combien l'insurrection était localisée. Je ne comprenais pas qu'un groupe dans telle vallée n'ait aucun lien avec un groupe d'insurgés à deux kilomètres plus loin. "Des centaines, voire des milliers de groupes dans tout l'Afghanistan, a-t-il fini par conclure,, ont peu de liens idéologiques avec les Talibans mais utilisent leur argent pour combattre les intrus étrangers et maintenir leurs propres bases de pouvoir locales.

"C'était vraiment un choc pour moi", dit-il. "Je pensais qu’ils étaient plus nationalistes que ça. Mais c’est très localiste. J’appellerais ça du valléisme [valley-ism]".

"Un assaut… continu"

Zabol fait partie "des cinq ou six provinces qui sont toujours les plus difficiles et les plus négligées," a indiqué un fonctionnaire du Département d'Etat. Kandahar, la patrie des Talibans, est au sud-ouest et le Pakistan au sud. L'autoroute 1, la liaison principale entre Kandahar et Kaboul et la seule route pavée à Zabol, coupe la province en deux. Cette année, a déclaré ce même fonctionnaire, la sécurité est devenue de plus en plus difficile à assurer.

Au moment où Hoh a rejoint l'équipe de reconstruction de la province (la PRT), dirigée par l'armée US à Qalat, le chef-lieu de Zabold, it-il : "J'avais déjà beaucoup de frustrations. Mais je savais à ce moment-là que la nouvelle administration allait … faire les choses différemment. Alors je me suis dit que j'allais leur donner une autre chance." Il se mit alors à lire tous les documents qu'il put trouver, sur l'histoire ancienne afghane, jusqu'à l'occupation soviétique dans les années 1980, en passant par la domination des Talibans dans les années 1990 et les huit années de l'engagement militaire US.

Frank Ruggiero, le dirigeant régional de la PRT régionale basée à Kandahar, dans le sud, considérait Hoh comme "très compétent" et le nomma au plus haut niveau parmi trois représentants civils US de la province. "J'ai toujours pensé beaucoup de bien de Matt", dit-il lors d'un entretien téléphonique.

Conformément à la politique de l’administration [US] de décentraliser le pouvoir en Afghanistan, Hoh a travaillé à augmenter les capacités politiques et l'influence de Naseri, le gouverneur de la province et d'autres responsables locaux. « D'un point de vue matériel, je ne pense pas que nous ayons réalisé grand chose, » dit-il rétrospectivement, mais « je pense avoir bien représenté notre gouvernement. »

Hoh a rapporté que Naseri lui avait dit qu'au moins 190 groupes locaux d’insurgés combattaient dans cette province largement rurale. « C'était probablement exagéré», dit Hoh, , « mais la vérité est que la majorité sont des résidents locaux qui sont « loyaux à leurs familles, leurs villages et leurs vallées et à leurs soutiens financiers. »

Les doutes de Hoh ont augmenté avec l'élection présidentielle du 20 août en Afghanistan, qui a été marquée par un faible taux de participation et une fraude généralisée. Il conclut sa lettre de démission en écrivant que la guerre « oppose violemment et férocement les Afghans laïques, urbains, éduqués et modernes à des ruraux religieux, illettrés et traditionalistes. C'est ce dernier groupe qui garnit les rangs de l'insurrection pachtoune. »

Avec « une multitude apparemment infinie de groupes locaux », écrit-il, l'insurrection « est alimentée par ce qui est perçu par le peuple pachtoune comme une agression continuelle, durant depuis plusieurs siècles contre la culture, les traditions et la religion des régions pachtounes, menée par des ennemis venant de l'intérieur et de l'extérieur du pays. La présence des USA et de l'OTAN et les opérations menées dans les vallées et les villages pachtounes, tout comme le fait que l'armée afghane et les unités de police sont dirigées et composées de soldats et de policiers non pachtounes, représentent une force d'occupation contre laquelle l'insurrection est justifiée. »

Les familles usaméricaines, écrit-il à la fin de sa lettre, « ont besoin qu’on leur assure à nouveau que leurs morts se sont sacrifiés à une cause digne de leur vie perdue, de l'amour disparu et des rêves non réalisés. Pour ma part, j’ai perdu tout espoir que de telles assurances puissent encore être données».

« A eux de résoudre leur problème »

Ruggiero a déclaré qu'il avait été déconcerté par la démission de Hoh mais il n'a fait aucun effort pour l'en dissuader. « C'est la décision de Matt et je l'honore et la respecte », dit-il. « Je n'étais pas d'accord avec son appréciation mais c'était sa décision. »

Eikenberry a exprimé un respect similaire mais a refusé, par la voix d’un assistant, de discuter « de problèmes personnels individuels . »

Francis J. Ricciardone Jr., l'adjoint d’Eikenberry, a déclaré qu'il avait rencontré Hoh à Kaboul mais qu'il lui avait parlé « confidentiellement. Je le respecte en tant qu'homme réfléchi qui a rendu un service désintéressé à notre pays, et je pense que la plupart des collègues de Matt partageront cette estimation favorable de lui, quelles que soient nos différences de perspectives politiques ou programmatiques. »

Cette semaine, Hoh doit rencontrer Antony Blinken, le conseiller à la Sécurité nationale du vice-Président Biden, à sa demande.

Si les USA devaient rester en Afghanistan, a indiqué Hoh, il conseille d'opérer une réduction des forces de combat.

Il suggère également de fournir plus de soutien au Pakistan, d'améliorer la communication US et ses compétences en propagande pour égaler celles d'Al Qaïda, et d'effectuer plus de pression sur le Président afghan, Hamid Karzai pour assainir la corruption du gouvernement ; toutes ces options étant discutées dans des délibérations à la Maison Blanche.

« Nous voulons avoir une certaine gouvernance là-bas et nous avons des obligations pour éviter un bain de sang, » dit  Hoh. « Mais il faut tracer une limite quelque part et dire que c'est à eux de résoudre leur problème. »


 

 

  • La lettre de démission de Matthew Hoh

Mme l’Ambassadeur Nancy Powell
Directrice Générale des Affaires Etrangères et Directrice des Ressources Humaines
Département d’Etat
2201 C Street NW
Washington, D.C. 20520

10 septembre 2009

Madame l’Ambassadeur,

C’est avec un grand regret et désenchantement que je vous soumets la démission de mes fonctions de responsable politique aux Affaires Etrangères ainsi que du poste de Représentant Civil du gouvernement usaméricain dans la province de Zabol. J’ai passé six de ces dix dernières années au service de notre pays à l’étranger, y compris en tant qu’officier des Marines et comme fonctionnaire civil du ministère de la Défense en Irak dans les vallées de l’Euphrate et du Tigre, en 2004-2005 et 2006-2007. Je n’ai pas accepté cette mission à la légère ou en nourrissant des attentes excessives, ni n’ai cru que ma tâche serait exempte de sacrifice ou de difficultés.

Cependant, au cours de mes cinq mois de service en Afghanistan dans les deux commandements régionaux de l’Est et du Sud, j’ai cessé d’avoir compréhension et confiance dans les objectifs stratégiques de la présence des USA en Afghanistan. J’ai des doutes et des réserves sur notre stratégie actuelle et sur la stratégie future planifiée, mais ma démission est fondée non pas sur le comment nous poursuivons cette guerre, mais sur son pourquoi et ses fins.

Pour l’exprimer simplement : je ne parviens pas à saisir quel est l’intérêt ou la valeur de devoir continuer à déplorer des victimes usaméricaines ou à consacrer des dépenses et des ressources à soutenir le gouvernement afghan dans ce qui est, en vérité, une guerre civile qui dure depuis 35 ans.

Cet automne marque la huitième année des opérations de combats, de gouvernance et de développement menées par les USA en Afghanistan. L’automne prochain, l’occupation usaméricaine aura duré autant que la présence de l’Union soviétique sur le sol afghan. Comme les Soviétiques, nous continuons de sécuriser et de renforcer un État en faillite, tout en encourageant une idéologie et un système de gouvernement qui ni sont ni compris ni voulu par ses habitants.

Si l’histoire de l’Afghanistan est une grande pièce de théâtre, les USA n’y jouent qu’un second rôle, parmi d’autres qui les ont précédés, dans une tragédie qui jette non seulement les tribus, les vallées, les clans, les familles et les villages les uns contre les autres, mais également - et ce au moins depuis la fin du règne du roi Zahir Shah - oppose violemment et férocement les afghans laïques, urbains, éduqués et modernes, à des ruraux religieux, illettrés et traditionalistes.

C’est ce dernier groupe qui garnit les rangs de l’insurrection pachtoune et la soutient. Cette insurrection pachtoune, qui rassemble une multitude apparemment infinie de groupes locaux, est alimentée par ce qui est perçu par le peuple pachtoune comme une agression continuelle, durant depuis plusieurs siècles, contre la culture, les traditions et la religion des régions pachtounes, menée par des ennemis venant de l’intérieur et de l’extérieur du pays. La présence des USA et de l’OTAN et les opérations menées dans les vallées et les villages pachtounes, tout comme l’armée afghane et les unités de police qui sont dirigées et composées de soldats et de policiers non pachtounes, représentent une force d’occupation contre laquelle l’insurrection est justifiée.

Dans les deux régions de l’Est et du Sud, j’ai constaté que la majeure partie de l’insurrection ne combat pas pour le drapeau blanc des talibans, mais plutôt contre la présence de soldats étrangers et contre les impôts levés par le gouvernement non représentatif de Kaboul.

La présence militaire des USA en Afghanistan contribue fortement à légitimer l’insurrection pachtoune et à alimenter le message stratégique qu’elle délivre. De la même façon, notre soutien du gouvernement afghan dans sa forme actuelle continue à accroître la distance entre le gouvernement et le peuple. Les échecs du gouvernement afghan, tout particulièrement lorsqu’on les évalue au prix du sacrifice des vies usaméricaines et des fonds engagés, apparaissent comme une longue liste de métastases :

    • Une corruption flagrante et un enrichissement sans scrupule ;
    • Un président parmi les confidents et principaux conseillers duquel on trouve des barons de la drogue et des criminels de guerre, qui se moquent de nos propres règles de droit et des efforts menés pour lutter contre la drogue ;
    • Un système de dirigeants de provinces et de districts formé d’hommes forts locaux, opportunistes et affairistes, dont l’alliance avec les USA tient uniquement - et est limitée - au montant des contrats de l’USAID et du CERP, et dont les propres intérêts politiques et économiques n’auraient rien à gagner de toute tentative de réconciliation.
    • Le déroulement de l’élection récente, marquée par la fraude et discréditée par la faible participation électorale, qui a créé une énorme victoire pour nos ennemis. Ils revendiquent aujourd’hui le succès d’un boycott populaire et pourront remettre en question face à l’opinion internationale notre soutien militaire, économique et diplomatique à un gouvernement afghan invalidé et illégitime.

Notre soutien à ce type de gouvernement, qui s’accompagne d’une incompréhension de la véritable nature de l’insurrection, me rappelle terriblement notre implication au Sud-Vietnam : nous y avons soutenu un gouvernement impopulaire et corrompu au détriment de notre cohésion nationale, face à une insurrection dont nous avons, de manière arrogante et ignorante, mal interprété le nationalisme, voyant en lui un rival de notre idéologie de guerre froide.

Je crois que nous demandons à nos jeunes hommes et femmes engagés en Afghanistan de donner leur sang et de se sacrifier pour des raisons spécieuses. Menée honnêtement à son terme, la stratégie que nous revendiquons, et qui consiste à sécuriser l’Afghanistan pour empêcher la résurgence ou le regroupement d’Al Qaïda, devrait nous contraindre également à envahir et occuper l’ouest du Pakistan, la Somalie, le Soudan, le Yémen, etc. Notre présence en Afghanistan n’a fait qu’accroître la déstabilisation et renforcer l’insurrection au Pakistan, où nous craignons à juste titre qu’un gouvernement renversé ou affaibli puisse perdre le contrôle des armes nucléaires. Cependant, là encore, si l’on suit la logique de nos objectifs déclarés, nous devrions être présents au Pakistan et non pas en Afghanistan. Plus encore, les attentats du 11 Septembre, comme ceux de Madrid et Londres, ont été conçus et organisés principalement en Europe occidentale. Ce dernier point indique que la menace n’est pas liée à des frontières géographiques ou politiques traditionnelles. Enfin, si nous sommes préoccupés par les États en déliquescence, paralysés par la corruption et la pauvreté, et subissant l’assaut des activités criminelles et des barons de la drogue, alors au-delà de notre assistance militaire et financière à l’Afghanistan, nous devrions également réexaminer notre engagement et notre implication au Mexique.

Huit années de guerre : aucune nation n'a jamais connu d'armée plus dévouée, mieux entraînée, plus expérimentée et plus disciplinée que les forces armées US. Je ne crois pas qu'aucune force militaire n'ait jamais accompli de mission aussi complexe, opaque et sisyphéenne que celle qu'a reçu l'armée US en Afghanistan. L'expertise tactique et la performance de nos soldats de l'armée de terre, de mer, de l'air et des Marines sont inégalables et incontestées. Cependant, il ne s'agit pas ici des théâtres européen et pacifique de la 2ème guerre mondiale, mais plutôt d'une guerre pour laquelle nos hommes et nos  femmes n'ont pas été suffisamment préparés et documentés par nos dirigeants, en uniformes, civils et élus. Nos forces, dévouées et loyales se sont engagées dans un conflit, d'une façon imprécise et imprévue qui s'est transformée en une mésaventure cavalière, politiquement opportune et exagérément optimiste [pollyannaish : en référence au livre d'enfant Pollyanna, NdT]. De la même façon, les USA ont un groupe fidèle et talentueux de civils, autant fonctionnaires du gouvernement US qu’employés de sous-traitants, qui croit en sa mission et se sacrifie pour elle mais qui a été formé de manière inefficace et qui a été dirigé avec des conseils et des intentions plus façonnés par le climat politique de Washington que  par celui des villes, villages, montagnes et vallées d'Afghanistan.

« Nous nous sacrifions pour rien », déclarait un commandant fort talentueux et intelligent, l’un des meilleurs des USA, à tous ses visiteurs, civils ou officiers supérieurs. Nous hypothéquons l’économie de notre nation dans une guerre qui, même au prix d’un engagement accru, restera un match nul pour les années à venir. La réussite et la victoire, quelles qu’elles soient, seront obtenues non pas après des années et après avoir dépensé des milliards supplémentaires, mais après des décennies et des générations. Les USA ne disposent pas d’un budget national suffisant pour remporter une telle victoire.

Je perçois l’émotion qui transparaît dans le ton de cette lettre et vous prie d’excuser tout ce qui peut apparaître comme de la mauvaise humeur. J’espère que vous comprenez la nature de cette guerre et les sacrifices consentis par tant de milliers de familles séparées de leurs proches qui sont déployés pour la défense de notre nation et dont les foyers endurent les fractures, les bouleversements et les cicatrices de déploiements multiples.

Des milliers d’hommes et de femmes sont rentrés chez eux avec des blessures physiques et mentales, dont certaines ne se refermeront jamais ou ne feront que s’aggraver avec le temps. Lorsque reviennent les corps des défunts, on doit pouvoir assurer aux familles que leurs morts se sont sacrifiés à une cause digne de leur vie perdue, de l’amour disparu, et des rêves non réalisés.

Je ne crois plus en confiance que de telles assurances peuvent être données. En conséquence, je présente ma démission.

Veuillez agréer mes sincères salutations,

Matthew P. Hoh 
Représentant civil supérieur
Province de Zabol, Afghanistan

Copie :
M. Frank Ruggiero
Mme Dawn Liberi
M. l'Ambassadeur Anthony Wayne
M. l'Ambassadeur Karl Eikenberry

Source de la traduction de la lettre : http://contreinfo.info/article.php3?id_article=2864 , révisée et complétée par Tlaxcala



Source : Washington Post-U.S. official resigns over Afghan war

Article original publié le 27/10/2009

Sur l’auteure

Isabelle Rousselot et fausto Giudice sont membres de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteure, latraductrice, le réviseur et la source.

URL de cet article sur Tlaxcala :
http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=9433&lg=fr


Samedi 5 Décembre 2009


Commentaires

1.Posté par rachi le 05/12/2009 20:31 | Alerter
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Il en a mis du temps pour comprendre qu'il servait de chair à canon celui-là! Et pourquoi ceux qui l'ont envoyé guerroyer n'envoient jamais leurs propres enfants , pourquoi? Ceux qui partent en Irak ou en Afghanistan devraient se poser la question.

2.Posté par la truie qui file le 06/12/2009 09:45 | Alerter
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Il a mis du temps pour se rendre compte de l'inutilité de son engagement , maintenant il devrai ainsi que que tous ses amis mediter sur l'utilisation effective de celui-ci .

Des bons soldats, une vaste organisation stratégique militaire qui travaille sans s'en rendre compte pour l'industrie militaire , l'appauvrissement de ses concitoyens comme ceux des pays participants ou engagés ou victimes et surtout une minorité de bandits qui jouent aux quatres coins et dans leur pseudo camps respectifs .

Tous des gangsters à commencer par les petits chefs locaux qui sont tres satisfaits d'etre des barons de guerre . Car les conflits c'est aussi leur business .

La liberté pour leurs vallée ? la liberté de cultiver du pavot et d'etre payé en pieces d'or qu'ils ne partagent pas avec la population sous pretexte d'acheter plus d'armes pour defendre cette drole de liberte de cultiver du poison !

S'ils elevaient des animaux comme leurs ancetres ils ne pourraient à peine acheter un fusils et c'est bien pour cela que les vallées de leurs pays ont ete envahie ....par des champs de pavot et des gardes armés , sous pretexte de "liberté" !!!!!!!!!!!!

Elle est ou leur liberté ? Il l'ont tous perdu en perdant leur nature profonde et une manière simple de vivre !

En fait il a beaucoup de points communs entre les chefs de guerre taliban et la mafia des banques ou multinationales car il veulent tous le pouvoir matériel à n'importe quel prix et surtout au depend de toute population qui est " aux ordres" .

Le vrai probleme c'est l es imbéciles de toutes les factions comme lui qui croient defendre l'ideal qu'on leur a inculqué et qu'elle soit d'extremisme religieux ou du capitalisme libéral .

Tous ces dogmes matérialistes ou faussement religieux sont autant de fléaux !

3.Posté par yenamarre le 06/12/2009 21:40 | Alerter
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on a marre de ces élites satanistes qui effectuent leurs sacrifices rituels sous forme de guerre, autrefois au moins ils assumaient ouvertement le fait d'être de sales criminles, alors qu 'aujourd'hui, ils sacrifient tjrs a satan, mais racontent que c'est au nom de la "paix" et autre conneries nauséabondes!
la vérité c'est que l afganistan regorge de came et que ces néo-mayas sacrificateurs d'humains pensent en profiter encore longtemps...

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