Géopolitique et stratégie

L’Iran, le Brésil et la Bombe



Pepe Escobar
Samedi 1 Mai 2010

L’Iran, le Brésil et la Bombe

Asia Times, Pepe Escobar, 30 avril 2010


      Le ministre brésilien des Affaires étrangères Celso Amorim l'a exprimé très poliment lors d’une conférence de presse bilatérale avec son homologue iranien Manouchehr Mottaki à Téhéran ce mardi. Amorim a déclaré, « Le Brésil aimerait avoir une part dans le règlement du problème nucléaire iranien de manière appropriée. »


      « Manière appropriée » est une expression codée pour dialogue – et non pas pour une quatrième série de sanctions infligées par le Conseil de sécurité de l'Organisation des Nations Unies, et encore moins pour l'option militaire, que l'administration de Barack Obama brandit avec véhémence. Comme ça, en se positionnant en médiateur dans la recherche d'une solution pacifique, le gouvernement brésilien est en fait sur une trajectoire de collision « détendue » avec le régime Obama.


      Le président brésilien Luiz Inacio Lula da Silva sera en visite à Téhéran le mois prochain. Pour les faucons en faveur de l’hégémonie zunienne tout azimut, il s'agit d’une abomination – ainsi que pour les médias de droite occidentaux, et notamment ceux du Brésil qui ont cogné dur sans interruption sur Lula à cause de son initiative en politique étrangère.


      Il importe peu qu’une fois de plus Amorim ait souligné qu’il n'y a absolument aucun consensus au sein de la fameuse « communauté internationale » pour isoler Téhéran. Une fois encore dans ce cas, « communauté » signifie Washington plus quelques pays européens. Les pays du Sud, dans leur ensemble, plébiscitent le dialogue. Le Mouvement des pays non-alignés est unanimement contre de nouvelles sanctions. Le Groupe des 172 (tous les pays en dehors du Groupe des 20) est contre de nouvelles sanctions.


      Le Brésil et la Turquie, tous deux contre de nouvelles sanctions, n’ont pas présentement de siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies. Leur position commune reflète essentiellement celle des Chinois et des Russes – tous deux membres du Conseil permanent. Les tactiques russes impénétrables et l’accord de la Chine pour « discuter » d’un paquet de sanctions ont été mal interprétés par les grands médias et emballés comme un acquiescement aux caprices de Washington.


      Ce n'est pas vrai. Lors de la rencontre du BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine) à Brasilia il y a moins de deux semaines, ces pays ont une fois encore convenu tacitement que de nouvelles sanctions ne sont pas la solution, et ont souligné que le dossier doit être réglé par l’Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) .


      À Téhéran, Manouchehr Mottaki et Amorim ont aussi discuté de la proposition iranienne d’un accord d'échange de combustible nucléaire en tant que mesure de confiance qui pourraient bénéficier à l'Iran vis-à-vis de Washington et des capitales européennes. Le Brésil a proposé d'enrichir l'uranium pour l'Iran.


      Le problème, c'est que la nouvelle série de sanctions est en cours de discussion à New York uniquement entre les cinq membres permanents du Conseil de sécurité plus l'Allemagne – et qui ne sera étendu que plus tard aux membres non-permanents, tels que le Brésil, la Turquie et le Liban, qui prendra la présidence tournante du Conseil de sécurité le mois prochain.



Le cœur de la question


      Chaque acteur a ses propres raisons de s'opposer aux sanctions. Moscou – qui fournit déjà à l'Iran la technologie des réacteurs nucléaires ainsi que des armes – sait que tôt ou tard Washington devra admettre l'évidence : l'Iran, un producteur d'énergie clé, est une puissance régionale naturelle. Pour Beijing, l'Iran est une question de sécurité énergétique nationale ; de nouvelles sanctions menacent cette « stabilité » et tombent dans la catégorie des délires utopiques de la ministre zunienne des Affaires étrangères Hillary Clinton.


      New Delhi n’a guère manqué de relever qu’en Afghanistan Washington s’est embarqué dans une alliance tout azimut avec Islamabad, c’est pourquoi l'Inde a besoin d'un Iran stable comme d’un contre-pouvoir à l’interférence du Pakistan en Afghanistan et une fois encore pour fixer les Talibans. Le Brésil veut développer son activité commerciale avec Téhéran, et Lula pour sa part a affirmé que d’autres sanctions ne feraient qu'ouvrir la voie à la guerre totale, au lieu de l'empêcher.


      À la dernière réunion du BRIC, les diplomates ont fait allusion au cœur du problème. Les dirigeants du BRIC – la nouvelle puissance multipolaire concrète, qui est sérieusement engagée dans le maintien en échec des ambitions hégémoniques zuniennes – ont soigneusement évalué l'ensemble des signaux contradictoires, de la lettre « secrète » de janvier pour Obama du big boss du Pentagone, Robert Gates, examinant les options militaires « prêtes à être discutées » contre l'Iran, jusqu’à la déclaration du président des chefs d’état-major, l’amiral Mike Mullen, à l'université Columbia, racontant que la frappe serait sa « dernière option. » Ils ont évalué le niveau d'anxiété à Washington. Et ils ont conclu qu'il n'y aura pas d'attaque zunienne contre l'Iran.


      Ils peuvent se tromper. Voilé par beaucoup de fumée et reflété par la corporation médiatique, un combat de coqs furieux se déroule à l’heure actuelle à Washington au sein de la garde prétorienne, des zèbres militaires jusqu’aux zouaves de l'American Enterprise Institute, en faveur de l’hégémonie universelle zunienne. Mais tout ça revient en gros à une chose : dans combien de temps frapper l'Iran – tôt ou tard.


      Pour les faucons, la chose qui compte c’est que Washington ne permettra jamais à l'Iran « d’acquérir une capacité nucléaire. » Ça implique inévitablement une guerre préventive. Jusqu'ici, le « crime » de l'Iran a été de développer un programme d'énergie nucléaire autorisé par le Traité de non-prolifération nucléaire (TNP) et sous contrôle jusqu’à la fin des temps.


      Dans ce scénario fortement anxiogène, il importe peu que le dirigeant suprême iranien, l'ayatollah Ali Khamenei ait prêché dernièrement en faveur du désarmement nucléaire total du monde, et réitéré une fois encore sa fatwa contre même la menace d’un déploiement d'armes de destruction de masse. Elles sont haram (interdites) par la loi islamique.


      Par l’intermédiaire de Gates, le Pentagone lui-même reste sur l'offensive – menaçant l'Iran d’un explicite « toutes les options sont envisagées, » c'est-à-dire, attentat nucléaire inclus, et, dans un chef-d’œuvre de circonvolution linguistique orwellienne, Obama a ajouté que la Zunie « soutiendra notre dissuasion nucléaire » en tant qu’incitation à la fois pour l'Iran et la Corée du Nord. Une incitation à se faire hara-kiri, peut-être ?


      Alors que faire ? Le mois prochain, à New York, il y aura une nouvelle révision du TNP. Le régime Obama a déjà fait pression sur le Brésil pour qu’il accepte le protocole additionnel au TNP. Le Brésil a refusé.


      Le TNP est en substance extrêmement asymétrique. Les nations appartenant au club nucléaire ont un traitement de faveur par rapport au reste. Le protocole additionnel accentue cette discrimination – rendant difficile pour les puissances non-nucléaires de seulement mener des recherches civiles.


      Le Brésil – qui est essentiellement issu d'une tradition pacifiste – défend le droit de tout pays souverain à acquérir une « capacité technologique nucléaire. » C'est dans quoi s’est embarqué l'Iran, selon toutes les preuves disponibles. C’est pourquoi, bien évidemment, Brasilia doit être sur une trajectoire de collision avec Washington, dans la mesure où une révision du TNP est en jeu. Le Brésil le considère comme une soumission à l'ingérence étrangère.


      Quant aux sanctions, Washington doit reposer les pieds sur terre. Croire que les pays du BRIC ou d'Asie et d'Europe n’achèteront pas de pétrole et de gaz iranien, ne vendront pas d'essence à l'Iran, et que les banques iraniennes ne développeront pas des moyens d’articulation avec l'économie mondiale (elles ont des partenaires dans les Émirats arabes unis et au Venezuela, par exemple), c’est vivre au Pays des merveilles.


      Les grandes compagnies pétrolières chinoises vendent directement de l'essence à l'Iran. L'Iran aura doublé sa production d'essence en 2012, après le développement de 10 raffineries et un investissement de 40 milliards de dollars dans la construction de sept nouvelles raffineries. L'Iran continuera d’échanger des produits pétroliers – surtout avec les « stans » d'Asie centrale ; cela montre, par exemple, son degré d’aptitude à importer de l'essence en contournant le système bancaire international.


      Et pour couronner le tout, il y a le marché noir. La Jordanie et la Turquie étaient des fleuves de pétrole de contrebande sortis de l'Irak sous sanction dans les années 90. De nouvelles sanctions contre l'Iran seraient le début d'une nouvelle génération d'Irakiens touchant le jackpot. Quant à la dictature militaire du mullahtariat à Téhéran, elle n'apprécierait rien de mieux que d'utiliser ses bénéfices pétroliers pour solidifier son bouclier de protection. Les dirigeants du BRIC – Lula inclus – ont peut-être vu à travers la fumée et les miroirs, après tout. La bombe ? Quelle bombe ? Ils savent tous que l'Iran ne peut pas construire de bombe, par exemple, à Natanz, tant que ce sera inspecté jusqu’à en crever par l'AIEA. Supposons que l'Iran s’inspire de la Corée du Nord, expulse les inspecteurs, se retire du TNP et décide de construire une bombe dans quelque endroit tenu secret. Ils auraient besoin de beaucoup d'eau et d'électricité – et les satellites de surveillance permettent d’enregistrer chaque mouvement.


      Les dirigeants du BRIC ont en fait conclu que Washington ne peut rien faire pour empêcher l'Iran d'acquérir une « capacité nucléaire, » sauf envahir le pays dans un remake commun de Desert Storm et Shock and Awe et mettre à exécution un changement de régime sanglant.


      Des séries et des séries de sanctions n’arrêteront rien. Un bombardement de « précision » d’Israël, de la Zunie, ou commun, ne ferait que reculer un peu les choses – sans compter les multiples formes de retour de flammes désagréables. Une seule solution raisonnable existe. En desserrant le poing Washington doit s'asseoir à une table avec Téhéran et utiliser toutes les options diplomatiques pour rechercher une offre de sécurité globale au Moyen-Orient – et cela comprend la dénucléarisation complète ; c’est-à-dire, plus de bombes nucléaires « secrètes » israéliennes. Il est douteux que le régime Obama – assailli sur tous les fronts par les faucons – relève jamais ce défi.



      Pepe Escobar est l'auteur de Globalistan: How the Globalized World is Dissolving into Liquid War et de Red Zone Blues: a snapshot of Baghdad during the surge. Son nouveau livre, tout juste sorti, est Obama does Globalistan. Il est joignable à l’adresse pepeasia@yahoo.com.



Original : www.atimes.com/atimes/Middle_East/LD30Ak01.html
Traduction copyleft de Pétrus Lombard




Samedi 1 Mai 2010


Commentaires

1.Posté par Taleb le 01/05/2010 16:17 | Alerter
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La « communauté internationale » signifie Washington plus quelques pays européens.
C’est une nouvelle ruse des sionistes d’utiliser ce terme.
Les pays du Sud, dans leur ensemble, plébiscitent le dialogue. Le Mouvement des pays non-alignés est unanimement contre de nouvelles sanctions. Le Groupe des 172 (tous les pays en dehors du Groupe des 20) est contre de nouvelles sanctions.

2.Posté par Alexandre le 01/05/2010 16:18 | Alerter
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Les USA et 3 autres pays Européens doivent savoir que le temps d’imposer leurs idées injustes au reste du monde est bel et bien terminé.

3.Posté par MISTER NO le 02/05/2010 01:17 | Alerter
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excellent article.très bonne analyse ...a suivre

4.Posté par Leila le 02/05/2010 11:04 | Alerter
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Le président Iranien M. Ahmadinejad vient de quitter Téhéran pour assister à la conférence de TNP.
De la part de la nation iranienne il a des propositions pour une paix stable dans le monde.
Monsieur le président le monde entier sauf les sionistes criminels te souhait un grand succès pour l’humanité et la paix dans le monde.
Monsieur le président le monde entier sauf les sionistes criminels te remercie beaucoup pour tes efforts magnifiques.

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