Société

L'enfance laissée pour compte



Le 24 janvier les membres du gouvernement conduits par le premier vice-Premier ministre, Dmitri Medvedev, ont présenté devant les députés le bilan de la première année de réalisation des projets nationaux concernant l'éducation, la santé, le logement et l'agriculture. Au fond, on trouve derrière ces projets, une mission capitale : sortir le pays de l'impasse démographique, doper la natalité. Pour inciter les Russes à "croître et multiplier", l'Etat a institué, à partir de 2007, une prime de naissance à partir du deuxième enfant qui se monte à 10 000 dollars et qui peut être dépensée pour le logement, l'éducation ou la pension de retraite de la mère.


Olga Sobolevskaïa
Jeudi 1 Février 2007

Olga Sobolevskaïa, RIA Novosti






Cependant, cette mesure ne réglera pas le problème aussi rapidement qu'on le voudrait : l'environnement, les conditions normales de vie ont été pour une bonne part détruits en Russie.



Dans de nombreuses villes les enfants n'ont plus d'espaces à eux : les aires de jeux sont soit dans un état déplorable, soit ont totalement disparu, soit sont squattées par les SDF ou des ados-alcoolos. C'est là aussi que l'on promène les chiens sans muselière. Dans les rues, les mères et leurs enfants ne sont pas plus à l'abri : les automobilistes garent leurs 4x4 sur les trottoirs quand ils ne les prennent pas pour des autodromes lorsqu'ils sont pressés. Par-dessus le marché ils klaxonnent furieusement lorsque les passants se montrent par trop nonchalants. "Chaque jour de 3 à 4 enfants trouvent la mort dans des accidents de la circulation, de 50 à 60 sont blessés, explique Viktor Kirianov, chef du Département de la sécurité routière du ministère de l'Intérieur.



Le culte du commerce impose ses lois, aussi n'est-il par rare que même des magasins spécialisés proposent des aliments pour bébés périmés. Même dans les jardins d'enfants, où les contrôles devraient être des plus stricts, sont confrontés à des cas d'intoxication collective.



Le chiffre d'affaires réalisé sur le marché des articles et services pour enfants se monte à 7,5 milliards de dollars. Sa croissance annuelle est de l'ordre de 20-25 %. Cependant, les chiffres ne disent pas tout, loin s'en faut. Le trousseau d'un nouveau-né - landau, lit, layette, baignoire, premiers jouets et produits d'hygiène sans compter les frais d'accouchement - revient aujourd'hui à plusieurs milliers de dollars. Dans les magasins "glamour" - de plus en plus nombreux dans les grandes villes - on en a pour 10 000 dollars et plus. Qui plus est, vous payez la marque pour avoir, bien souvent, une poussette tout aussi lourde et des jouets tout aussi quelconques et horribles.



Le président de la Douma, Boris Gryzlov, a récemment souligné qu'il fallait "au plus vite accroître la construction de jardins d'enfants. Depuis les années 1990, leur nombre est tombé de 88 000 à 46 000. Actuellement près d'un million d'enfants sont sur des listes d'attente". Les parents inscrivent leurs enfants quasiment dès la naissance. "L'ancien système d'éducation préscolaire soit n'existe plus; soit coûte les yeux de la tête", note Olga Makhovskaïa, de l'Institut de psychologie relevant de l'Académie des sciences. Or, la famille n'était pas prête à assumer tout le poids de l'éducation. De nos jours les parents et les grand-mères sont contraints de beaucoup travailler. Les assistantes maternelles recrutées par agence réclament un salaire de 500 dollars sans garantie de la qualité des soins accordés à l'enfant.



Pour le moindre examen, les centres de pédiatrie exigent d'être payés tandis que les médecins vendent les médicaments. Emprunter les transports en commun avec un landau relève de l'exploit. Quant aux taxis, ils refusent de prendre les mères avec un enfant en bas âge car, depuis le début de l'année, les voitures doivent être équipées de sièges enfants. Pour les contrevenants, ce sera l'amende. "Alors, ce siège, c'est moi qui vais le payer de ma poche ? m'a dit un chauffeur de taxi. Et puis ce sera un adulte de moins dans l'habitacle. Et si j'enfreins la loi, qui me remboursera l'amende ?



Les magasins dans lesquels on peut entrer avec une poussette sont très rares. Dans le même temps les "coins enfants" sont quasiment inexistants dans les centres commerciaux ordinaires. Evidemment des centres récréatifs, des cafés, des clubs, des studios et même des fitness pour enfants ont ouvert leurs portes, les sections sportives se multiplient, mais ils ne sont pas, loin de là, à la portée de toutes les bourses. En attendant, le président du Conseil de la Fédération, Sergueï Mironov, a récemment déclaré que "si le pays a effectivement besoin de davantage d'enfants, il faut aussi que ceux-ci puissent connaître un développement moral et physique sain". Ce qui signifie que le gouvernement doit se soucier de tous les groupes sociaux.



En 2006, douze films pour enfants sont sortis en Russie, néanmoins les personnages étrangers prédominent toujours sur les écrans et très souvent dans des rôles insipides ou repoussants. Cela aussi a une incidence directe sur l'éducation de nos enfants.



Pour sortir de cette situation démographique très complexe, il convient probablement de prêter l'oreille aux spécialistes. "Toute l'histoire de l'enrichissement, c'est celle de la baisse de la natalité", dit Anatoli Vichnevski, directeur du Centre de démographie et d'écologie de l'homme de l'Institut de planification économique. Selon lui, il est urgent de modifier "tout le système des valeurs, de faire en sorte que les enfants soient plus importants que le bagage universitaire, le nouveau logement et les voyages à l'étranger".



A Moscou, 2007 a été proclamé année de l'enfant. On peut espérer que la capitale se dotera de davantage de clubs sportifs, d'écoles de musique, de clubs et de jardins d'enfants. Les allocations pour enfants et les prestations médicamenteuses pour les familles nombreuses ont été relevées. Les maternités sont modernisées. Les allocations familiales fédérales ont augmenté elles aussi.



Mais cela ne réglera pas le problème d'un environnement confortable pour les enfants. "Aujourd'hui les parents comprennent qu'ils ne sont pas en mesure de donner à un grand nombre d'enfants l'instruction et la vie qu'ils souhaiteraient donner", dit Anatoli Vichnevski. Quant à Sergueï Zakharov, directeur de l'Institut d'études internationales de la famille, il cite en exemple la Suède où "l'Etat consacre l'essentiel des biens à l'enfant: jardins d'enfants bon marché et de qualité, éducation accessible, sans parler d'un minimum de biens matériels".



Il faut créer pour les enfants (moins de 20 de la population) un climat social particulier, soulignent les sociologues. Il est grand temps que la société se soucie des faibles au nom de sa propre invulnérabilité.



Jeudi 1 Février 2007

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