Géopolitique et stratégie

L’OCCIDENT : Un monde en déclin


«L’hyperpuissance occidentale, qui se pose en horizon indépassable de l’idéal démocratique, fait en outre bon marché des exigences de ce dernier en édictant les règles qui lui conviennent pour punir ses ennemis ou justifier des faits de guerre peu compatibles avec le modèle qu’elle prétend incarner. Jamais, dans l’histoire récente, les principes sur lesquels reposent les droits universels n’ont été autant instrumentalisés pour servir la puissance, au point qu’on peut parler pour ce début du XXIe siècle d’un apogée de l’hégémonie et d’une cristallisation sans précédent des haines qu’elle suscite.»
Sophie Bessis, (L’Occident et les autres)


vdida2003@yahoo.fr
Jeudi 6 Novembre 2008

Pr Chems Eddine CHITOUR

Ecole Polytechnique Alger

On rapporte que l’ancien secrétaire d’Etat Henry Kissinger a toujours été préoccupé par le déclin et la chute de l’empire romain. Le père de la sociologie universelle Ibn Khaldoun, dans sa «Moquadimma» parle du déclin des civilisations qui passent par une étape de grandeur avant de sombrer dans le chaos. Ce fut aussi le cas de la civilisation musulmane qui a connu un long délitement comme le rapporte Mostefa Lacheraf. L’Empire ottoman a connu son heure de gloire qui devait durer près de trois siècles, avant que la perfide Albion (Angleterre), la France et la Russie n’eurent de cesse de l’attaquer au nom de la protection des minorités chrétiennes. «L’Homme malade de l’Europe» dépecé éclata suite à l’accord Sykes-Picot. Dernier empire en date à connaître une implosion, l’Empire soviétique miné autant de l’intérieur par la corruption et de l’extérieur par justement l’Occident qui imposa un pape polonais qui a fait de la destruction du communisme son sacerdoce. L’Occident encouragea la dissidence de Solidarnosc et de Lech Walesa qui reçut le prix Nobel pour services rendus et englua enfin la Russie dans le bourbier afghan avec l’aide des taliban et d’un certain Oussama Binladen.

Les peuples n’oublient pas

Qu’en est-il justement de cet Occident qui, pendant près de 150 ans, dicta la norme en tout et s’intronisa le seul producteur de sens? Pour Jean Ziegler, les peuples du tiers-monde ont bien raison de haïr l’Occident. Les Occidentaux ont arraché à leurs foyers et déporté outre-Atlantique des dizaines de millions d’Africains dont ils ont fait des esclaves. Plus tard, par le fer et le feu, ils ont colonisé et exterminé les peuples qui vivaient sur les terres de leurs ancêtres en Afrique, en Australie, en Inde... Le temps a coulé depuis, mais «les peuples, écrit Jean Ziegler, se souviennent des humiliations, des horreurs subies dans le passé. Ils ont décidé de demander des comptes à l’Occident». Ils sont d’autant plus fondés à le faire, que l’ordre mondial actuel ne fait que perpétuer la mainmise historique de l’Occident. En témoigne la destruction du marché africain du coton par les firmes américaines avec la complicité de l’OMC. Même les droits de l’homme - un héritage du siècle des Lumières - participent du complot. Alors qu’ils devraient être «l’armature de la communauté internationale» et le «langage commun de l’humanité», ils sont instrumentalisés par les Occidentaux au gré de leurs intérêts.(1)

Les droits de l’homme sont, dit-on en Occident, une préoccupation récente. On cite généralement l’habas corpus, la Déclaration américaine d’indépendance, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et enfin la Déclaration des droits de l’homme des Nations unies de 1948. Pour rappel, les grandes découvertes sont synonymes de sauvagerie de l’homme blanc civilisé envers les Indiens et les Noirs. Il y eut, cependant, des hommes admirables qui ont su braver les interdits. Le père de cette éthique fut donc Fray Don Bartolomé de Las Casas. Dans son Apologetica historia de las Indias, il défendit l’égale dignité et l’unité du genre humain.

Dans un article précédent, nous avons mis en exergue la singularité des «droits de l’homme» en Occident. L’une des certitudes justement assénée à la manière d’une incantation est l’exclusivité de l’émergence en Europe et uniquement en Europe de cette notion des droits de l’homme. Ecoutons le professeur Amartya Sen, prix Nobel d’économie: «Il n’y a pas de spécificité occidentale des Droits de l’Homme. On se demande souvent s’il est vrai que les sociétés non occidentales devraient être encouragées, voire poussées à se conformer aux ´´valeurs occidentales de libération et de liberté´´. N’est-ce pas là de l’impérialisme culturel? La réponse, bien sûr, est que la notion de droits de l’Homme repose sur l’idée d’une humanité commune. Ces droits ne dérivent pas de la citoyenneté propre à un pays quelconque, ou de l’appartenance à une nation, mais sont octroyés à chaque être humain. En ce sens, le concept d’universalité des droits de l’Homme est une idée unificatrice.» «Y a-t-il réellement des différences aussi strictes au sujet des droits de l’homme entre les traditions et les cultures du monde?» (2)

Une analyse pertinente du déclin de l’Occident pour avoir failli à son magister moral nous est donnée par l’ambassadeur singapourien Kishore Mahbubani. Dans cet essai magistral, il analyse le déclin occidental: recul démographique, récession économique, et perte de ses propres valeurs. Il observe les signes d’un basculement du centre du monde de l’Occident vers l’Orient Il y a plus de 40 ans, écrit l’ambassadeur singapourien Kishore Mahbubani. Un ouvrage de l’important historien britannique Victor Kiernan m’avait fortement impressionné, il s’intitulait The Lords of Humankind, European Attitudes to the Outside World in the Imperial Age. Il avait été publié en 1969, lorsque la décolonisation européenne touchait à sa fin, à quelques rares exceptions près. Kiernan brossait le portrait de l’arrogance et du fanatisme traversés par un rayon de lumière exceptionnel. La plupart du temps, cependant, les colonialistes étaient des gens médiocres mais en raison de leur position et, surtout, de leur couleur de peau, ils étaient en mesure de se comporter comme les maîtres de la création. De plus, l’ouvrage de Kiernan me montrait que, même si la politique coloniale européenne touchait à sa fin - les puissances coloniales européennes ne pouvant plus garder leurs colonies - l’attitude colonialiste des Européens subsisterait probablement encore longtemps. En fait, celle-ci reste très vive en ce début de XXIe siècle. Souvent, on est étonné et outré lors de rencontres internationales, quand un représentant européen entonne, plein de superbe, à peu près le refrain suivant: «Ce que les Chinois [ou les Indiens, les Indonésiens ou qui que ce soit] doivent comprendre est que...», suivent les platitudes habituelles et l’énonciation hypocrite de principes que les Européens eux-mêmes n’appliquent jamais. Le complexe de supériorité subsiste. Le fonctionnaire européen contesterait certainement être un colonialiste atavique. C’est là qu’est le problème. Comme l’écrit Mahbubani: «Cette tendance européenne à regarder de haut, à mépriser les cultures et les sociétés non européennes, a des racines profondes dans le psychisme européen», qui admire beaucoup certains des acquis de l’Occident et croit que l’Orient devra les adopter - notamment l’État de droit et la justice sociale - s’il veut réaliser sa «marche vers la modernité».(3).(4)

Ce que Mahbubani attaque c’est l’anomalie absurde d’un pouvoir mondial occidental envahissant et persistant dans un monde sujet à des changements fondamentaux. A l’apogée de l’époque impériale, aux alentours de 1900, la population européenne représentait environ un quart de l’humanité (contre 57% pour l’Asie). Aujourd’hui, la première ne représente plus que 12% de la population mondiale. Bien que même une proportion de 30% de la population mondiale de 1900 (Europe et Amérique du Nord) ne justifiait en aucun cas que les Occidentaux se comportent comme les maîtres de l’humanité, cette prétention est encore plus contestable au XXIe siècle, où 12% entendent faire la loi aux 88% restants. (...) En présentant les trois principaux scénarios pour le XXIe siècle - la marche vers la modernité, le repli dans des forteresses et le triomphalisme occidental -, l’auteur ne précise pas où se place la Russie, en particulier par rapport aux premier et troisième scénarios. La Russie va-t-elle se situer à l’Est dans sa «marche vers la modernité» ou va-t-elle s’allier à l’Occident dans son «triomphalisme»? La thèse de Mahbubani peut être divisée en trois parties: une mise en accusation de l’Occident, une évaluation de l’Orient et de son avenir et une feuille de route pour une future gouvernance mondiale. «Mahbubani manifeste, poursuit Jean-Pierre Lemahnn, une profonde admiration pour de nombreuses réalisations occidentales et croit vraiment que l’avenir de l’Orient réside dans son aptitude à adapter et à incorporer ce qu’il appelle les ´´sept piliers de la sagesse occidentale´´: l’économie de marché, la science et la technologie, la méritocratie, le pragmatisme, la culture de paix, l’État de droit et l’éducation».

Danger pour le monde

A propos de la «culture de paix», il écrit: «Les États occidentaux ont atteint le sommet du développement humain: non seulement zéro guerre mais zéro projet de guerre entre deux pays occidentaux.» En particulier, une guerre entre les deux grands anciens belligérants européens que sont la France et l’Allemagne est inconcevable. La mise en accusation possède deux aspects: le premier est que l’Occident ne respecte pas ses propres valeurs et le second qu’il ne veut pas ou ne peut pas reconnaître le besoin de changement de l’ordre mondial qui entraînerait la fin de son quasi-monopole de pouvoir. Ces deux aspects sont liés: «L’incapacité de l’Occident à admettre le caractère non viable de sa domination mondiale représente un grave danger pour le monde. Les sociétés occidentales doivent choisir entre chercher à défendre leurs valeurs ou chercher à défendre leurs intérêts au cours du XXIe siècle)». Une grande menace pour la planète provient particulièrement du fait que l’Europe surtout, mais aussi plus récemment les Etats-Unis, retombent dans un fort protectionnisme qui risque de mettre en péril la période la plus remarquable de croissance économique que le monde ait jamais connue. La montée du protectionnisme est la force la plus puissante qui pousse le monde dans le second scénario, celui du «repli dans des forteresses». Mahbubani reproche à l’Europe sa myopie, son autosatisfaction et son égocentrisme. Il relève en particulier que l’Europe a failli à s’engager vraiment en faveur de ses voisins: «Ni les Balkans ni l’Afrique du Nord n’ont bénéficié de leur proximité avec l’Union européenne»

(..) Cependant, au XXIe siècle, le déclin de l’Occident en termes d’abandon de ses valeurs, a été accéléré en particulier par les États-Unis sous le gouvernement de George W.Bush. «La plupart des États-uniens n’ont aucune idée du choc que le gouvernement Bush a provoqué en se détournant des conventions, universellement reconnues, sur le respect des droits humains et en particulier contre la torture.» «Bien qu’ils aient violé plusieurs dispositions sur les droits humains, les États-Unis continuent de publier chaque année un rapport du département d’État sur la situation des droits de l’homme dans tous les pays du monde sauf le leur.» La baisse de la part de l’Occident à la population mondiale, la baisse de sa puissance économique relative et le déclin de ses valeurs, tout cela contribue à rendre illégitime sa prétention à gouverner le monde. Sept des pays du G8 sont des nations occidentales et cinq sont européens. L’arrogance et la domination occidentales peuvent être également illustrées par les droits de vote et les postes de cadres supérieurs que l’Occident s’est attribués dans les deux institutions financières les plus importantes. (..) Alors que l’économie de marché et la mondialisation provoquent un grand désenchantement en Occident, l’Asie considère que «la vraie valeur de l’économie de marché ne réside pas seulement dans l’augmentation de la productivité». L’essor de l’Asie, selon Mahbubani, provient en grande partie de son adaptation réussie aux «sept piliers de la sagesse occidentale». Mahbubani voit trois principaux foyers de défi pour l’Occident: la Chine, l’Inde et le monde islamique.

A propos du dernier, alors que le terme de «musulman» est associé dans l’esprit des Occidentaux à celui d’«Arabe», la grande majorité des musulmans vivent en Asie où l’on trouve la plupart des pays qui ont les plus importantes populations musulmanes: Indonésie, Inde, Pakistan, Bangladesh et Iran. Mahbubani exhorte l’Occident à «faire de toute urgence des efforts pour mieux comprendre l’esprit musulman». Le grand sujet de plainte de Mahbubani est l’incapacité de l’Occident à maintenir, à respecter et encore plus à renforcer les institutions qu’il a créées. Et l’amoralité avec laquelle il se comporte trop souvent sape davantage les structures et l’esprit de la gouvernance mondiale. Prenons le Traité de non-prolifération nucléaire (TNP). Selon Mahbubani, il «est légalement vivant mais spirituellement mort» Lors d’une rencontre à Bruxelles au début de 2008, j’ai demandé à l’un des participants, Javier Solana, Haut-Représentant de l’UE pour la politique étrangère et de sécurité commune, son avis sur la question de l’arsenal nucléaire d’Israël, mais il a refusé catégoriquement d’aborder le sujet. Il faut renforcer le TNP afin de pouvoir demander à Israël de démanteler son arsenal nucléaire. Sinon, il n’y a aucune raison légitime de refuser à l’Iran de devenir une puissance nucléaire. C’est cette incapacité à exercer convenablement un leadership qui fait que l’Occident est aujourd’hui davantage le problème que la solution Actuellement, aucun des prétendants au leadership mondial ne possède de tels principes universels. Au vu de cette période de transition pendant laquelle l’Occident décline et l’Orient monte en puissance mais pas encore au point de «prendre la relève», l’ONU doit être réformée, renforcée, relégitimée. Et le meilleur moyen de servir la cause du pragmatisme serait que les États-Unis étudient la civilisation perse et acceptent sa réalité actuelle et ses aspirations futures.

Pendant la guerre froide, les relations diplomatiques et le dialogue ont été maintenus avec Moscou et les autres capitales importantes. La tendance actuelle à ne pas «reconnaître» ses ennemis - Iran, Cuba, etc. - est absurde. Comme le disait un autre grand pragmatiste, Winston Churchill: «Mieux vaut discuter que de faire la guerre.» Gageons que l’élection de Barack Obma permettra aux Etats-Unis de se réapproprier dans une certaine mesure l’aura du rêve américain qui demeure, à n’en point douter, un puissant stimulant pour les peuples et peut être une nouvelle ère de sérénité. Amen. C. E. C.

1.Jean Ziegler.: La haine de l’Occident. Albin Michel. 2008

2.Amartya Sen: Les Droits de l’Homme et l’illusion occidentalisante. La République des Lettres, 04 mai 2008

4.J.P. Lehmann: Réflexions sur les thèses de Kishore Mahbubani Reseau Voltaire 2 092008

3.Kishore Mahbubani: The Irresistible Shift of Global Power to the East. 2008

Pr Chems Eddine CHITOUR

Ecole Polytechnique Alger


Jeudi 6 Novembre 2008


Commentaires

1.Posté par LSD, 100 µg, i.m. le 06/11/2008 17:56 | Alerter
Utilisez le formulaire ci-dessous pour envoyer une alerte au responsable du site concernant ce commentaire :
Annuler

Ce déclin est un juste décret.
Un occidental honteux

Nouveau commentaire :

Géopolitique et stratégie | Diplomatie et relation internationale

Publicité

Brèves



Commentaires