Diplomatie et relation internationale

L’ Italie donne son accord aux USA pour l’agrandissement de leur base militaire de Vicence, par Manlio Dinucci et Marco Revelli.


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Le président du Conseil Romano Prodi vient de donner l’autorisation de son gouvernement à l’agrandissement de la base étasunienne de la Caserne Ederle (6.000 hommes actuellement), vers l’aéroport civil Dal Molin à Vicenza (Province Friuli Veneto Giulia, au nord-est de l’Italie) malgré une forte mobilisation de la population contre ce projet qu’avait révélé il manifesto le 9 mai dernier (voir ci-dessous : Pourquoi l’agrandissement de la base est un acte politique) ;


Samedi 20 Janvier 2007

L’ Italie donne son accord aux USA pour l’agrandissement de leur base militaire de Vicence, par Manlio Dinucci et Marco Revelli.
Berlusconi en avait appelé aux engagements pris par le gouvernement (le sien) et hurlé à l’anti-américanisme (voir ci-dessous : L’offense de Vicence). Véritable cité dans la cité, complètement autonome, où la loi italienne s’arrête sur le seuil de la base : en 1989 un homme de 32 ans, citoyen ghanéen qui travaillait à Vicenza, avait été assassiné par trois soldats étasuniens de la base, devant une boite de nuit : tabassé à mort et laissé agonisant sur le parking ; tous rapatriés quand l’enquête s’est refermée sur eux. A Vicenza, c’est comme ça qu’on classe tous les "incidents" avec des soldats étasuniens.

En décembre dernier l’hebdomadaire Carta avait consacré un numéro aux bases étasuniennes en Italie , sous le titre Ciment très armé : dans "Cette sale douzaine" qui énumère les douze bases actuellement installées surtout le territoire italien Gianni Belloni écrivait à propos de l’agrandissement vers Dal Molin :
"Le "poing de combat", comme on l’appelle au Pentagone, d’un éventuel conflit avec l’Iran. Le coeur et le cerveau de la riposte guerrière d’intervention rapide sur tout l’échiquier moyen-oriental, Irak et Afghanistan inclus. La légende de l’armée étasunienne , la 173ème brigade aéroportée du capitaine d’"Apocalypse now", refondée et réunifiée." Gianni Belloni, édition du 8 décembre 2006 de lCarta.
Une coulée de 700 mille mètres cubes de ciment armé à deux pas du Teatro olimpico de Palladio et de la Villa Rotonda, un désastre écologique et environnemental, en plus du reste. Première tranche en 2007, plein régime en 2010.
Elle progresse la démocratie de gauche...M.A.P






Pourquoi l’agrandissement de la base étasunienne est un problème politique.



Il manifesto, jeudi 18 janvier 2007.


L’agrandissement de la base de Vicence représente un problème « non de nature politique mais de nature urbanistique et territoriale » : c’est le président du Conseil Romano Prodi qui l’a dit en annonçant l’autorisation donnée par le gouvernement.

Pour le résoudre, quelque modification au plan d’occupation des sols sera donc suffisante et la nouvelle base, assure l’ambassadeur étasunien en Italie Ronald Spogli, « apportera des bénéfices à la population et à l’économie de la ville ». Mais, à la différence du profil bas adopté par Prodi, l’ambassadeur met en évidence l’importance politique de la décision : « Aujourd’hui, les relations entre l’Italie et les Etats-Unis, construites depuis plus de 60 ans, enregistrent un pas en avant ».

Personne n’en doute.

Avec le développement de la base de Vicence, c’est tout le système des bases étasuniennes qui est renforcé en Italie, système dont les dimensions peuvent se déduire du dernier rapport du Pentagone : Base Structure Report 2006 : les forces armées étasuniennes possèdent dans notre pays 1.546 bâtiments et en ont 1.168 en location, pour une superficie totale de presque 2 millions de mètres carrés. L’accroissement des forces et bases étasuniennes en Italie n’est pas seulement quantitatif, mais aussi qualitatif. Pour preuve, le fait que la 173ème brigade aéroportée, basée à Vicence, a été transformée, le 15 septembre, en une « unité modulaire » : l’Escadre de combat 173ème brigade aéroportée (173rd Abct).

Elle est formée actuellement de six bataillons : le 1° bataillon du 503ième régiment d’assaut aérien qui, après avoir participé en 2004 en Irak à l’attaque contre Falludjah, a été transféré en juin dernier de Camp Casey, en Corée du Sud, à la caserne Ederle de Vicence ; le 2ième bataillon du 503ème régiment qui, réactivé en 2002, a été envoyé depuis Vicence combattre en Irak et en Afghanistan ; le 1er escadron du 9ième de cavalerie (mécanisée), le 4ème bataillon du 319ième d’artillerie de campagne et le 173ème bataillon des troupes spéciales, tous réactivés en juin 2006 ; le 173ème bataillon de soutien, réactivé à Vicence en mars 2005.

Comme nous le déclarions il y a un mois et demi (voir il manifesto du 2 décembre), l’armée étasunienne n’aurait pas annoncé officiellement en septembre la création de l’escadre de combat si elle n’avait pas été sûre d’obtenir du gouvernement Prodi ce que le vice-premier ministre Rutelli avait défini comme « une installation logistique appropriée de la 173ème Airborne Brigade dans sa nouvelle configuration ». L’Escadre de combat, étant une « unité modulaire », pourrait incorporer dans l’avenir d’autres services. En attendant, indique l’armée étasunienne, « en 2007, elle se consacrera à remplir ses rangs de parachutistes, acquérir de nouveaux équipements et s’entraîner ainsi à se préparer aux futures opérations de combat ». Elle est de fait « la seule unité aéroportée et force de riposte rapide du Commandement européen », dont la responsabilité couvre toute l’Europe, une grande partie de l’Afrique et certaines parties du Moyen Orient, pour un total de 91 pays.

De plus, le commandement Setaf dont dépend l’Escadre de combat, dont le quartier général est lui aussi à Vicence, a été transformé d’un commandement d’appui logistique à un commandement de théâtre (je ne suis pas sûre du terme qui doit être militaire mais que je ne connais pas en français, ndt), responsable « de la réception, de la préparation au combat et du mouvement avancé des forces qui entrent en guerre dans la région méridionale ». La base élargie de Vicence, reliée aux bases aériennes de Aviano (Friuli-Veneto-Giulia, ndt) et Sigonella (Catane, Sicile) et à celle logistique de Camp Darby (Pise), se transformera donc de plus en plus en tremplin de lancement des opérations militaires étasuniennes : l’Escadre de combat, basée ici, est une des plus grandes unités qui effectuent la rotation des troupes pour l’Irak et l’Afghanistan.

Pendant ce temps, en envoyant aussi par rotation des troupes dans les bases étasuniennes en Roumanie et Bulgarie, elle participe activement aux préparatifs de guerre contre l’Iran.

Contrairement à ce qu’a assuré hier Prodi, à savoir que « pour l’agrandissement d’une base militaire ne se pose certainement pas un problème politique », le développement de la base étasunienne de Vicence ramène donc au premier plan le problème politique central : le fait que ni le parlement ni le gouvernement aient aucun pouvoir décisionnel sur les opérations militaires étasuniennes qui, partant de notre territoire, impliquent automatiquement notre pays dans les guerres menées par les Etats-Unis.

Manlio Dinucci


- Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio




L’offense de Vicence



Il manifesto, mercredi 17 janvier 2007.


Les gouvernements ne se jugent pas nécessairement aux grands gestes de courage. Mais aux petits actes de vilenie oui. Et celui de Vicence est un acte de vilenie médiocre, humiliant, et gratuit aussi. Nous assistons désormais tous les jours au spectacle grotesque qu’un président étasunien mis au ban, abandonné par ses propres électeurs, inflige au monde entier. Aux sacrifices humains de Bagdad. Aux mattanze [1]somaliennes, plus scandaleuses encore, s’il est possible, dans leur mise en scène sur le plateau de la mondialisation, l’image de la puissance des premiers - des plus riches, des plus forts - décharge l’anéantissement des derniers, les plus pauvres de la terre, les plus invisibles, ceux des cabanes dans les marais. Le monde entier peut désormais voir à l’œil nu le désastre moral, humain, politique de cette pratique. Il n’est pas question d’anti-américanisme ou de pro-américanisme. Il s’agit ici du brin de capacité de discernement qu’il nous reste ou non. Ou même tout simplement d’un résidu d’instinct de conservation.

De l’autre côté, on a un territoire - comme celui de Vicence- qui se défend. Qui se mobilise et résiste depuis des mois. Pas par hostilité politique. Pour gérer son propre quotidien. Il n’y avait aucune nécessité de ruere in servitium (se précipiter dans la servitude [2]), à la vitesse de l’éclair. Et de se prosterner à genoux chez le puissant allié, son offrande à la main, du fait seulement que de l’autre côté de l’échiquier politique quelqu’un a prononcé - « anti-américanisme »- la parole magique et si redoutée , et en a appelé aux engagements (les siens, de « son » gouvernement) pris. « Les pactes doivent être respectés », susurre le cavaliere désarçonné. Mais quels pactes ? Ceux que le vieux gouvernement avait passés avec son ami Georges ? Ou bien ceux stipulés par l’Unione avec ses électeurs, quand ils lui servaient à gagner ? Ou, encore, ceux qui devraient lier un gouvernement à ses citoyens dans un rapport de responsabilité et de confiance ? Pourquoi donc le « pacte » avec Washington devrait-il valoir davantage que celui avec les électeurs de Vicence, abandonnés par Prodi à leur « question d’urbanisme » ? Au nom de quelle « Raison politique », les humilier et frustrer, en montrant cette incapacité et indisponibilité à l’écoute ?

Il y a dans ce pays un tissu civil qui, malgré tout, résiste encore, veut y croire, s’indigne et voudrait participer. C’est ce qu’il reste des grandes mobilisations d’il y a quatre ans. Le résidu solide de la « deuxième puissance mondiale » qui avait tenté d’entraver la machine guerrière globale. C’est l’Italie que les oligarques de Caserta, enfermés dans leur propre cour, s’obstinent à ne pas voir. Ni écouter. Ce serait une ressource non seulement pour une gauche qui voudrait daigner lui accorder un regard, mais pour la démocratie comateuse post-contemporaine. Mais elle reste à la marge. Elle sent monter en elle-même frustration et mépris, face à l’impénétrabilité du « politique ». Sous peu toute communication sera interrompue. On se regardera, explicitement, en « ennemis », entre ceux qui se tiennent dans la cour du palais avec ses codes de lobbies, et ceux qui sont dans la vie, sans moyens pour la défendre. Pourquoi, à la distance abyssale construite avec une morgue obstinée, ajouter aussi la dérision ?

On y gagnera sans doute une critique de moins sur le Corriere della sera. Mais on y perdra, à coup sûr, un bon morceau d’avenir.

Marco Revelli

Marco Revelli est professeur de sciences politiques à Turin, à l’Université du Piémont oriental


- Source : il manifesto www.ilmanifesto.it

- Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio



Samedi 20 Janvier 2007

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