1
- Une science historique au rouet 
Georges
Lenôtre (1857-1935), qui couronnait déjà sa discipline d'une majuscule
révérentieuse, disait que les Français avaient été longtemps détournés
de la lecture de l' " Histoire " - parce qu'ils ne se reconnaissaient
pas dans le " style
académique des chroniqueurs classiques
", dont l'imitation des Anciens excluait la familiarité, l'anecdotique
et le pittoresque. "
Le lecteur, qui n'est point sot, écrivait il, comprenait bien
que 'ça ne s'était pas passé comme cela'.
" Mais suffit-il, pour rendre intelligible une suite d'événements
nécessairement enchaînés les uns aux autres par une logique politique,
sociologique, religieuse, culturelle, " d'ouvrir
les fenêtres
" du chroniqueur sur le train des jours , de faire pénétrer l'air
du mémorialiste "dans
les sombres cryptes du passé
", afin de "
faire s'ébrouer "
des héros artificiellement momifiés par l'historiographie, bref,
de les faire " s'arrêter quelquefois de discourir pour dormir
et manger " ?
Dans
son Le Dix-huit Brumaire, L'épilogue de la Révolution française,
M. Patrice Gueniffey , qui a pris, en 2006, la direction du prestigieux
Centre de Recherches politiques Raymond Aron, retrouve nécessairement
la question soulevée par Lenôtre, mais dans une problématique
d'historien. Quel est l'angle de prises de vues propre à une science
du passé que les siècles ont rendue de plus en plus réflexive
? Quel édifice de la pensée l'explication des temps révolus voudrait-elle
habiter? Il serait trop facile de convier le lecteur à " retourner
au roman "
afin de mieux laisser à leurs postures des héros toujours " juchés
sur un piédestal "
; car la question à résoudre est celle de la difficulté de mettre
en scène et de rendre crédibles des personnages étouffés par la
trame de la mémoire du monde au jour le jour, donc de les filmer
dans leur rôle d'acteurs condamnés à jouer un rôle de composition
dans la pièce interminable qu'une actrice du nom de Clio se raconte
à elle-même de cent façons . Cette mise en scène changeante et
méconnaissable d'un siècle à l'autre ne sait sur quel pied danser
: à chaque génération, elle se demande quelle parure revêtir et
quelle dégaine faire emprunter à des Lilliputiens qui voudront
jouer la pièce à sa place ou à des géants qui lui couperont sans
cesse la parole.
Ecoutez
la narration de la visite de Barras à Bonaparte , lequel tient
lui-même, mais tardivement, la plume d'un chroniqueur privilégié
du coup d'Etat du 18 brumaire , alors que les événements les plus
décisifs qui ont servi d'écheveau à ce célèbre roman historique
se sont passés le 19. "
On annonça chez moi Barras, qui arrivait avec son grand chapeau
de travers, suivant son ordinaire, et sa canne. J'étais au lit.
On l'annonce, il entre […] - [J'écoutai]. Je pense que ce qu'il
y a de mieux, c'est que vous vous empariez du pouvoir. - Je ne
me porte pas bien, dis-je, depuis que j'ai subi les chaleurs tropicales.
De trois mois, je ne suis bon à rien, et autres propos en l'air.
Mon parti était pris, mes engagements ailleurs.
" (cité par Bertrand, Cahiers, op.cit., t. II, p. 278-279,
cité par P. Gueniffey, Le Dix-huit Brumaire, L'épilogue de
la Révolution française, Gallimard, coll. "Les journées
qui ont fait la France", 2008, p. 258)
La scène pourrait se trouver à la fois dans Balzac et dans Pierre
Gaxotte, dans Molière et dans François Furet. Mais le problème
posé à la science de la mémoire n'est nullement résolu par des
rencontres occasionnelle entre des hommes de plume adonnés aux
genres littéraires les plus divers ; il faudrait commencer par
préciser ce qui demeurera seulement "événementiel " d'une
part de ce qui se voudrait " proprement historique " ,
d'autre part. L'histoire ne commence pas au même endroit aux yeux
des notaires ou des huissiers d'un côté, des sociologues, des
anthropologues , des philosophes ou des théoriciens de l'évolution
des espèces, de l'autre. Comment un événement change-t-il de rang
? Comment emprunte-t-il la tenue de Thucydide , de Tite-Live ,
de Quinte-Curce , ou celle de Hegel, de Nietzsche ou de Swift
?
2
- " On entre dans l'Histoire à reculons " (Paul Valéry)
Livrée à tant de logiciels concurrents ou complices , remarquons
que, d'une certaine manière , l'histoire d'une institution , d'un
peuple, d'une République, d'un art ou d'une science ressortit
à la fiction à son tour : il faut bien que les personnages entrent
dans le cadrage d'une mémoire collective réputée cohérente et
reconstruite par une alliance de la réflexion avec la tonalité
d'une écriture - la biographie, la chronique, l'épopée, la comédie,
l'étude universitaire, la tragédie, le mémoire, le rapport officiel
et même quelquefois le journal intime . Mais alors, comment les
personnages se rendent-ils visibles en tant qu'acteurs de l'histoire
proprement dite, donc de chaînons d'un déroulement propre à leur
historicité et dont la spécificité n'est pas celle du roman ou
du théâtre dramatique?
Si
la construction mentale qu'on désigne sous le nom générique d'Histoire,
ainsi que les nombreux genres littéraires censés la concrétiser
se révèlent des personnages historiques, eux aussi, et même les
plus importants, comment tracer la ligne de démarcation entre
deux acteurs , Barras " avec
son grand chapeau de travers
" d'un côté , et de l'autre le géant convulsif ou sotériologique,
anarchique ou rédempteur qu'on appelle la Révolution française
? S'il s'agit d'une pièce de théâtre, le coup d'Etat du 18 brumaire
n'en est l'épilogue que par le gauchissement d'un vocabulaire
emprunté à la littérature romanesque, s'il s'agit du dernier acte
d'une comédie, d'une tragédie ou d'une tragi-comédie, la pièce
n'est pas achevée et sa suite non écrite bondira sur la scène
à son heure et modifiera le sens des péripéties précédentes .
" On entre dans l'histoire à reculons", disait Valéry.
A l'instar de l'écrivain, l'historien plonge le lecteur dans un
récit dont seul un rétroviseur rendra intelligible tout le déroulement.
Décidément, la littérature serre Clio à la gorge, la littérature
est le maître d'œuvre et le donateur du sens. Comment apprendre
à la connaître comme un personnage à la fois omnipotent et insaisissable
? Qui est l'acteur imaginaire qu'on appelle l'Histoire et qui
s'échine à tirer les ficelles des figurants en chair et en os
qu'on voit aller et venir sur les planches ? Sont-ils eux-mêmes
des marionnettes ou bien font-ils mouvoir les ressorts de leur
maître ?
3
- L'Histoire et son ombre
Et maintenant , lisez Gueniffey aux prises avec l'axiomatique,
la problématique et la dialectique de la science exercée aux prises
de vue du temps des peuples et des nations - on l'appelle l'Histoire,
alors que cette discipline se cherche ses méthodes et se donne
sa température dans Homère ou Tacite , Shakespeare ou Jonathan
Swift, Cervantès , Rabelais ou Molière. Il s'agissait de faire
" élire " les trois Consuls par le biais de leur nomination
pure et simple par la constitution elle-même . " Des
bulletins avaient été préparés et posés sur une table où se trouvait
un grand vase. Bonaparte faisait mine de se désintéresser du vote
. Adossé à la cheminée , il se réchauffait . Le vote avait pris
fin, le dépouillement commençait lorsque, soudain, il se précipita
vers la table, balaya les bulletins de la main et, se tournant
vers Sieyès, dit tranquillement : 'Au lieu de dépouiller, donnons
un nouveau témoignage de reconnaissance au citoyen Sieyès en lui
décernant le droit de désigner les trois premiers magistrats de
la République, et convenons que ceux qu'il aura désignés seront
censés être ceux à la nomination desquels nous venons de procéder.'
(…) Tous les participants ayant aussitôt approuvé la proposition
du général , Sieyès prononça les trois noms attendus par Bonaparte
: le général Cambacérès et Lebrun étaient, dans cet ordre, nommés
consuls de la République. On applaudit et les bullerins furent
jetés au feu.
" (A.Vandal, L'avènement de Bonaparte,op. cit., t.I, p.
523 , cité par P. Gueniffey, op. cit. p. 344)
Voilà
un récit fort éloigné aussi bien de la plume légère de Lenôtre
que de celle de Bonaparte se racontant la visite de Barras avec
la neutralité d'un témoin teintée d'un acteur. Mais pouvons-nous
affirmer cette fois-ci que le héros du pont d'Arcole empoigne
l'histoire par les épaules , pouvons-nous soutenir qu'un général
a quitté la cheminée où il se chauffait pour imposer manu militari
son itinéraire au personnage qu'on appelle l'Histoire et qui courait
en tous sens, ne sachant ni quelle direction emprunter, ni même
où se rendre? D'un côté , Hegel nous dit : "
Nul n'est grand homme pour son valet de chambre ".
Mais justement, Bonaparte ne se montre pas un laquais de l'histoire
dans cette scène, sinon on ne la qualifierait pas de mémorable.
Serait-ce bel et bien l'histoire réelle qu'il aurait saisie à
bras le corps ?
Mais alors, encore une fois, qu'est-ce que l'histoire réputée
réelle , celle qui se laisserait prendre par le bras ou saisir
au collet? Faut-il qualifier de substantielle celle, tout invisible,
qu'il a jetée par la fenêtre ou bien celle qui n'est faite que
de coups de force et de coups de main, celle de Hegel ou celle
des condottiere ? Et puis, si l'histoire raconte le destin de
l'humanité, de quelle humanité et de quel destin fait-elle le
récit ? Est-elle le scénariste du personnage superbe dont le philosophe
de Iéna rêvait de faire le flambeau de " l'esprit " en
marche sur la terre ou de celle qui traîne ses oripeaux et ses
masques parmi force embuscades et chausse-trapes ?
Si le singe nu abandonne sa torche presque éteinte, où trouvera-t-il
l'imperceptible " lueur de raison " que Swift
accordait aux Yahous? Mais s'il s'empare d'une chandelle, comment
allumera-t-il la lanterne de Diogène ? Saisirons-nous par la manche
ce fou de Hegel qui, voyant passer Napoléon sur son cheval s'écria
: " Voici l'esprit du monde " ? Mais si l'esprit du monde
peut s'asseoir sur un cheval, rouler carrosse ou se dandiner sur
un ânon le jour des rameaux, la question de la nature et du statut
de la science historique nous raconte décidément l'histoire d'une
étrange démence, celle du mythe de l'incarnation de "l'esprit
", c'est-à-dire de la politique. Bonaparte a-t-il incarné le coup
d'Etat du 18 brumaire ou l'agonie d'une épopée du concept de Liberté
qu'on appelle la Révolution française et dont les tressautements
écrivent l'histoire de " l'esprit " depuis plus de deux
siècles à l'école d'un évangile moderne du salut? Depuis qu'il
s'est fait de son histoire une potence, le singe nu s'aiguise
les dents sur ses gibets et sur ses rédemptions. S'il refuse de
se clouer sur le bois de son destin, il lâche la proie pour l'ombre
; mais s'il accepte d'incarner son ombre crucifiée et de la couronner
de lauriers, son spectre bondit sur lui et le saisit par ses basques
. L'histoire est pleine d'apparitions de son spectre sur la terrasse
d'Elseneur où Hamlet se demande où se cache sa véritable histoire,
celle que son incandescence réduit à un fantôme sur les planches
ou celle où il fait jouer devant la cour une pièce dans la pièce
afin de nous montrer des acteurs qui se dédoublent afin de nous
donner à voir la double face de l'Histoire ?
4
- Un personnage biphasé
Sachant
que l'histoire est réelle de se donner pour assise le monde imaginaire
qu'elle habite, Patrice Gueniffey commence par une révolution
de la méthode qui revient à rien de moins qu'à changer le socle
de l'historiographie contemporaine par le biais d'une interrogation
nouvelle sur le statut du personnage onirique que l'histoire est
devenue à ses propres yeux depuis qu'elle se donne à voir par
la médiation de l'écriture. On sait que, depuis 1945, Clio se
tortille sur son siège. Elle ne sait comment transvaser dans l'urne
de sa parole un miracle que la victoire des démocraties messianisées
lui a construit et selon lequel le germe des empires aurait été
arraché des entrailles de l'humanité par l'extermination du nazisme
d'un côté et par la vaporisation du marxisme dans l'atmosphère
de l'autre, de sorte que le débarquement d'une sotériologie démocratique
sur le globe terrestre ne saurait se présenter le glaive au poing
et des oracles plein la bouche.
Dans une conférence extraordinaire prononcée en novembre 2007
devant la Société des amis de François Furet et intitulée
"Les Napoléon de François Furet ", Patrice Gueniffey
déclenchait une révolution de la méthode qui ressemblait à un
coup d'Etat du 18 brumaire au sein d'une science historique française
embrumée: " Notre
vue du problème est faussée par le fait que nous sommes français.
En tant que tels, nous croyons que les relations internationales
ne sont pas forcément la chose la plus importante et que la politique
intérieure, au contraire, possède une plus grande importance.
Qu'est-ce que l'Empire, en effet ? Le moment où les politique
étrangère retrouve sa place naturelle - la première - après dix
années pendant lesquelles les Français ont regardé leur nombril
en croyant vivre sur une île et en oubliant que la France a des
frontières, des voisins et même des ennemis."
(Les Napoléon de François Furet, novembre 2007,
p.14)
C'était
replacer en quelques lignes la question de la nature et de la
définition de l'histoire au cœur des relations que cette discipline
dichotomisée depuis Homère entre les aventures d'Ulysse et le
destin de Troie entretient avec l'événementiel, l'anecdotique,
le biographique, le contingent d'un côté, le surréel, dans lequel
volètent les peuples et les nations de l'autre. Quelles sont les
relations biphasées que le simianthrope attise entre les deux
lobes de son cerveau? Pour apprendre à les connaître à la lumière
de la bipolarité qui scinde le simianthrope entre sa nature et
sa surnature, il est essentiel de disposer d'une problématique
en mesure d'embrasser le champ bicéphale d'une histoire à la fois
réelle au sens physique et réelle à la manière d'un personnage
bifide de naissance , puisque nous le voyons dédoublé par la signalétique
qui lui donne la réplique, à la manière de Diogène , de Socrate
, d'Alexandre, de Napoléon, de la France, de l'Eglise catholique
- bref, de tout un chacun. Quelle est la spatialité de l'histoire
? "
Les guerres napoléoniennes sont l'épilogue de la nouvelle Guerre
de Cent ans qui a opposé depuis la fin du XVIIè siècle la France
et l'Angleterre pour la domination mondiale, et que la France
devait perdre dès lors que les difficultés financières du règne
de Louis XVI, puis la Révolution, l'avaient privée de la marine
qui lui eût permis de rivaliser avec les Anglais sur les mers.
Napoléon accompagne une défaite inéluctable en lui donnant un
tour flamboyant.
" (Les
Napoléon de François Furet,
novembre 2007, p.18)
5
- Gueniffey et la refocalisation de l'Histoire
Quelle est la place de l'acteur physique de l'histoire dans cette
dramaturgie planétaire ? " La
vérité, c'est que je n'ai jamais été maître de mes mouvements
; je n'ai jamais été tout à fait moi. J'ai eu des plans : mais
je n'ai jamais eu la liberté d'en exécuter aucun… J'ai toujours
été gouverné par les circonstances . Au commencement, sous le
Consulat, de vrais amis me demandaient parfois où je prétendais
arriver : je répondais que je n'en savais rien. Ils en demeuraient
frappés et pourtant je disais la vérité. C'est que je n'étais
pas le maître de mes actes, parce que je n'avais pas la folie
de vouloir tordre les événements à mon système : au contraire,
je pliais mon système aux événements.
" (Emmanuel de Las Cases, Mémorial de Sainte-Hélène, ed.
A. Fugier, Paris, Garnier, 1961, 4 vol., t. IV, p. 545. in op.cit.
p.18) Vous avez bien lu : " Je
n'ai jamais été tout à fait moi ".
De quel " moi " est-il question, de celui qui s'identifie
à une Histoire qu'il voudrait non seulement façonner, mais dont
il voudrait accoucher , ou de celui dont le biographe raconte,
"
les maîtresses, les chaussettes et les niaiseries
", selon le mot de Valéry?
Nous voilà appelés à une brève plongée dans les secrets de l'homme
de génie, que Napoléon place dans un " système " alors
qu'à ses yeux " le génie n'est qu'une formidable bon sens
" et le bon sens, la voie appienne vers la profondeur qu'on appelle
la logique. Sans doute Mozart aurait-il pu dire: " Je
n'ai jamais été tout à fait moi ".
Mais la musique n'est pas une rebelle au "moi " du même
type que l'Histoire. Qu'on mesure la portée de l'écart ou de l'écartèlement
internes à la méthode historique entre le réel et le songe auquel
elle renvoie ses maîtres d'œuvre . Gueniffey procède à un recentrage
décisif du " moi " de l'histoire, celui de planter devant
l'historien une histoire refocalisée sur son identité. Quel sera
le dialogue de Clio avec cet interlocuteur-là ? La pesée de ce
recentrage nous replace au cœur de l'histoire contemporaine, celle
qui nous rappelle que l'empire américain n'est un empire que pour
avoir accédé au rang de souverain des mers. Qu'est-ce que le "
bouclier " de l'OTAN, sinon un prolongement fantomatique
du sceptre de Neptune ? Peut-être ce dieu des profondeurs rappelle-t-il
aux nations nombriliques d'aujourd'hui que leur ubiquité se conquiert
par la médiation mythique des océans, mais que ce mythe-là a besoin
de cuirassés. Aussi, la première décision qu'a prise le Président
Truman au lendemain de la victoire du rêve américain en 1945 fut-elle
de lancer le Nouveau Monde dans la construction de la flotte la
plus gigantesque de tous les temps.
Qu'est-ce
qu'une puissance navale, sinon un œil de l'extérieur sur toutes
les terres habitée ? C'est cela, l' " actualité " du Napoléon
de Gueniffey. Mais cette actualité est l'expression d'une maturation
soudaine de la science historique ; et cette maturation est le
fruit d'une focalisation de la méthode sur une prise de conscience
trans-nombrilique de l'identité véritable d'une espèce à la fois
miniaturisée et gigantifiée par son dédoublement entre sa chair
et ses songes. Or, de ce dédoublement originel, la séparation
entre la terre et la mer semble l'instrument et le levier . L'histoire
est originellement dichotomique ; mais son dédoublement cérébral
demeure embryonnaire aussi longtemps que les peuples n'ont pas
appris à cingler sur les mers où , depuis Homère, Ulysse défie
Neptune avec l'aide d'Athéna, la déesse de l'intelligence.
Quand le plus gigantesque porte-avions américain, le USS-Truman
, pénètre dans les eaux territoriales françaises , ce n'est jamais
qu'une simple formalité administrative, pour Neptune, que d'en
demander l'autorisation aux terriens de l'histoire, dont la France
- et quand ce cuirassé fait escale dans le port de Marseille,
tout son équipage se déverse joyeusement dans la ville. Croyez-vous
que le porte-avions Charles de Gaulle va mouiller dans le port
de New-York et y égailler ses marins?
6 - Les fauves de la mer
En greffant la science historique sur l'anthropologie critique
de demain, Patrice Gueniffey redonne à l'Europe d'Athéna la mer
pour interlocutrice de son destin . Déjà les yeux d'Ulysse se
sont rouverts sur le véritable axe du temps historique : la bataille
de Salamine fut une victoire navale, l'empire athénien fut un
empire des mers, la guerre entre Sparte et Athènes s'est déroulée
sur les eaux, Scipion l'Africain n'a pu débarquer en Afrique et
assiéger Carthage que parce que la flotte romaine avait reconquis
la domination de la Méditerranée .
Quand
la Russie entend débarquer à nouveau sur la scène internationale
où la flotte américaine tente de lui interdire l'accès au port
de Sébastopol , elle organise une parade de ses cuirassés, qui
descendent de la Baltique jusqu'à Gibraltar et passent de l'Atlantique
dans le Mare Nostrum où les flottes de guerre européennes patrouillent
et cabotent petitement sous la bannière étoilée ; mais cela suffit
pour que l'Allemagne rouvre un œil et parvienne , pour la première
fois depuis 1949, à bloquer l'expansion de l'OTAN jusqu'à l'Ukraine
et la Georgie. L'histoire du monde s'écrit à l'école de la mer.
En
1405, une flotte gigantesque quitte le port de Nankin ; elle est
composée de soixante jonques de haute mer, des monstres de cent
cinquante mètres et larges de cinquante munis de quatre, de cinq
, parfois de huit ou neuf mâts . Cette armada précède des centaines
de navires d'accompagnement chargés d'eau, de vivres et de chevaux.
Vingt huit mille marins cinglent vers l'Inde sous le commandement
de Cheng Ho, le Christophe Colomb chinois - mais l'autre, le Vénitien,
navigue sur trois microscopiques caravelles de trente mètres dont
les trois équipages réunis font un manipule de quatre-vingt dix
nautoniers.