Géopolitique et stratégie

L'espace post-soviétique n'est pas d'un seul tenant


Le rétablissement de l'unité canonique de l'Eglise orthodoxe russe et de l'Eglise hors frontières ainsi que le sommet Russie-UE de Samara ont effacé tous les autres événements de la semaine passée. L'un d'entre eux donne pourtant beaucoup à réfléchir. Aussi bien sur l'histoire récente que sur l'état des cerveaux en Russie et sur le développement de la politique extérieure russe.


Dmitri Choucharine
Mercredi 23 Mai 2007

Dmitri Choucharine



Il s'agit de la réforme politique au Kazakhstan, qui revêt un double caractère. D'un côté, la république présidentielle devient présidentielle et parlementaire. De l'autre, Noursoultan Nazarbaev, chef de l'Etat kazakh en exercice, s'assure la présidence à vie. On a déjà vu cela. Pas besoin d'aller chercher dans la lointaine Afrique. La Constitution de la Yougoslavie socialiste avait fait une exception personnelle de ce type pour le maréchal Tito.

Il ne faudrait surtout pas, bien entendu, prédire au Kazakhstan le même modèle de développement que celui réalisé en Yougoslavie après le décès de Tito. Les pays sont différents, les cultures politiques aussi, tout est différent. Comme tout est différent dans l'évolution politique des anciennes républiques de l'Union Soviétique.

La réforme au Kazakhstan fournit un bon prétexte pour s'interroger sur la manière dont les nouveaux Etats de l'Eurasie se sont développés, ces quinze dernières années. On s'aperçoit que les différences sont énormes entre les modèles nationaux de construction étatique, politique et sociale. Même dans le cadre d'une même aire historique et géographique, il est impossible de trouver des ressemblances. Trois Etats très différents existent en Transcaucasie : le régime familial des Aliev n'a rien de commun avec la Géorgie qui, à son tour, n'est en rien semblable à l'Arménie. Le libéralisme kirghize n'est pas comparable aux règles de Karimov en Ouzbékistan. L'autoritarisme éclairé de Nazarbaev se distingue fondamentalement de l'héritage du turkmène-bachi. En dépit de leur volonté d'unification européenne, les pays Baltes ont des façons très différentes d'aborder "la question russe".

Les discours sur la possibilité de sauver l'Union Soviétique à condition de réunir les trois peuples slaves orientaux au sein d'un même Etat paraissent maintenant totalement ineptes. L'Ukraine suit une voie difficile : tout en préservant les principes démocratiques de l'édification étatique et sociale, subissant des crises politiques en chaîne, une nation ukrainienne est en train de se former en surmontant les différences historiques entre les diverses parties du pays. Le régime de Loukachenko est en adéquation avec l'état présent de la nation biélorusse.

Nous voilà arrivés à l'essentiel. Et la Russie ? Il existe, dans le lexique politique, le cliché du "défi historique". Ou encore du "défi de l'époque". Comme tous les clichés, on en use quand on a rien à dire mais qu'on a envie de parler. Ou, au contraire, quand on n'en a pas du tout envie mais qu'il faut parler quand même. Dans tous les cas, le contenu de ces défis n'est pas déchiffré parce personne ne le connaît.

La diversité politique que l'on observe dans l'espace post soviétique constitue justement le contenu concret du défi historique réel. Auquel la Russie se contente pour l'instant de répondre par des clichés vides sur "la catastrophe géopolitique" et "la tragédie historique".

Mais, permettez, de quelle catastrophe s'agit-il si elle a révélé les immenses différences culturelles et de civilisation entre des peuples faisant précédemment partie d'un même Etat ? Ce serait plutôt le contraire : c'est leur regroupement qui a été catastrophique et c'est leur sort au sein de l'Union Soviétique qui a été tragique. J'ajouterai, à l'intention de ceux qui pleurent éternellement sur le sort des Russes : cela concerne tous les peuples, y compris le peuple russe. Si les Russes avaient une mission impériale dans l'ex URSS, elle se résumait ainsi : je n'ai pas de vie et je ne laisse pas les autres vivre. Est-ce tragique de perdre une telle mission ?

Pour beaucoup, c'est réellement une tragédie. Personnellement, je n'y vois ni catastrophe, ni tragédie. Mais la politique que mène la Russie dans l'espace post soviétique m'inquiète… D'ailleurs, certains diront qu'elle est totalement absente. Or l'absence de politique est un cas fréquent de politique. Je n'ai pas d'autres mots pour qualifier certaines actions (ou inactions) et propos.

Donc, cette politique est totalement détachée de la connaissance et de la compréhension de ce qui se passe chez nos voisins les plus proches. Elle se compose de deux éléments. Le premier, ce sont des actions de propagande à usage interne. La deuxième concerne tout ce qui a trait au complexe pétrogazier. Ces deux éléments sont naturellement liés entre eux. Les guerres du gaz avec l'Ukraine et la Biélorussie n'ont pas renforcé les positions de la Russie dans ces pays et ne lui ont apporté aucun avantage économique important. Leur mise en scène de propagande a, par contre, état puissante.

Mais toutes ces actions – qu'il s'agisse de la propagande ou du transport de l'énergie – reposent sur la même base : l'idée que la souveraineté des Etats faisant autrefois partie de l'URSS n'est pas tout à fait pleine et entière. Une sorte de "doctrine Brejnev-2". Ou, plus exactement, une "doctrine Brejnev light", parce que la composante de force y est absente et qu'elle ne repose pas sur la formation de "cinquièmes colonnes" en quelque sorte, c'est-à-dire de groupes de pouvoir prorusses dans les pays voisins.

C'est une tâche ardue du fait de la diversité des cultures politiques des pays de la CEI et des Etats baltes. En outre, la souveraineté de ces derniers est plus que pleine et entière dans la mesure où toute confrontation avec l'un d'entre eux signifie une confrontation avec l'Union européenne. Dans les relations avec les pays de l'Europe également, on mise aussi sur l'établissement de relations personnelles avec des hommes politiques concrets et, en partie, avec des représentants de grandes entreprises. Les objectifs tactiques sont ou non remplis : si le Premier ministre estonien Andrus Ansip n'a pas voulu recevoir Gerhard Schröder, c'est comme ça, on n'y peut rien. Pour ce qui est des pays de la CEI, la succession des figures politiques est plus rapide et leur état d'esprit plus fluctuant. On n'aurait pas le culot, aujourd'hui, de prétendre que Victor Yanoukovitch est un homme d'Etat favorable à Moscou. Et la situation politique en Ukraine ne peut en aucune façon être évaluée à l'aune de la Russie. Tout y est différent.

La politique ukrainienne de Moscou a longtemps reposé sur le principe "l'Ukraine, c'est la Russie". Et les autres ex républiques soviétiques sont elles aussi considérées comme étant "un peu la Russie". Mais aucune d'entre elles ne ressemble plus à personne.

Et chacune d'entre elles continue de garder des liens réels, économiques, culturels et humains avec la Russie. Un partenariat économique existe et se développe aux niveaux les plus divers avec chacune d'entre elles, l'espace post soviétique n'est pas cimenté d'une seule pièce. C'est pourquoi une nouvelle connaissance de la diversité de vie des nos voisins est en train de s'acquérir. Sauf au niveau des médias, des discours des politologues et de la communication des hommes du pouvoir. L'intégration peut se présenter sous diverses formes.

RIA Novosti


Mercredi 23 Mai 2007

Géopolitique et stratégie | Diplomatie et relation internationale

Publicité

Brèves



Commentaires