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L'Iran, l'impérialisme et la « gauche »


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Alex Lantier
Mercredi 8 Juillet 2009

L'Iran, l'impérialisme et la « gauche »

Les développements récents confirment davantage encore le caractère bourgeois et politiquement réactionnaire du mouvement de protestation iranien organisé par les partisans du candidat réformateur ayant perdu les élections présidentielles Mir Hossein Moussavi.



Avec l'intensification de la lutte politique entre les différentes factions de la République islamique, les puissances impérialistes font pression pour faire pencher l'avantage politique vers les tendances de « réforme » qui sont en faveur d'un changement important de la politique étrangère de l'Iran ( vers un arrangement avec les objectifs américains et européens au Proche-Orient et en Asie centrale) et de la politique économique (en faveur de l'introduction rapide d'une politique de marché.)

Les puissances européennes ont collectivement menacé de rappeler d'Iran leurs ambassadeurs et ordonné aux ambassadeurs d'Iran des Etats membres de l'Union européenne de s'opposer à la détention par l'Iran des employés de l'ambassade britannique.



Dans un geste encore plus menaçant et provocateur, le vice-président Joe Biden a dit au New York Times que les Etats-Unis n'opposeraient pas leur veto à une décision israélienne de lancer une frappe militaire contre l'Iran. Le moment choisi par Biden pour faire cette déclaration est politiquement significatif. En pleine lutte acharnée pour le pouvoir au sein de l'establishment politique iranien, le message de Biden est un avertissement, notamment à l'égard des puissants de la République islamique qui n'ont pas encore choisi leur camp, pour dire que les Etats-Unis et ses clients ne vont pas attendre indéfiniment que les forces dissidentes effectuent un changement de régime en Iran.

Pour bien enfoncer le clou, au discours du vice-président s'est ajoutée une chronique de Roger Cohen, tout juste rentré de ses exploits à Téhéran où il était responsable de la campagne de propagande post-électorale du New York Times, et dans laquelle il encourage fortement les opposants d'Ahmadinejad dans la République islamique à procéder à la « défenestration » du président.



Tandis que ces évolutions, et d'autres qui sont liées, révèlent au grand jour le caractère politique réactionnaire de ces manifestations post-électorales, ainsi que sa base sociale restreinte et des classes moyennes, divers groupes de « gauche » cherchent à justifier leur adhésion à Moussavi. Des groupes allant de l'International Socialist Organization américain au Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) de France ont publié des articles faisant les louanges des soi-disant références révolutionnaires du mouvement de protestation.



Un lecteur d'un tel groupe, l'International Marxist Tendency (IMT) de Grande-Bretagne, a envoyé une lettre critiquant la couverture faite par le World Socialist Web Site de la crise iranienne : « J'ai été horrifié de découvrir que, à ce moment essentiel de l'histoire du monde, ils ont décidé de consacrer leur énergie à prouver que cette élection n'était pas frauduleuse et à attaquer d'autres mouvements de gauche qui disent le contraire. En d'autres termes, ils prennent la défense de la République islamique. »



Cette critique du WSWS pose la question de savoir par quels moyens les alliés de « gauche » de Moussavi espèrent réaliser leurs objectifs politiques. Celui qui a écrit cette attaque est furieux de voir que le WSWS a refusé de s'aligner avec ces factions de la bourgeoisie iranienne, soutenues par l'impérialisme américain et européen, dans leur lutte contre Ahmadinejad. Le point de vue adopté par cette personne est que l'on doit se réjouir de la destruction de la République islamique quelles que soient les forces de classe, au sein de l'Iran et internationalement, qui la détruisent. Ce n'est pas la position uniquement de ce lecteur qui est citée avec approbation par l'IMT. Le NPA a publié une déclaration publique dans laquelle il dit qu'il soutient tous les opposants à la République islamique. Cette déclaration a été publiée juste au moment où le président Sarkozy prenait la tête de la mobilisation européenne contre l'Iran !



La faillite théorique et politique de la gauche petite-bourgeoise trouve une expression particulièrement flagrante dans un essai sur la crise iranienne écrit par le dirigeant de l'IMT Alan Woods, le 26 juin dernier (« Le régime iranien intensifie la terreur — Il faut une grève générale ! ») Cet essai expose de façon plus détaillée les opinions politiques erronées qui sous-tendent l'attaque du lecteur d'IMT contre le WSWS.



Woods cherche à réfuter le fait assez évident que ce mouvement de protestation de Moussavi est un mouvement de droite : « Certains à gauche s'interrogent pour savoir si le mouvement en Iran est un mouvement progressiste. Ils se sont laissé convaincre par la propagande qui dit que le mouvement est tout entier un « complot impérialiste » visant à renverser le régime islamique. »



A quelle « propagande » Woods fait-il référence ? Pendant plusieurs semaines, les médias de masse aux Etats-Unis et en Europe ont mené une campagne incessante pour désorienter et manipuler l'opinion publique. Le produit vedette du libéralisme politique « progressiste » The Nation, a légitimé la campagne médiatique avec des reportages préparés par un correspondant qui avait précédemment défendu le régime du Shah d'Iran. Face à cette campagne massive de désinformation, un petit nombre de publications, dont le WSWS, a cherché à analyser la base politique et sociale des protestations conduites par Moussavi. Pour Woods, tout ce qui contredit la ligne officielle approuvée par les médias de masse est illégitime.



Quant à cette affirmation de Woods selon laquelle les critiques de la ligne officielle présentent les manifestations d'opposition comme rien de plus qu'un « complot impérialiste », c'est tout simplement une tentative de créer une diversion. L 'analyse présentée par le WSWS a expliqué que les manifestations reflètent des divisions réelles au sein du régime iranien. Nous avons aussi fait remarquer que parmi les manifestants il y avait des personnes sincèrement opposées au régime islamique. Cependant, les manifestations étaient politiquement conduites par des sections de la bourgeoisie iranienne, elles tiraient leurs forces principalement des sections privilégiées de la classe moyenne urbaine, et se fondaient sur un programme profondément antagoniste aux intérêts de la classe ouvrière. De plus, la question du « complot impérialiste » n'est pas aussi insignifiante que Woods voudrait le faire croire à ses lecteurs. Woods ne peut justifier le soutien d'IMT pour le mouvement de Moussavi qu'en dissimulant le programme de classe de la direction de ce mouvement et les objectifs des puissances impérialistes qui y sont rattachés.



Il écrit : « Il ne fait pas le moindre doute que les Etats-Unis cherchent secrètement à opérer un changement de régime en Iran, et le font depuis ces trois dernières décennies. Nous savons que Washington a mis en place un fonds spécial à cette fin. » Mais Woods écrit comme si ces faits n'avaient pas eu d'impact sur cette situation et qu'on pouvait sans problème ne pas en tenir compte : « Mais ce qui est curieux dans la situation présente c'est de voir combien les Américains se montrent circonspects. » [Italiques ajoutés]



C'est une déclaration extraordinaire. Comme dans tout autre aspect de la ligne de l'IMT, c'est une adaptation à la ligne des médias de masse qui prétendent qu'Obama fait preuve de retenue face aux événements d'Iran. En réalité, la réaction américaine à la crise iranienne, y compris les récentes menaces de Biden, se déploie dans le contexte d'une politique américaine fondamentale d'encerclement de l'Iran (par l'invasion de l'Irak voisin et de l'Afghanistan et la conservation de bases tout autour du golfe Persique) et de soumission du pays à de constantes menaces d'attaque. Cette politique n'est pas circonspecte, elle est agressive et criminelle.

Woods a encore du travail à faire pour éluder entièrement la question de l'intervention impérialiste en Iran. Il soutient le régime vénézuélien d'Hugo Chavez, un populiste bourgeois que Washington aimerait aussi écarter du pouvoir. Woods doit reconnaître « la réaction de bien des gens au Venezuela (et pas uniquement de Chavez) qui ont fait un parallèle entre les mouvements réactionnaires des escualidos de la classe moyenne cherchant à déstabiliser le gouvernement bolivien [c'est à dire le régime de Chavez] et les manifestations iraniennes ».



Woods s'énerve : « Qu'est-ce que cela a à voir avec la situation en Iran ? Le gouvernement d'Iran n'est pas un gouvernement progressiste et pro-classe ouvrière, mais une dictature théocratique réactionnaire... Les faits montrent qu'il n'y a rien de progressiste dans le régime des mollahs en Iran, et il n'y a absolument aucun fondement à une comparaison entre le Venezuela et la Bolivie. »

La question fondamentale en jeu est la position lâche et sans principe de Woods par rapport à l'impérialisme. Il n'adopte pas une opposition de classe, fondée sur des principes, contre toute interférence impérialiste dans tout pays opprimé. Au contraire, il s'oppose à toute intrigue impérialiste dans les régimes bourgeois du tiers monde qu'il affectionne, mais l'ignore quand cela touche des régimes qu'il n'aime pas.



Woods essaie ensuite d'expliquer sa perspective pour le mouvement de protestation de Moussavi. Il dit qu'il « a un caractère confus », mais fait remarquer avec espoir que « les premiers stades d'une révolution sont toujours caractérisés par une situation confuse et incohérente ». Comme exemple de situation complexe et confuse, il cite la Révolution de février de 1917, le renversement initial du tsar, qui avait planté le décor pour la prise de pouvoir par le Parti bolchevique durant la Révolution d'octobre plusieurs mois plus tard.



Ces analogies ne tiennent pas. La Révolution de février était un soulèvement ouvrier massif qui renversa le tsar ; le mouvement de protestation de Moussavi est une protestation des classes moyennes qui ne jouit pas d'un soutien de masse.



Woods s'embrouille encore plus quand il décrit la manière dont les protestations de Moussavi pourraient évoluer. Faisant remarquer « les illusions démocratiques » des manifestants pro-Moussavi, il dit que les Iraniens vont recevoir « une dure leçon » sur les « grandes illusions concernant les dirigeants “démocratiques" ». Il explique: « Les "réformateurs" ne veulent qu'un changement superficiel, ce qui revient à dire pas de changement du tout. Les libéraux bourgeois veulent un changement qui leur donnera les rênes du pouvoir et protégera leurs privilèges par des moyens de contrôle plus efficaces. »



Telle est son opinion sur la direction politique de ce mouvement dont il n'entend pas qu'on l'accuse de ne pas être progressiste !



Le raisonnement de Woods est celui d'un politicien petit-bourgeois réactionnaire qui s'adapte facilement à l'opinion publique bourgeoise. Son essai est un exemple de la politique de l'écrasante majorité des groupes de « gauche » qui soutiennent le mouvement Moussavi, un soutien qui en dit long sur leur propre orientation politique et sociale. Ces groupes petits-bourgeois ne font aucune analyse de classe des mouvements qu'ils soutiennent, passant sous silence l'histoire de l'Iran en tant que pays opprimé et semi-colonial tandis qu'ils s'alignent derrière la dernière campagne en date pour une « révolution de couleur ».



Mercredi 8 Juillet 2009


Commentaires

1.Posté par fadi le 08/07/2009 16:41 | Alerter
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c'est une analyse trés interessante qui dit long sur l'echec des mouvements de gauche
à travers l'occident,ces mouvement se sont adaptés au lois du marché et n'ont plus aucun visage qui les distingue des mouvements imprialiste de droite,leurs sympatisants ne les reconnaissent plus,resultat :crise interne(partie socialiste français) voir disparition dans certains pays.
à noter aussi qu beuacoups de mouvements de gauche ne sont pas prés d'oublier que par le passé les mouvements islamistes ou islamiques ont fait alliance avec l'imperialisme contre le comunisme et le gauchisme.
et le

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