Géopolitique et stratégie

L’OTAN endosse une nouvelle conception



Andreï Fediachine
Jeudi 20 Mai 2010

L’OTAN endosse une nouvelle conception
Tous les dix ans, de façon récurrente, l’OTAN s’essaie à de nouvelles conceptions mais elles s’avèrent, tout aussi régulièrement, étroites pour le bloc atlantique qui exige alors de nouveaux habits.
Le plus grand paradoxe de tous ces changements d’habits, au moins durant ces vingt dernières années, est que la zone initiale d’« hostilité » de l’OTAN s’est constamment réduite du point de vue géographique alors que la « zone d’activité du bloc » n’a cessé de s’étendre. Toutes les conceptions précédentes ont d’ailleurs argumenté, en règle générale, ce qui avait déjà été fait par l’OTAN durant plusieurs années, bien que, formellement, cela n’entrât pas dans ses compétences.
Mais ce sont là des détails. En fait, les blocs militaires doivent remplir parfois des fonctions que leurs fondateurs ne pouvaient pas avoir prévues. Surtout à notre époque de changements impétueux. En revanche, une chose est de s’écarter de l’objectif principal et une autre que d’étendre systématiquement ses propres pouvoirs.
C’est justement le cas de l’OTAN. Le « groupe de sages » présidé par l’ancienne Secrétaire d’État américaine Madeleine Albright vient de rendre public un nouveau document sur les objectifs stratégiques de l’OTAN pour les dix prochaines années. Il devra être étudié dans toutes les 28 capitales de l’OTAN avant le sommet régulier d’automne qui se tiendra en novembre à Lisbonne et approuvé lors de cette rencontre. La conception 2010 remplacera celle de 1999.
La nouvelle conception est un nouveau « livre de vie ». Il y sera question de l’extension non dissimulée de la zone d’activité du bloc bien au-delà des limites de la région euro-atlantique (ce qui, en réalité, se produit déjà depuis 20 ans). Le texte propose de faire des forces de l’OTAN une partie des structures militaires de l’ONU. Le bloc devra lancer des opérations dans le monde entier, bien qu’en partenariat avec d’autres pays comme la Russie ou la Chine. Mais ce partenariat s’effectuera bien évidemment « sous la direction » de l’OTAN.
Cette fonction de l’OTAN telle qu’elle est préconisée dans la « conception d’Albright » fait d’ailleurs déjà l’objet de débats depuis l’été dernier lorsque l’examen de ce document avait commencé. Les débats n’ont porté que sur les limites de la transformation de l’OTAN, selon la nouvelle conception, en une organisation militaro-politique globale, alors que, selon ses statuts, il ne s’agit que d’un bloc militaire régional. Il s’avère que ces limites seront assez repoussées.
Depuis déjà dix ans, l’OTAN est considérée en Europe comme un anachronisme ayant besoin d’être modernisé. Il faut dire qu’aucune intention de liquider immédiatement le bloc n’est observée nulle part (certes, si l’on ne prend pas en considération les têtes gauchistes ou révolutionnaires européennes particulièrement chaudes). Le bloc s’est si solidement intégré dans l’économie et les structures de l’Europe qu’on ne peut maintenant l’en dissocier qu’au prix de graves troubles sociaux du type de réduction d’emplois. Même la Russie s’abstient (pour l’instant) d’avancer de telles exigences absurdes. Mais ne pas être un partisan ardent de l’OTAN et soutenir la globalisation de l’OTAN sont des choses tout à fait différentes.
Les documents de ce genre sont ordinairement soumis à une correction minimale sur le fond, car ils sont rédigés par des diplomates adroits, par des personnalités militaires et politiques, des experts, des groupes d’experts, des groupes de conseillers et des « brain trusts ». Depuis l’époque lointaine où l’Otan avait introduit l’institution des sages, qui remonte à 1951, les têtes « les plus pensantes » de l’Alliance ont toujours été utilisées pour résoudre les problèmes impossibles à régler par les voies diplomatiques ordinaires.
Depuis déjà vingt ans, l’OTAN s’efforce de justifier son existence dans un monde tout à fait nouveau. Cette tâche se complique pour l’OTAN, car depuis près de 20 ans, elle n’a plus le « partenaire » qui fournissait au bloc sa principale raison d’être, à savoir le Pacte de Varsovie, dont la majorité des membres sont passés à l’OTAN après la désintégration de l’URSS. Le plus grand inconvénient sur le plan des justifications politiques de la « survie du bloc » consistait en ce qu’une machine de guerre aussi immense se retrouvait privée de son « vis-à-vis ». Pendant sa « semi-désintégration » des années 1990, la Russie représentait certainement une menace pour l’Europe, mais son « élimination » (dans le pire des cas) aurait nécessité plutôt une force internationale de police, mais l’Alliance jugeait impossible de s’abaisser à ce statut.
Madeleine Albright a eu pour tâche grandiose de trouver de nouveaux arguments politiques et idéologiques non seulement en faveur de l’existence de l’Alliance, mais la nouvelle conception de l’OTAN doit encore constituer son « certificat de conformité au XXIème siècle » et proclamer que l’OTAN et la sécurité mondiale sont indissociables l’un de l’autre. C’est pourquoi la conception comporte des paragraphes sur l’extension du rôle politique et militaire du bloc, des limites de sa zone d’activité, de ses méthodes et de ses moyens d’action, sur la transformation de ses fonctions. Il s’agit pour l’OTAN en premier lieu de confirmer, au niveau de la doctrine, les objectifs suivants: renforcer le régime de non-prolifération, réduire les arsenaux nucléaires stratégiques, lutter contre le terrorisme, créer des systèmes de défense antimissile en Europe, lutter contre la piraterie sur les mers et le cyberterrorisme. Il s’agit aussi d’assurer la sécurité énergétique, voire de lutter contre le réchauffement climatique et de protéger les ressources en eau et d’autres. Nous sommes déjà loin des objectifs d’une organisation militaire.
La conception propose également de créer une « mission de liaison de l’OTAN auprès de l’ONU » et d’assumer le soutien militaire aux opérations civiles de l’ONU.
La conception réserve tout un paragraphe à la Russie. En fait, il contient peu de nouveautés, hormis les appels à renforcer la coopération dans le cadre du Conseil Russie-OTAN qui était insuffisante. La Russie n’est plus un ennemi pour l’OTAN, mais un partenariat avec elle ne doit tout de même pas empêcher le bloc de maintenir la sécurité des alliés.
Ce qui est vraiment nouveau, ce sont de mauvaises nouvelles pour l'Ukraine et la Géorgie, plus précisément seulement pour la Géorgie, car il est peu probable que Kiev se précipite dans l'OTAN après le changement de pouvoir.
Un des chapitres de la conception contient une curieuse phrase qui peut être interprétée de façon très libre, et pas en faveur des nouveaux membres: « Les efforts diplomatiques déployés par l'OTAN conjointement avec la Russie, l'Ukraine, la Géorgie et d'autres pays du Caucase, ainsi qu'avec d'autres non-membres prouvent qu'il n'est pas obligatoire que ces États appartiennent à l'Alliance pour adhérer aux projets communs avec l'OTAN qui présentent des avantages pour toutes les parties ».
En ce qui concerne l'appartenance à l'Alliance, la conception répète que l'OTAN est « une organisation tout à fait bénévole » appliquant une politique de « portes ouvertes ».
Quant aux « portes ouvertes », elles donnent envie de soumettre la nouvelle conception de l'OTAN à vérification. S'il s'agit de sécurité mondiale en général, tous les problèmes des relations OTAN-Russie pourraient être réglés une fois pour toutes. Il suffirait juste que Moscou demande officiellement son admission dans l’Allaince atlantique. Tout sera alors mis en commun: tous les soucis et toutes les inquiétudes. Nikita Khrouchtchev avait plaisanté en 1954 et avait failli déposer une demande d'adhésion à l'OTAN. Et si on recommençait ?
Ce texte n’engage que la responsabilité de l’auteur.

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Jeudi 20 Mai 2010


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