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L’autonomie zapatiste, modèle exportable ?


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« Nous décidons nous-mêmes comment vivre. Nous ne voulons pas dépendre de mauvais gouvernements qui ne cherchent que leur propre bénéfice. C’est ça l’autonomie. » C’est en des termes simples, à l’image de ceux de Jesús, membre du « Conseil de bon gouvernement » zapatiste de La Realidad, au Chiapas, que les 232 élus des municipalités révolutionnaires sont venus présenter leur travail de construction d’un « autre monde » anticapitaliste, lors de la Rencontre « intergalactique » entre les zapatistes et les « peuples du monde », qui s’est tenue du 30 décembre au 2 janvier dans le village chiapanèque d’Oventik. Une grande première ! Cette fois, pas d’intellectuels ni de leaders pour parler au nom du peuple zapatiste, mais les élus directs des communautés indigènes, ne disposant généralement que d’une scolarisation de base, et ne maîtrisant pas l’espagnol. Pas non plus de grands discours théoriques, mais le récit de la pratique au quotidien d’une « autre politique », une « autre économie », une « autre éducation », etc.

par Christophe Koessler


Christophe Koessler
Vendredi 23 Mars 2007

L’autonomie zapatiste, modèle exportable ?
« Intergalactique » - quelque mille étrangers se sont rendus dans le Chiapas - la rencontre démontre aussi la volonté de renforcer les liens internationaux des zapatistes, quelque peu émoussés suite au long silence entre 2001 et 2005, période durant laquelle le mouvement s’est consacré à la construction d’autonomies politiques locales, intitulées Caracoles (escargots), ou « Conseils de bon gouvernement » (Juntas de buen gobierno), sous l’oeil désapprobateur des autorités étatiques et fédérales.

« Nada fácil »

« Construire des gouvernements locaux qui proposent sans imposer n’a pas été facile. Il n’y a pas de manuel », reconnaît le commandant Bruce Lee, initiant la table de discussion sur l’autonomie, en compagnie de treize élus, tous cagoulés. Pourtant, petit à petit, la méthode s’est imposée, explique Abraham, conseiller municipal d’Oventik : « Dans chaque village et municipalité sont convoquées des assemblées populaires pour élire les représentants, sans passer par les partis politiques. Les élus ne reçoivent pas de salaire et gèrent la collectivité selon les us et coutumes de la communauté. » Des principes de base y ont été ajoutés, rappelle Roel, de La Realidad : « Commander en obéissant, représenter et non profiter, servir et non pas se servir, descendre et non pas monter [dans l’échelle sociale ndlr]. » Plusieurs mécanismes ont été adoptés pour prévenir la concentration du pouvoir : le mandat ne dure que trois ans et n’est pas renouvelable. L’élu peut aussi être destitué s’il ne répond pas aux attentes. Enfin, une commission de vigilance est nommée pour examiner le travail des représentants.

Question justice, il n’y pas de séparation des pouvoirs. C’est le Conseil de gouvernement qui auditionne les parties et tranche : « Mais il n’y a pas de peine de prison, sauf pour les crimes comme le meurtre ou le viol, et pas toujours. Nous cherchons avant tout la réhabilitation à travers des peines de travail. Lorsqu’on ne peut réparer l’acte, comme dans le cas d’un viol, nous demandons à la victime ce qui lui conviendrait, une compensation financière ou un service au sein de la collectivité, on cherche le moyen de vivre avec la situation passée », explique Beto, élu du Caracol « coeur de l’arc en ciel de l’espérance » [sic !] à Morélia.

La terre, clé de l’autonomie

Comme en témoignent les différents intervenants venus de l’extérieur, l’idée zapatiste de construire progressivement l’autonomie au sein du système séduit. Comme à Los Angeles, où Gerardo Gomez, originaire du Mexique, organise les gens de la rue en vue de créer des espaces autogérés : « Les sans-abris ont le droit à un logement digne. Ils ne veulent pas d’auberges d’Etat qui ne leur conviennent en rien. L’auto-organisation permet d’accéder à la dignité. » En Italie, où les étudiants s’organisent pour conquérir des espaces autonomes au sein des Universités, est venue témoigner une représentante de Ya Basta ! : « Nous cherchons à construire. Les manifestations contre la privatisation de l’éducation suffisent pas. »

Pour les zapatistes, l’autonomie est d’abord passée par l’occupation de terres détenues par les grands propriétaires fonciers, permise par le soulèvement armé de l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) en 1994. C’était le seul moyen d’accéder à la souveraineté alimentaire. Toutes les terres occupées ont été mises au service des communautés et sont cultivées en commun de manière entièrement biologique, explique Alex, représentant du Caracol de la Garrucha : « En revanche, les petits propriétaires peuvent garder leurs parcelles, jusqu’à 50 hectares. »

Travail collectif

Mais les meilleurs sols restent aux mains des riches, qui peuvent compter sur l’appui de l’armée. La situation des petits cultivateurs indigènes devrait d’ailleurs s’aggraver avec le plan de privatisation des propriétés communales (le Procede [1]) appliqué par le gouvernement sous l’impulsion de la Banque mondiale, dénoncent les militants.

Autre avancée des communautés zapatistes : l’égalité entre hommes et femmes, qui a fait l’objet d’une plénière d’une demi-journée : « Nos compagnons ont compris que nous avons les mêmes droits qu’eux, assure une membre du Comité révolutionnaire clandestin indigène (la direction zapatiste). Quand nous sortons pour participer aux activités politiques, ils doivent l’accepter et participer aux tâches ménagères, mais le machisme est encore présent et les hommes se moquent parfois de nous quand nous participons aux réunions. »

Coca-Cola pour Zapata

L’accès à des activités de production comme l’élevage, la culture de parcelles en commun et l’artisanat a aussi favorisé l’émancipation de femmes, ont assuré plusieurs intervenantes. Une évolution qui s’inscrit dans la conception de l’« autre économie » zapatiste, qui met l’accent sur la propriété collective, la formation de coopératives et la consommation de produits locaux et naturels. Ce qui ne va pas de soi, ont dû reconnaître les élus, la consommation de Coca-Cola étant entrée dans le moeurs. Le camp « intergalactique » était d’ailleurs inondé par la boisson gazeuse américaine, ce qui a suscité quelque irritation.

L’« autre éducation » devrait peu à peu modifier les habitudes contraires aux valeurs du mouvement, et, au-delà, aboutir à un enseignement enraciné dans la culture indigène. Les communautés désignent désormais démocratiquement leur propres promoteurs en éducation, qui suivent des cours de formation. C’est un exemple à suivre, pour Beatriz Gutierrez, membre du Conseil de l’Assemblée des peuples de Oaxaca (APPO) : « Nous, les peuples indigènes, nous comprenons la démocratie comme le consensus, et non comme le 50%, plus un. Pour cette raison, nous avons plus que jamais besoin de l’éducation communautaire et de livres dans notre langue. »

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« Une révolution a eu lieu en 1910 au Mexique, pourquoi pas en 2010 ? »

Proche du sous-commandant Marcos, Sergio Rodriguez Lascano est directeur de la revue Rebeldía, et l’un des responsables de l’« Autre campagne », par laquelle une équipe de commandants de l’EZLN a parcouru le pays de janvier à décembre 2006 dans le but d’unifier les luttes sociales au niveau national. L’intellectuel de Mexico, qui a participé au voyage, nous livre son bilan et l’agenda du processus.

Quel est, selon vous, l’apport de l’Autre campagne ?

Son but est de lier le processus révolutionnaire du Chiapas au reste du pays en favorisant l’organisation des plus pauvres, des paysans, de travailleurs des maquilas, des jeunes, des femmes... C’est aussi une communication directe que l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) n’avait jamais établie. Dans cette première phase, l’objectif était de faire un diagnostic, d’écouter la douleur des gens et de voir si ils pouvaient identifier un ennemi commun. Nous avons pu constater que non seulement la misère, l’exploitation et la répression sont présentes partout, mais aussi les formes d’organisation des gens. Prenez par exemple les travailleurs indigènes mixtecos qui travaillent dans les maquilas de Tehuacan, où se produisent une grande partie des jeans du pays. Non seulement l’industrie pollue les cours d’eau de la région, mais elle dépouille de leurs terres de nombreux indigènes et exploite le travail bon marché des ouvriers. De plus elle les méprise parce qu’ils sont autochtones. Récemment ils ont mené une grève qui a été durement réprimée. Notre but est de mettre ces gens en réseau.

Dans son discours d’Oventik, Marcos a affirmé que l’Autre campagne a surtout établi de bons contacts avec les peuples indigènes... Qu’en est-il des mouvements ouvriers et paysans ?

Jusqu’à présent, l’Autre campagne est principalement indigène. La classe ouvrière mexicaine a été manipulée. Il n’y a jamais eu de grève nationale au Mexique à la différence de tous les pays d’Amérique latine. Le système de contrôle a été très efficace. Pour trouver du travail dans une fabrique, il fallait avoir sa carte de membre du Parti Révolutionnaire Institutionnel (PRI), au pouvoir. L’immense majorité des syndicats est corrompue. Certains de leurs dirigeants sont restés quarante ans au pouvoir et étaient multimillionnaires. Héritier de la révolution, le PRI a modelé son idéologie dans un sens nationaliste, ce qui a bridé la conscience de classe. Nous avons toutefois eu de bons contacts avec certains syndicats (téléphonistes, électriciens et pétroliers), qui sont dans la ligne de mire des privatisations.
L’Autre campagne a mobilisé 235 organisations sociales et plusieurs centaines de milliers de personnes, c’est une bonne base de départ. Les mécanismes de contrôle traditionnels sont en crise au Mexique. Les luttes commencent à passer par-dessus les syndicats. L’exemple le plus frappant est Oaxaca. Le conflit a commencé à l’initiative du syndicat des enseignants, dont les leaders ont ensuite capitulé, mais les gens et les organisations sociales ont continué à se battre.

Pensez-vous, comme Marcos, qu’une explosion sociale se prépare ?

Oui, c’est très clair. Il y a, d’une part, un mécontentement très important à propos de la fraude au niveau électoral. C’est en outre la présidentielle qui a connu l’abstention la plus importante (59%). D’autre part, trois conflits récents me paraissent de bons indicateurs. A chaque fois, un événement d’une importance relative dégénère en explosion. L’écroulement de la mine de Pasta de Concho, qui a fait 35 morts, a entraîné une grève de trois mois. Puis, il y a eu Atenco, où le gouvernement a renoncé à la construction d’un aéroport après des semaines de conflit. Enfin Oaxaca, où la population a paralysé la ville durant sept mois. Sans compter les zapatistes... Le gouvernement dénombre soixante-cinq foyers rouges [de rébellion, ndlr], sur un total de vingt-huit Etats. Les gens ont perdu la peur du pouvoir. Dans ces conditions, tout peut arriver. Les institutions ne disposent pas de la capacité de faire face. Le cas de Oaxaca l’a bien montré. Ils n’ont pu venir à bout du mouvement avec la répression. Il y a donc une base réelle pour une explosion sociale massive. Une révolution a eu lieu en 1910, pourquoi pas en 2010 ?

Quelle suite pour l’Autre campagne ?

La consultation nationale s’est terminée à la mi-janvier. Sur cette base, nous publierons en février une déclaration. Ensuite, la direction de l’EZLN parcourra à nouveau le pays, dès mars, afin d’aider à la mise sur pied d’assemblées sectorielles (paysans, ouvriers, jeunes, femmes, etc.).

Quelle est la position de l’EZLN quant à la prise de pouvoir de l’Etat ? Il semble y avoir un malentendu sur cette question...

L’EZLN ne va pas prendre le pouvoir, mais ne dit pas pour autant que la prise de pouvoir n’est pas importante. Un exemple au niveau local, ce sont les communautés qui forment les Conseils de bon gouvernement. L’EZLN ne s’en mêle pas. Elle les protège uniquement. Ce n’est pas une prise de pouvoir, c’est la génération d’un nouveau pouvoir.

NOTES:

[1] Programa de certificacion de derechos ejidales y titulacion de solares urbanos (Procede).

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).

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Source : Le Courrier (www.lecourrier.org), Genève, 3 février 2007.


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