Politique Nationale/Internationale

L'élection présidentielle au Brésil: Irréalité du lulisme



Gianluca Bifolchi
Samedi 7 Octobre 2006

Caricature de Lula par Turcios, graphiste colombien vivant à Alcalá de Henares (Espagne). Elle a été primée au 33ème Salon international de l'Humour de Piracicaba (Brésil) en 2006.
Caricature de Lula par Turcios, graphiste colombien vivant à Alcalá de Henares (Espagne). Elle a été primée au 33ème Salon international de l'Humour de Piracicaba (Brésil) en 2006.



Gianluca Bifolchi

Traduit par Marcel Charbonnier et révisé par Fausto Giudice

Les pronostics donnant vainqueur dès le premier tour Luiz Inácio Lula da
Silva aux élections présidentielles brésiliennes de dimanche passé ont été
démentis par le verdict des urnes. Le président sortant a dû se contenter de
48,91% des suffrages, ratant les 51% nécessaire pour être élu dès le premier
tour. Il faudra donc procéder à un deuxième tour de scrutin de ballottage
dimanche 29 octobre, qui opposera Lula et le social-démocrate Geraldo Alkmin
[attention : « social-démocrate », au Brésil, cela qualifie la droite pure
et dure !]. Les commentateurs semblent unanimes dans leur explication de cet
insuccès partiel au moyen de deux facteurs. En premier lieu, l'arrestation,
en pleine campagne électorale, de certains membres du Parti des Travailleurs
[PT]surpris à rassembler des dossiers diffamatoires contre l'opposition, ce
qui a contribué à cristalliser une image déjà fort compromise du parti de
Lula, qui n'est pas novice en matière de scandales. Et, en second lieu, l'
hémorragie des votes de gauche au profit de l'ex-ministre de l'Éducation
nationale Cristovam Buarque (2,68%), mais aussi et surtout de l'astre
naissant de la gauche brésilienne, Heloisa Helena Lima (6,85%), pour
laquelle se sont mobilisés trois cent cinquante intellectuels américains et
européens, dont Ken Loach et Noam Chomsky. Tant Buarque qu'Helena sont issus
du PT : ils en ont été exclus en décembre 2003 pour s'être opposés à la
réforme de la Sécurité sociale ainsi qu'à d'autres mesures anti-populaires.
Un appel international, signé par plus de mille intellectuels, invitant Lula
à établir le dialogue, était resté sans suite.

A ce stade, il est quasi certain que Lula l'emportera au deuxième tour,
étant donné que les voix de la gauche se reporteront sur son nom, «
regagnant le bercail », ou, à tout le moins, n'iront pas se perdre sur celui
du candidat de la droite, qui a donc déjà fait le plein de ses voix. On se
retrouve donc avec la même situation de blocage qui avait fait que les
contempteurs internes les plus âpres du premier mandat de Lula, le Mouvement des Sans Terre [MST] avait annoncé à l'époque son soutien au Président
sortant en raison de l'absence d'alternatives crédibles du point de vue du
nombre des voix. Aujourd'hui, on fait circuler des documents d'engagements
politiques, sur une durée de quatre années à venir, à installer sur un lopin
de terre un million de personnes, à renforcer l'agriculture familiale ou l'
agriculture à petite échelle, à mettre des limites aux grandes entreprises
agricoles et aux manipulations des taux d'intérêts que connaît ce secteur.
Mais en réalité, personne n'attend plus rien de Lula : les quatre prochaines
années lui appartiennent, et si le Brésil doit avoir une quelconque
alternative (cette alternative qu'en théorie, Lula aurait dû incarner),
cette alternative est entièrement à construire à partir de zéro, et
en-dehors du PT.

Mais comment se fait-il que cette perte de crédit électoral ne représente
pas vraiment un problème, pour Lula ? Comment peut-il envisager en toute
quiétude son prochain mandat, bien que le gouffre entre les espoirs qu'il a
suscités et la réalité de sa gouvernance soit aussi béant et dramatique ?
Essayons de l'explorer, ce gouffre, en jetant un coup d'oeil à la réalité du
Brésil dans laquelle l'aura jusqu'ici inentamée dont jouit le président de
la république semble être un destin totalement indifférent aux désillusions
semées et aux chiffres préoccupants abandonnés au long du chemin.

Sous sa houlette, l'économie brésilienne s'en est plutôt bien tirée. Le
risque pays, sous sa gestion, est passé de 1 440 points à seulement 230
points ; le salaire minimum a augmenté de 32% et 900 000 emplois ont été
créés. Il s'agit là d'un tableau macroéconomique classique signifiant un
succès. De plus, onze million de familles déshéritées ont reçu de nouvelles
allocations de l'État. On n'a pas assisté, dans ce pays, à une dégradation
de la situation sociale. En politique étrangère, al conduite de Lula est
globalement cohérente avec le virage à gauche constaté ces dernières années
en Amérique latine, et qui s'est traduite notamment par une forte
intégration régionale, contre les intérêts usaméricains [d'ailleurs, Chavez
a publiquement exprimé son soutien à Lula]. Mis à part quelques tensions
avec la Bolivie, après la décision prise par Evo Morales de nationaliser le
secteur des hydrocarbures, ce qui a représenté un coup dur pour Petrobrás,
la compagnie pétrolière brésilienne, laquelle s'approvisionne principalement
dans le pays andin, Lula a soutenu sans barguigner le processus d'
intégration régionale MERCOSUR, contre le projet ALCA soutenu par les
USA. Alors, pourquoi, ces critiques ?

Dans une interview publiée par la revue Época, Lula dit : « Jamais les
riches n'ont gagné autant d'argent qu'avec le révolutionnaire Lula. En
revanche, personne ne m'invite jamais à prendre le café, sinon pour me
demander quelque chose en échange. » Cet amer constat est dû au fait que si
les éloges incessants adressés par Lula à la grande bourgeoisie brésilienne
et au capital transnational lui ont acquis la sympathie du FMI, il ne s'agit
en réalité que d'actes d'un amour à sens unique, en ce qui concerne la
réalité de son pays. Peu importe que Lula soit sapé aujourd'hui par les
stylistes les plus renommés du pays ; aux yeux de beaucoup de gens
(peut-être devrait-on dire aux yeux des quelques personnes qui comptent
vraiment), il est encore cet ancien tourneur de Caetes, une petite ville de
l'État déshérité du Pernambuc. Le Brésil est le pays qui connaît les
inégalités sociales les plus importantes au monde, seule la Sierra Leone le
coiffe au poteau. Une poignée de latifundiaires [2,8%] possèdent plus de 56%
des terrains agricoles, et 50% des petits propriétaires disposent d'à peine
2,5% des terres, bien qu'ils représentent les deux tiers de la population
rurale. Un % des exploitations agricoles occupent 45% des terres
cultivables. Certains latifundiaires possèdent des fermes plus vastes que la
Belgique ; ce sont de véritables États dans l'État ! Les modestes
allocations de terres auxquelles le gouvernement Lula a procédées (en
contrevenant à ses promesses les plus solennelles de 2002) concernent pour
la plupart la frontière agricole : il ne s'agit pas d'expropriations de
terres agricoles non-cultivées, mais d'espaces conquis en repoussant la
forêt (principalement amazonienne), avec de graves atteintes à l'
environnement.

Dans cette situation de profondes inégalités, les hiérarchies se sont
tellement consolidées qu'aucun avantage, aussi important soit-il, glissé par
Lula dans la poche des possédants n'est en mesure de faire oublier ses
origines modestes [il n'est toujours pas invité à prendre le café dans les
salons de la haute bourgeoisie.], en revanche, certaines des données
considérées « positives » de sa gestion, comme la réduction de la pauvreté
[passée de 34,34% à 33,57%] ou encore la réduction de la pauvreté extrême
[passée de 26,23% à 25,08%] sont des chiffres ridicules, confrontées à la
plaie de l'injustice sociale dans son pays.

L'approche fondamentale qu'a Lula des problèmes du pays est faite d'une
combinaison de libéralisme et de populisme. Les couches salariées des
secteurs agricole et industriel n'ont pratiquement pas vu leur situation s'
améliorer. Des politiques de développement économique et social susceptibles
de peser sur le déficit public sont repoussées par Lula au motif qu'elles
seraient « démagogiques et irresponsables ». En même temps, des familles qui
survivent dans une situation d'extrême pauvreté reçoivent des secours sous
forme d'aliments et d'autres produits de première nécessité encensent le
lulisme, y voyant une bénédiction divine. En effet, la faveur dont jouit
Lula auprès des couches les plus misérables de la population est encore
importante, particulièrement dans le Nord-Est du pays, d'où il est
originaire. Dans sa campagne électorale, dans ces régions, il a affiché un
visage rajeuni d'une dizaine d'années grâce à des injections de botox et de
rétinoïdes [pratiquées par la dermatologue de son épouse] afin de donner de
la tonicité aux joues et de resserrer les pores. Il a tenu à se présenter
sous son meilleur jours à sa base électorale, laquelle, avant même de voter
pour lui, vote pour le mythe de l'ex-tourneur arrivé là où personne n'aurait
pu imaginer qu'il arriverait un jour.

Le sociologue Francisco « Chico » de Oliveira, qui a quitté lui aussi le PT
en 2003, voit dans tout ceci le triomphe de la banalisation de la politique
et de la dépolitisation. Lula (comme, du reste, son rival Alkmin) n'a pas de
programme électoral, et son programme personnel (car il en a un.), il le
tient bien caché, car il lui ferait perdre les voies des couches citadines,
lesquelles sont plus politisées. Le programme de Lula, c'est ni plus ni
moins le continuisme, qui, dans la fragile expérience démocratique du
Brésil, est toujours une carte maîtresse. « Au Brésil, un gouvernement perd
difficilement les élections. Rester au pouvoir représente 50 % du problème.
Nous avons une tradition très personnaliste, très présidentialiste. » Ce n'
est pas un hasard, si le score de 6,85% des voix enregistré par Heloisa
Helena sur un programme de profondes réformes sociales a été favorablement
accueilli, en particulier par les associations intellectuelles du pays.

En revanche, ceux qui ne définiraient en aucun cas de populiste et
dépolitisé le vote Lula relevé dans les couches de la population les plus
misérables, ce sont les théologiens de la libération Leonardo Boff et Frei
Betto, qui continuent à soutenir le Président Lula précisément pour cette
raison. Il ne s'agit nullement d'un appui inconditionnel. Les tirs contre l'
administration, contre les scandales et contre la trahison des promesses
électorales ont été ajustés et sévères. A propos des arrestations récentes
de membres du PT sur des dossiers ficelés de fil blanc, Boff fait le
commentaire suivant : « Ce scandale a pour principale conséquence que le
nouveau gouvernement pâtira dès le début d'une crédibilité entamée et d'une
tache éthique. Pire encore : il encourage l'élite dominante - conservatrice
et libérale - à se resserrer autour de ses intérêts privés, tant économiques
que sociaux, en tournant le dos à l'intérêt collectif. »

Mais Leonardo Boff fait encore le distinguo entre ces scandales et la
signification profonde du lulisme, qui, à ses yeux, représente encore une
expérience positive : « Ce fait représente un pas en arrière dans notre
démocratie, laquelle était en train de progresser à grands pas dans la ligne
républicaine, c'est-à-dire dans la direction des politiques publiques et de
l'intégration sociale de nouveaux sujets historiques jusqu'ici maintenus à l
'écart ». Sur le mandat échu, Frei Betto dit : « Peu importe que les indices
de croissance du pays se soient améliorés et qu'importe si les statistique
semblent meilleures ? Ce qui importe, c'est le développement durable. C'est
vérifier dans quelle mesure il y a eu progrès dans la qualité de vie des
gens, sans que pour autant le pays se soit endetté ou qu'il ait perdu sa
souveraineté ». Mais Frei Betto n'arrive pas à remettre en cause son soutien
à Lula. Evoquant le problème des promesses électorales non-tenus et de la
désaffection du mandat démocratique constaté chez les élus, il déclare :

« Comment intervenir sur la puissance publique ? Par l'intermédiaire de la
société civile. Le Gouvernement est comme un fayot : il ne cuit bien qu'en
cocotte minute, c'est-à-dire : sous pression. De là découle la nécessité de
renforcer les mouvements sociaux. Seule une société organisée a la force
nécessaire pour agir sur les rouages de l'État ». Mais dans quelle mesure
est-il possible de faire aujourd'hui ce qui n'a pas réussi après la grande
victoire de 2002, arrachée précisément grâce à la grande mobilisation
sociale en faveur de Lula ? C'est toujours Chico de Oliveira qui s'exprime,
et qui ne le croit guère possible : « Mis à part le Mouvement des
travailleurs agricoles Sans Terre [MST], les mouvements sociaux ont
pratiquement disparu de la réalité nationale. Lula a séquestré les
mouvements sociaux, en leur soufflant l'initiative. C'est là le principal
dégât de la politique de Lula ». Et on peut ajouter que c'est également le
principal point de friction entre le thème des exclus, cher à la théologie
de la libération, et une gauche en quête de voies de sortie du lulisme.

Des slogans tels « Défenseur des pauvres jusqu'à la mort, marxiste : jamais
! », lancés par Lula pour répondre à la perplexité des milieux les plus
radicaux du PT devant ses embrassades avec George W. Bush et la tiédeur des
rapports avec l'Argentin Nèstor Kirchner et le vénézuélien Chávez, détonnent
encore plus à l'intérieur d'une gauche brésilienne dont l'engagement contre
la dictature fit passer au second plan les divergences de nature théorique
et idéologique. Les années postérieures au coup d'État de 1964, et en
particulier les années du « miracle brésilien » (1969 - 1973) connurent une
forte croissance économique qui atteint les 13% et n'est jamais descendue
au-dessous des 7%, dans une longue vague qui se poursuivit jusqu'en 1982.

Parmi les facteurs de ce miracle, nous relèverons une hyper-exploitation du
travail et l'endettement extérieur, qui amenèrent l'opposition démocratique
et la dictature à développer un front réformiste national dont les éléments
léninistes, trotskistes ou maoïstes nouaient des alliances avec la gauche
chrétienne et le nouveau syndicalisme né de la côte de la dictature, et
finissant par évoluer en un parti socialiste national fort de 900 000
adhérents et à un statut démocratique. Le PT est donc, on le voit, la
résultante du « succès économique » de la dictature. Avec le retour de la
démocratie et les premiers succès électoraux dans les différents États et
villes, le caractère idéologiquement éclectique du PT commença à émerger, et
les contradictions tournaient autour d'une « morale duplice », expliquant
que les flammes de l'intense débat se déroulant à l'intérieur du parti ne
léchaient jamais, ou presque jamais la réalité quotidienne des
administrations régionales et nationales, dans la meilleure des hypothèses
marquées au coin d'un pragmatisme prudent.

A cet égard, le cas de la ville de San Paulo est très significatif : sa
section du PT n'a jamais tenté de développer les institutions de la
démocratie participative - un des traits les plus profonds de son identité
progressiste - parce que la ville était [décrétée] « trop conservatrice »,
en présupposant, à l'évidence, que les virages à gauche soit se produisent
tout seuls, soit ne se produisent pas du tout. Et que, quand ils s'en
produit, il suffit de savoir en profiter !

Avec la présidence de Lula, on est dans le goulot de la bouteille : il est
de plus en plus évident que le PT est un des deux pôles (avec les
socio-démocrates du PSDE) d'un capitalisme moderne qui n'a nulle intention
de pallier les raisons structurales de la très profonde inégalité sociale du
Brésil. Mais dans un sous-continent latino-américain qui - de l'Argentine à
l'Équateur et à la Bolivie, pour ne pas dire au Venezuela - refuse avec de
plus en plus d'insistance ce faux dualisme, combien de temps le lulisme
va-t-il encore durer ?






Canisciolti

Gianluca Bifolchi est membre de Tlaxcala

Traduit de l'italien par Marcel Charbonnier et révisé par Fausto Giudice, membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique (www.tlaxcala.es). Cette traduction est en Copyleft : elle est libre de reproduction, à condition d'en respecter l'intégrité et d'en mentionner sources et auteurs.



Samedi 7 Octobre 2006

VIDEOS | Politique Nationale/Internationale | Propagande médiatique, politique, idéologique | Société | Histoire et repères | Conflits et guerres actuelles | Néolibéralisme et conséquences

Publicité

Brèves



Commentaires