Propagande médiatique, politique, idéologique

L’art de feindre en gestion de l’information



John Pilger
Vendredi 4 Juin 2010

L’art de feindre en gestion de l’information

John Pilger, 3 juin 2010


      Dans sa dernière colonne pour New Statesman, John Pilger décrit les « maîtres illusions » qui forment le socle de la propagande de diversion et fournissent les faux-semblants des chicanes politiques et des guerres et atrocités, comme en Irak et dans l'agression israélienne à Gaza et contre flottille de la paix.


      Comment naissent les guerres ? Grâce à une « maître illusion, » selon Ralph McGehee de la CIA, l'un des pionniers de la « propagande de diversion, » connue aujourd'hui sous le nom de « gestion de l’information. » En 1983, il m’expliqua comment la CIA avait simulé un « incident » qui devint la « preuve flagrante de l'agression du Nord-Viêt-nam. » Elle faisait suite à une affirmation tout aussi fausse, que des torpilleurs nord-vietnamiens avaient attaqué un navire de guerre zunien dans le Golfe du Tonkin, en août 1964.


      « La CIA, » me raconta-t-il, « chargea une jonque, une jonque nord-vietnamienne, d’armes communistes. L'Agence conservait des arsenaux communistes en Zunie et partout dans le monde. Ils firent flotter ce bric-à-brac au large des côtes du centre du Viêt-nam. Puis ils tirèrent dessus, lui donnèrent une apparence comme si une lutte contre l'incendie avait eu lieu, et firent appel à la presse zunienne. Sur la base de cette preuve, deux équipes de débarquement de Marine entrèrent à Danang et une semaine après, les forces aériennes zuniennes commencèrent à bombarder systématiquement le Viêt-nam du Nord. » Une invasion qui allait emporter trois millions de vies était en route.


      Les Israéliens jouent à ce jeu meurtrier depuis 1948. Le massacre des militants de la paix dans les eaux internationales le 31 mai a été pour la plupart « refilé » à l'opinion publique israélienne la semaine dernière, afin de les préparer à encore d’autres assassinats de la part de leur gouvernement. Les humanitaires non armés de la flottille ont été décrits comme des terroristes ou des dupes de terroristes. La BBC était si intimidée qu'à l’origine elle a signalé l'atrocité comme un « désastre de relations publiques potentiel pour Israël, » l’optique des tueurs, et un déshonneur pour le journalisme.


      Une maître illusion similaire préoccupe actuellement les gouvernements asiatiques. Le 20 mai, la Corée du Sud a annoncé avoir « des preuves accablantes » que l'un de ses navires de guerre, le Cheonan, a été coulé par une torpille tirée d’un sous-marin nord-coréen en mars, avec la perte de 46 marins. La Zunie maintient 28.000 soldats en Corée du Sud, où le sentiment populaire est depuis longtemps en faveur de la détente avec Pyongyang.


      Le 26 mai, la secrétaire d'Etat zunienne Hillary Clinton s'est rendue à Séoul où elle a prétendu que la « communauté internationale devait réagir » à « l’outrage de la Corée du Nord. » Elle s’est envolée vers le Japon, où la nouvelle « menace » de la Corée du Nord a opportunément éclipsé la brève politique étrangère d’indépendance du premier ministre japonais Yukio Hatoyama, élu l'année dernière grâce à l'opposition populaire à l'occupation militaire zunienne permanente du Japon. La « preuve accablante » est une torpille à hélice « portant une corrosion datant d’au moins plusieurs mois, » a rapporté le Korea Times. En avril, le directeur du Renseignement intérieur de Corée du Sud, Won See-hoon, a déclaré à un Comité parlementaire qu'aucune preuve ne reliait le naufrage du Cheonan à la Corée du Nord. Le ministre de la Défense était d’accord. Le chef des opérations militaires maritimes de Corée du Sud a déclaré : « Aucun navire nord-coréen n’a été détecté dans les eaux où s’est produit l'accident. » La référence à un « accident » suggère que le navire de guerre a heurté un récif et s’est brisé en deux.


      Pour les médias zuniens la culpabilité de la Corée du Nord ne fait aucun doute, tout comme la culpabilité du Nord-Viêt-nam était au-delà de tout doute, tout comme Saddam Hussein avait des armes de destruction massive, tout comme Israël a le droit de terroriser en toute impunité. Mais, contrairement au Viêt-nam et à l’Irak, la Corée du Nord possède des armes nucléaires, ce qui aide à expliquer pourquoi il n'a pas, pas encore, été attaqué : une leçon profitable pour les autres pays, comme l'Iran, actuellement dans le collimateur.


      En Grande-Bretagne, nous avons nos propres maîtres illusions. Imaginez quelqu'un déclarant bénéficier de 40.000 livres de l'argent du contribuable dans une arnaque portant sur une deuxième maison. Une peine de prison serait quasiment certaine. David Laws, le premier secrétaire au Trésor, fait de même et est décrit ainsi :

      « J'ai toujours admiré son intelligence, son sens du devoir public et son intégrité personnelle » (Nick Clegg, vice-premier ministre). « Vous êtes un homme bon et honorable. Je suis sûr que vous avez été tout le temps motivé par le désir de protéger votre vie privée, plutôt qu'autre chose. » (David Cameron, premier ministre). Laws est « un homme d’une noblesse vraiment exceptionnelle » (Julian Glover, The Guardian). Un « brillant esprit » (BBC).


      Le club Oxbridge et ses membres politique et médiatiques associés ont cherché à relier l’« erreur de jugement » et la « naïveté » de Laws envers son « droit à la vie privée » au fait que c’est un homosexuel manquant d’à propos. Ce « brillant esprit » est un banquier d'affaires fortuné, formé à Cambridge et négociateur d’obligations d’État, consacré à la noble cause de réduire les services publics pour les gens en majorité pauvres et honnêtes.


      Maintenant, imaginez un autre fonctionnaire, l’autorité derrière l'un des grands criminels de guerre et menteurs. Ce fonctionnaire a « refilé » l'invasion illégale d'un pays sans défense ayant entraîné la mort d'au moins un million de gens et l’expropriation de nombreux d'autres : en réalité, le broyage d'une société humaine. Si c'était les Balkans ou l’Afrique, il aurait très probablement été inculpé par la Cour pénale internationale.


      Mais le crime paie pour le mondain. Dans la marche rapide de l'affaire de Laws, cette vérité a été démontrée par la célébration continue d’Alastair Campbell, dont les fréquentes apparitions dans les médias fournissent un frisson par procuration à l'intelligentsia libérale. Pour The Guardian, Campbell est « optimiste, parfois mal orienté, mais n'ayant pas peur de persévérer là où d'autres hésiteraient. » L’intérêt immédiat de The Guardian, c’est de publier en « exclusivité » le journal intime « politiquement explosif » et « intégral » de Campbell. Voici son ton : « Samedi 14 mai. J'ai appelé Peter [Mandelson] et lui ai demandé pourquoi il ne m’a pas rappelé à la suite de mes appels, hier. "Tu sais pourquoi". "Non, pas du tout". Il a dit qu'il était vert de rage pendant mon interview avec Newsnight... »


      Lors d’une interview auto-promotionnelle avec The Guardian, Campbell a servi encore ce crime défraîchi, se référant précisément au bain de sang en faveur duquel il fut l’un des principaux louangeurs autrefois. « L’Iraq a perdu notre soutien en 2005 ? » a-t-il demandé. « Sans aucun doute... » De cette façon, une tragédie criminelle d’une ampleur égale au génocide rwandais a été dénigrée comme une « perte » pour le New Labour : une maître illusion d’une remarquable grossièreté.



Original : www.johnpilger.com/page.asp?partid=578
Traduction copyleft de Pétrus Lombard




Vendredi 4 Juin 2010


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