1
- Prolégomènes à la simianthropologie
2
- Entre Hercule et l'amibe
3
- La finitude de l'idole
4
- Comment passer derrière le miroir ?
5
- La connaissance de la nouvelle finitude
6
- Les fondements anthropologiques de la philosophie occidentale
7
- Platon et la simianthropologie
8
- Où le regard de l'humanité sur elle-même en est-il ?
9
- La collaboration du ciel et des lois chez le simianthrope
10
- Une espèce inachevée
11
- L'âge post idéaliste de la philosophie
*
1
- Prolégomènes à la simianthropologie
Pourquoi
ai-je baptisé de simianthropologie , donc affublé d'une
racine grecque et d'une autre latine une discipline qui disposait
de deux parents adoptifs de race hellénique et naturalisés depuis
longtemps par la langue française ? Ne suffisait-il pas d'inverser
le vocable anthropopithèque pour voir paraître la pithécanthropologie
? Mais il se trouve que le latin simius signifie à la fois
singe et imitateur , acception qui s'est conservée dans notre
langue avec singer et singerie. Bien plus, au XIXe
siècle , le sociologue Gabriel Tarde a fait de l'esprit d'imitation
le ressort principal du simianthrope ; et l'on sait que, sans
jamais citer son illustre prédécesseur, M. René Girard a fait
de la " rivalité mimétique " le moteur simiohumain de notre
espèce, ce qui l'a conduit à une critique morale des offrandes
sacrées : la religion chrétienne aurait rompu avec la tradition
multimillénaire d'immoler aux dieux des victimes palpitantes et
de grand prix, alors que le sacrifice de la croix, qui a fait
du Golgotha un autel, trouve, lui aussi, son origine psychobiologique
dans le meurtre de l'offertoire, comme il sera démontré ci-après.
Aux yeux
de la simianthropologie, qui, à l'instar de toute science , se
veut une discipline critique, le simius n'est pas seulement
le premier animal capable de singer un tueur tout puissant et
au rang duquel il rêve de se hausser, comme Mme Jane Goodall l'a
démontré par ses observations sur la conquête du pouvoir au sein
de la horde chez les chimpanzés, mais, de surcroît, seule cette
espèce jouit de la capacité d'imitation que le lecteur de bonne
volonté jugera fort enviable d'autoriser toute simianthropologie
future à suivre à la trace les chromosomes des idoles, donc d'observer
les origines zoologiques de la métaphysique religieuse occidentale
tout au long de l'évolution de la boîte osseuse du simianthrope
européen. Car les effigies des dieux que le simius est
capable de faire apparaître sur sa rétine et qu'il vénère au point
de leur immoler un congénère valorisant - ou, faute de mieux un
animal coûteux - sont, de toute évidence, des spécimens dotés
d'apanages mentaux supérieurs, sinon cet animal astucieux, donc
dispendieux à bon escient, ne tirerait aucun profit de se prosterner
devant leurs crimes et de leur présenter de riches cadeaux. Mars,
Poséidon, Apollon, Athéna, Cérès et surtout Zeus sont des simianthropes
dont il est bien évident que, tant par leur taille que par leurs
capacités cérébrales exceptionnelles, ils surplombent une espèce
avare de ses offrandes, mais dont ils illustrent des perfectionnements
corporels et mentaux jugés dignes de la vénération de leurs adorateurs.
L'hypertrophie parallèle des virtualités de la matière grise et
des forces physiques du simianthrope sous les traits qu'il prête
à ses modèles glorifiés dans les nues témoigne de ce que l'idole
solidifiée dans le bois, la pierre ou l'airain magnifie l'original
en élevant sa chair et sa charpente au gigantesque.
C'est pourquoi
la simianthropologie désigne la première science post-darwinienne
ambitieuse de porter le regard des morts sur le devenir du singe
originel, donc à poser la question de la frontière qu'il convient
de tracer entre l'espèce agenouillée sur la terre et ses modèles
installés sur des Olympes simiohumains . A ce titre le simius
permet d'observer, certes, le singe tapi sous le simianthrope
extatique et vaporisé, mais également la fausse magnificence de
l'idole en gestation chez le simius, ce qui seul donnera
sa véritable postérité scientifique au darwinisme.
2
- Entre Hercule et l'amibe
En tout
premier lieu, l'idole commune aux chrétiens, aux juifs et aux
musulmans se trouve conçue et construite à " l'image et ressemblance
" d'une créature hypertrophiée, ce qui confirme que le simius
vocalisé - donc capable de faire retentir la voix d'une idole
à son oreille - se forge une duplique éloquente du simius
et que, par la suite, il se révélera incapable d'en unifier le
prodigieux encéphale - car, pour y parvenir, il lui faudrait faire
tenir un discours cohérent au Titan du cosmos, donc le contraindre
à rédiger une seule et même théologie de l'allégeance universelle
de ses fidèles aux apanages de sa personne. Le premier exploit
de l'instinct d'imitation de cet animal n'en suffit pas moins
à le cérébraliser à demi ; car sitôt qu'il se met à l'écoute d'un
amplificateur de sa propre voix, il se reconnaît dans son chanteur
et son orchestrateur - qu'il appelle son " créateur " - et il
exerce son oreille à en devenir le choriste.
Mais comment
le simius imitateur d'un modèle agrandi de lui-même ne
serait-il pas un flatteur-né de son gigantesque porte-voix, puisqu'il
façonnera une effigie suffisamment symphonique de lui-même pour
qu'elle mérite, en retour, son apparent auto-anéantissement devant
un musicien génial du cosmos - donc pour que le dieu provoque
un effroi intéressé devant un Immortel tour à tour redoutable
et bienveillant, comme tous les souverains d'ici-bas? C'est pourquoi
le simianthrope dédoublé sur le mode symphonique se vante de devenir
un sage à craindre l'auteur de la partition; mais, du coup, il
a inventé une morale de séraphins, car il tient la faculté du
simianthrope d'imiter également des spécimens cacophoniques de
son espèce non seulement pour la clé de toutes les faiblesses
du compositeur de la partition, mais pour la cause du naufrage
des anges.
La capacité
du simianthrope de s'humilier devant l'idole qui lui sert d'auréole
et de s'identifier à son gigantisme par ses supplications et ses
prières est donc également la source principale de l'instinct
de conservation sanctifiée qui le protège sous la nef de son auto-abaissement
collectif. Le lien de solidarité dévote entre les individus repose
sur leur miniaturisation en chœur devant le Titan qui les transporte
dans les airs. Mais le colosse salutaire qui les minusculise à
l'école de leur piété est aussi l'instrument déguisé d'une conquête
mythique - celle qui permet aux microbes du cosmos de s'installer
à leur aise dans l'immensité et de faire de leur éternité rêvée
la proie préférée de leurs théologies de l'espérance.
Le simianthrope
livré tour à tour à sa damnation et à son salut joue tantôt de
son gigantisme religieux, tantôt de sa réduction au rang d'une
particule élémentaire. Ce faisant, son embryon de cerveau tour
à tour débordant d'oratorios et vidé par le silence se révèle
l'outil des alternances de son imagination religieuse entre la
grandeur surnaturelle de ses songes et sa petitesse charnelle.
C'est ainsi que le christianisme a tracé pas à pas le chemin de
l'élévation de l'âme et de l'esprit de ses fidèles à l'intelligence
et à la sagesse attribuées à l'idole. L 'imitation de Jésus-Christ,
" exercices spirituels " rédigés au XVe siècle par le Chancelier
Gerson, est demeuré longtemps le livre de chevet des initiés à
la religion d'une croix livrée d'avance à la gloire céleste et
à la déconfiture tombale - et l'on sait que Corneille a traduit
en vers cet ouvrage, tellement il y retrouvait l'homme réel de
Racine et l'homme idéalisé du Cid. C'est que ce
texte cornélien explicite fort clairement le basculement continu
du simianthrope entre sa poussière et sa superbe ; et nul autre
héros religieux que le Christ symbolise davantage le sort d'un
animal tragiquement déchiré entre Hercule et l'amibe . On voit
que si la simianthropologie porte l'évolutionnisme à la spectrographie
des mythes religieux, sa généalogie du sacré jette un pont entre
la zoologie et l'idolâtrie et qu'à ce titre , elle ne dialogue
pas seulement avec les souterrains concentrationnaires du sacré,
mais avec le pathétique des ascensions oniriques avortées.
3
- La finitude de l'idole
Observons
de plus près les diastoles et les systoles de la sainteté génocidaire
et pieuse. Je disais que la simianthropologie étudie le rôle que
l'instinct d'imitation du simius a joué tout au long de
l'histoire des concrétions encéphaliques qu'on appelle des orthodoxies
et qui stratifient une politique des ascensions éthérées et des
châtiments infernaux. Mais sitôt que l'idole aura été unifiée
dans les esprits, donc codifiée, institutionnalisée et momifiée,
l'imagination religieuse du simianthrope se trouvera ritualisée
et officialisée par la pratique quotidienne de ses liturgies commémoratives.
Du coup, son attention va se porter sur une effigie plus célestifiée
que la précédente et dont le regard surplombant et dominateur
n'exprimera que mépris ou commisération pour ses portraitistes
antérieurs ; alors l'œil du simianthrope intériorisé par une image
de plus en plus vaporisée de lui-même ne cessera d'enfanter des
surplombs oniriques contempteurs de ceux des ancêtres.
La simianthropologie
est donc une discipline existentialiste en ce qu'elle " existentialise
", si je puis dire, la vie théologisante et cosmologisante du
simianthrope, tout en demeurant, pour sa part, rigoureusement
" expérimentale " du seul fait qu'elle ne confondra pas
les représentations apothéotiques des prisonniers de leur réalisme
religieux avec les symboles de leur évolution cérébrale qu'ils
sèment de siècle en siècle sur leur chemin. Mais ce sont toujours
les problématiques qui donnent leur sens aux expériences scientifiques
. Le XXI e siècle est condamné à accoucher d'une problématique
plus englobante de l'alliance de l'évolutionnisme avec les convulsions
viscéralement oniriques auxquelles l'encéphale du simianthrope
est livré.
Le carrefour
méthodologique qu'occupe la simianthropologie permettra donc à
cette discipline d'articuler sa spectrographie d'une espèce en
quête de jalons et de repères imaginaires avec l'examen critique
des origines semi animales de son onirisme politique - celles
dont l'histoire de ses doctrines religieuses démontre précisément
les sources fantasmatiques. Pourquoi l'encéphale de l'idole se
révèle-t-il nécessairement dichotomisé d'avance par les apories,
insurmontables par définition, qui écartèlent sa justice entre
la cruauté de ses châtiments d'un côté et le séraphisme de ses
récompenses célestes, de l'autre, sinon parce que l'instinct d'imitation
du simius butera nécessairement, en fin de parcours , sur
un personnage ogresque et qui, loin de glorifier l'itinéraire
mental de sa créature en retour , la caricaturera à lui renvoyer
une image aussi pitoyable de l'éthique de son idole que de la
sienne; car si le " Dieu " semi animal ne parvient pas davantage
que le simius à résoudre le problème de la sauvagerie native
d'une justice oscillante entre sa férocité posthume et ses patenôtres,
la question de l'échec terminal de l'instinct d'imitation du simianthrope
dont témoigne la cruauté de son idole scellera également
l'échec du destin ascensionnel de l'un et de l'autre. Cette espèce
auto rédemptrice n'aura donc été partiellement cérébralisée dans
les vapeurs du concept délivreur que pour voir son ciel cerné
par une gigantesque chambre des tortures . Quel sera le sort de
la théologie d'un fauve de sa Justice sous la terre ? Elle fera
naufrage parmi les récifs de la politique du " Juste " et de l'"
Injuste " de la " créature ". La simianthropologie est le sismographe
des avatars parallèles de la finitude de l'idole et de son imitateur.
Cette discipline est appelée à enregistrer l'idole réfléchie dans
son double terrestre, le simius .
4
- Comment passer derrière le miroir ?
A ce titre,
" Dieu " est un aveugle qui accompagne le simianthrope jusqu'au
terme de son parcours d'aveugle - donc de sa capacité d'observer
l'aporie centrale qui lui fait dresser dans les nues une succession
de représentations idolâtres de l'infirmité secrète de son " esprit
de justice ". Mais, au cœur même dans cette " déréliction ", une
nouvelle finitude ensanglantée s'ouvre à l'observation du simianthropologue,
celui du défilé, siècle après siècle, de ses génocidaires célestes.
C'est en projetant sur l'écran de l'histoire un film dont la pellicule
se dévide entièrement dans le cerveau cruel de l'idole - en tant
que réflecteur mental du simianthrope - que la simianthropologie
tente de donner une forme nouvelle à la philosophie critique européenne.
Pour la première fois, le simius dispose d'une galerie
complète des répliques saintes et sanglantes qui le représentent
dans les nues; pour la première fois, le simianthrope se fait
un spectacle de la barbarie du " Dieu " du déluge, de l'enfer
et de la potence payante; car cette discipline observe que l'idole
scinde, elle aussi, son encéphale entre le mythe rémunérateur
qui la vaporise dans le séraphique et le réel qui l'ensauvage
dans son camp de concentration souterrain . Pour la première fois,
le simianthrope est condamné à s'observer dans son Narcisse suprême,
l'idole dichotomisée à son tour entre l'ange qu'elle voudrait
devenir à elle-même et le Lucifer qui lui rappelle ses devoirs
et son joug de policier d'un cosmos à piloter par la torture.
Du coup, la raison schizoïde de la créature est condamnée à se
construire un observatoire de la spécularité féroce dans laquelle
elle se trouve enfermée, ce qui met un terme à la filmique politique
et historique du simianthrope angélisé à l'école de ses crimes.
Mais, du coup, une question vieille et nouvelle comme la philosophie
ressurgit : comment passer derrière le miroir du simius?
5
- La connaissance de la nouvelle finitude
La " critique
de la raison simianthropologique " démontre que la question
posée il y a deux siècles à toutes les mystiques par la Critique
de la raison pure de Kant s'impose inévitablement à une
pensée européenne enfin conduite au terme de sa logique interne,
parce que le chemin maladroitement rouvert à la " raison transcendantale
" et à la métaphysique religieuse par le pragmatisme théologique
du métronome de Königsberg bute sur la contradiction radicale
de donner à observer une espèce réfléchie dans le miroir de son
narcissisme épistémologique, ce qui lui interdit de jamais sortir
de son arène. Kant croyait sauver l'idole in extremis.
Pour cela, il suffisait, pensait-il, de prouver son existence
à la fois théologique et réelle en raison de la nécessité politique
absolue qu'elle existât effectivement. Mais pour cela, encore
fallait-il que l'intelligibilité des phénomènes soumis aux " impératifs
catégoriques " fît produire à l'expérience une raison légitimée
à l'échelle de ses idéalités - donc que l'idéalisme philosophique
censé piloter la théorie physique ne fît pas l'objet d'une enquête
simianthropologique au sein du rationalisme de la science expérimentale
.
La simianthropologie
spectrographie la logique occidentale dans la postérité spectrographique
de Hume. Une science vouée à observer la radicalité de la finitude
simiohumaine ne recourt, in fine, à aucun subterfuge pour
franchir de force les limites inhérentes à la rationalité restreinte
du simianthrope. Comment la logique interne de la notion même
d' "entendement causal" n'exclurait-elle pas tout simulacre
d'une sortie de secours ? Au reste, la physique moderne a d'ores
et déjà passé "derrière le miroir", mais pour y récolter
à foison des connaissances incompréhensibles par définition, puisque
l'intelligence simiohumaine est spéculaire de naissance . Il est
sain de mettre un terme au mythe optimisant de Galilée selon lequel
les mathématiques seraient le " vocabulaire du cosmos "
; il est sain de désacraliser des décalques équationnels muets
par nature ; il est sain de soutenir que " modéliser "
les " habitudes de la nature ", comme disait Ockham, n'est
jamais que résumer des comportements constants à l'aide d'un graphique
; il est sain de découvrir que les " catégories innées
" de la " raison pure " de Kant sont téléguidées par le
simianthrope. Comment l'inerte recopié à l'école du calcul ferait-il
tenir un discours de la raison à l'original ?
Mais si
toute raison trace en silence les pistes de son mutisme dans le
vide et si elle n'explique en rien sa propre gestuelle , la simianthropologie
commence pourtant d'observer les ressorts psychobiologiques qui
peuplaient le cosmos de signifiants que le simius poussait
sur le devant de la scène. Avoir percé les secrets de la subjectivité
simiohumaine la rend intrépide . La voici du moins devenue le
casse-cou du cosmos. Elle se fouette et se houspille, parce que
ce serait s'infliger une infirmité supplémentaire de ne pas aller
jusqu'au terme du chemin qui relève de sa logique interne. Si
la mystique n'a pas trouvé le courage d'observer le simianthrope
et ses idoles réfléchis dans le miroir où ils se regardent en
chiens de faïence, puisse du moins la raison s'armer de l'audace
de se regarder dans le sien. Il n'y a personne derrière la glace,
sauf l'œil naissant d'une espèce appelée à conquérir un regard
sur ses miroirs cérébraux .
6
- Les fondements anthropologiques de la philosophie occidentale
La simianthropologie
observe un animal en situation d'attente. Du coup, l'évolution
de cette espèce se change en un observatoire de ses latences.
Mais l'interprétation d'un potentiel présuppose que la notion
d'erreur ne porte plus sur l'adéquation ou l'inadaptation d'un
outil du simius à la finalité que sa semi animalité lui
assignait , mais sur un leurre soustrait à son examen et de nature
psychogénétique, donc lié au contenu inconsciemment semi animal
des verbes expliquer et comprendre dont son espèce
le porte à faire usage. Dans les mains du simius , l'outil
métamorphose son efficacité en oracle. Mais si la performance
physique se rend locutrice par métaphore et si le labeur payant
se veut volubile, ne sommes-nous pas tout proches de percer le
secret des idoles simiohumaines , ces objets parlants qu'étaient
la mer, le soleil et la terre ? Et si le cosmos se mettait à parler
par le truchement des mathématiques , ne redeviendrait-il pas
un objet vocalisé et la plus grosse des idoles ? Dans ce cas,
nous devrions nous demander si cette idole plus massive que toutes
les précédentes ne convaincrait pas ses calculateurs à venir en
pénitents au rendez-vous de leurs chiffres et si une idole cesse
d'en être une telle pour avoir rendu exacte une horloge .
La simianthropologie
étudie donc la semi animalité qui sous-tend les significations
et les explications que sécrète une espèce suffisamment
cérébralisée par son langage pour faire bavarder la matière, mais
insuffisamment armée pour spectrographier le discours qui la leurre
en retour et qui échoue à vaincre le silence originel et invincible
d'un univers inhabité. L'animalité nantie d'un vocabulaire animiste
est donc tellement propre au simianthrope que les critères du
vrai et du faux que ses tripes rendent parlants dans le cosmos
ne sauraient se trouver jugés et compris à se coller les vieux
écouteurs de Darwin et de Freud aux oreilles ; car la notion même
de " vérité" fondée sur la présupposition selon laquelle
il pourrait exister une " parole du monde " doit devenir
l'objet d'une analyse du contenu psychobiologique inconscient
dont l'expérience scientifique pare ses formulations théoriques.
Il y faudra une interrogation trans-nietzschéenne et trans-chrétienne
de ce que sera l'anthropos quand il aura paru sur la terre,
ce qui exigera que naisse un regard encore ignoré de l'anthropologie
classique, puisque l'objet véritable de l'expérimentation actuelle
demeurait entièrement à découvrir et à rendre audible : Darwin
et Freud ne savaient pas qu'ils observaient une espèce inconnue,
le simianthrope , alors qu'en bonne et saine logique, la notion
d'évolution serait vaine s'ils avaient observé des hommes réels
et achevés. Et pourtant, certaines méthodes d'observation et d'interprétation
de ce qui manque au simianthrope actuel pour qu'il devienne un
homme véritable peut d'ores et déjà faire l'objet d'une expérimentation
indirecte et se trouver vérifié à ce titre.
7
- Platon et la simianthropologie
La traque
de l'erreur propre au simius socialisé, cérébralisé et
sonorisé par son langage a commencé avec Platon , qui n'observait
nullement ce que ses congénères savaient fort bien, mais ce qu'ils
s'imaginaient comprendre à l'écoute de leurs cinq sens,
de sorte que, dès l'origine, la philosophie occidentale s'est
trouvée contrainte d'observer les mécanismes psychiques inconscients
qui assuraient non seulement le triomphe de l'ignorance devenue
expliquante , mais la croyance proprement simiohumaine en une
"intelligibilité" en soi du cosmos - celle que charriait
l'erreur armée d'éloquence et inscrite dans une problématique
qui faisait d'avance du leurre lui-même l'instrument oratoire
de la croyance en une vérité parlante. La preuve semi animale
était donc toujours, partout et nécessairement au service d'une
imagination véhiculée par la démonstration de toute autre chose
que de ce qu'elle alléguait. La théologie appelait " vérité"
la collusion apparente du monde observable avec le " verbe
" d'une divinité et la physique classique celle du cosmos avec
une parole de la matière.
A ce titre,
la preuve religieuse accueillait déjà les " leçons de l'expérience
" du monde, mais elle les tenait pour les messagères d'une parole
gorgée de signifiants simiohumains réputés gravés du haut du ciel
dans le cosmos. Platon a enseigné le premier que la problématique
de la connaissance portée sur les fonts baptismaux de la théologie
par le futur "sens commun " cartésien faisait du sujet
l'outil et l'otage de son idole. Comment devenir le spéléologue
de cette ignorance-là, sinon à l'aide d'un cerveau rendu virtuellement
capable d'observer de l'extérieur l'animalité spécifique de l'erreur
simiohumaine? Il y faudra un regard relativement trans-animal
sur l'animal demeuré pseudo cogitant.
Mais si
Socrate se veut l'accoucheur d'une espèce située dans les limbes,
le simianthrope se révèlera un malade cérébral de naissance ;
et toute la philosophie occidentale ne sera qu'une nosologie incapable
de diagnostiquer l'erreur comme un cancer ou un chancre qui rongera
de l'intérieur l'appareil même de la " démonstration expérimentale
", puisque celle-ci demeurera inconsciemment falsifiée par
la fausse problématique qui lui fera croire que les faits charrieraient
des signifiants comme le bois des idoles parlerait . La simianthropologie
inspecte les entrailles des idoles, mais à l'aide d'autres méthodes
que celles des haruspices penchés sur les viscères des poulets.
Elle pèse le crâne d'une espèce malade de l'infirmité native de
son espèce de " raison ". Quelle est l'erreur centrale de cette
espèce ? Elle ignore qu'il n'existe pas de " preuves matérielles
" d'un signifiant . Confondre les faits et les signes,
c'est tenir la prophétie vérifiée pour la preuve des rendez-vous
de la matière avec la parole théorique censée inspirer l'expérience.
Cette confusion originelle est magique par nature - elle vocalise
des vérifications à l'aune de leur paiement ; elle fait de la
rentabilité de la connaissance la parole ventrale du monde.
8
- Où le regard de l'humanité sur elle-même en est-il ?
La simianthropologie
tente de poser les fondements et de commencer de construire la
première science ambitieuse de placer une espèce ventriloque sous
la lentille des microscopes construits à partir du milieu du XIXe
siècle. En vérité, une telle ambition demeure liée à la nature
même des moyens d'investigation et des premières exigences de
la ventriloquie animale . A ce titre, elle s'exerce à étendre
et à approfondir le regard de l'extérieur que la raison entendait
porter sur elle-même par la médiation des idoles. Le premier exploit
de ce type a permis à l'entendement demeuré semi animal
d'inventer le regard que les dieux étaient censés porter sur l'œil
abdominal du croyant. Se regarder du sommet de l'Olympe des Grecs
ou du haut du ciel des monothéismes , c'était se doter d'un globe
oculaire suffisamment surplombant pour qu'il fût quelquefois parvenu
à prendre plusieurs siècles d'avance sur l'œil ventral de son
temps. La simianthropologie retrouve nécessairement sur son chemin
la trace des efforts antérieurs de dépassement et d'élargissement
du champ de vision du simius. Mais le recul que conquerront
les opticiens et les ophtalmologues nouveaux donnera un tout autre
sens aux timides distanciations antérieures à l'égard de la raison
ventriloque.
Prenons
l'exemple de la physique classique, dont le champ théorique demeurait
parallèle à celui de la ventriloquie judéo-chrétienne : la nature
y obéissait à un " ordre naturel " de type juridique. Les
constances calculables, donc exploitables de la nature s'y trouvaient
qualifiées de " lois ", parce que la " création
" passait pour l'œuvre réfléchie d'un législateur tellement souverain
que ses équations démontraient l'usage magistral qu'il faisait
du langage commun qu'il attribuait aux mathématiques, au droit
et à la théologie. Naturellement, l'anthropologie subrepticement
catéchisée du XXe siècle n'était pas en mesure de conquérir un
regard sur la myopie de la physique classique, parce qu'elle ne
disposait pas de la problématique simianthropologique transcendante
à l'encéphale pastoral du simius vocalisé par ses idoles qui seule
permettra de constituer les théologies et les théories physiques
d'autrefois en documents simianthropologiques parallèles. Mais,
pour que ce parallélisme des églises devienne observable, il faudra
que la question soit posée de savoir ce que l'expérience scientifique
démontre en réalité - les répétitions aveugles d'une matière muette
à jamais ou bien un signifiant simiohumain de type religieux ,
donc porté par la prêtrise d'une idole dûment dédoublée entre
son activité de législatrice d'un cosmos impavide et son administration
judiciaire, politique et éthique des affaires conjointes de la
terre et des routines muettes du cosmos .
9
- La collaboration du ciel et des lois chez le simianthrope
La co-gestion
ecclésiale des habitudes immémoriales du globe terrestre par le
simianthrope expérimentateur et par ses dieux est constante depuis
Homère. Lorsque les Décemvirs eurent été renversés à Rome, " une
autre loi, émanée des consuls, rétablit l'appel au peuple, unique
soutien de la liberté. Mais ce n'était pas suffisant; on mit ce
droit hors d'atteinte par une disposition nouvelle qui interdisait
d'instituer à l'avenir aucune magistrature soustraite à une procédure
d'appel contre ses décisions ; et il était déclaré légitime
devant les dieux et devant les hommes de tuer l'infracteur et
le meurtrier et de le mettre à l'abri de toute enquête judiciaire."
(Tite-Live L. III, chap.IV) Puis, le pouvoir politique
du peuple ayant été sanctifié par une légitimation proclamée inattaquable
de son autorité et renforcée par celle de tribunaux intouchables,
il a fallu rendre cette double autorité à jamais inviolable par
le renfort des verdicts de l'autel. Du coup, " on ajouta une
loi qui édictait que tout auteur d'une agression contre les tribuns
du peuple, les édiles, les juges ou les décemvirs, verrait sa
tête livrée aux dieux infernaux et ses biens confisqués au profit
des temples de Cérès, de Liber et de Libera. " (Ibid)
Mais si
l'extension et l'approfondissement du regard de la raison simiohumaine
sur sa propre arène - donc le renforcement de sa capacité d'observer
le simianthrope à partir d'un point situé à l'extérieur de son
enceinte - devaient demeurer insuffisants pour que la théologie
se révélât un document simianthropologique à décrypter, il serait
impossible de jamais accéder à une problématique en mesure de
rendre compte des ressorts de l'ascension et de la chute des civilisations
; car, à la consolidation des lois simiohumaines par le truchement
des idoles que sécrète l'encéphale ventriloquie de ce animal succèdera
l'épuisement rapide du sacré qu'il aura mis en place, ce qui entraînera
un dépérissement rapide des appareils législatifs à la fois rationnels
et contaminés par l'aura des dieux.
Exemple
: Mahomet a pris quinze siècles d'avance sur son temps en donnant
à Allah l'ordre d'édicter l'interdiction de consommer des boissons
alcoolisées. Un millénaire et demi plus tard, tout le XXème siècle
européen a tenté de limiter la consommation massive du vin par
le recours au raisonnement; et la Russie perd chaque année deux
pour cent de sa population en raison de l'impuissance de ses législateurs
d'ici bas à limiter ou à interdire par la persuasion l'ingestion
d'un poison national, la vodka, qui a réduit à une soixantaine
d'années la longévité du Russe moyen.
Mais toute
autorité proclamée divine ne tarde pas à s'auto-fossiliser en
raison même de la puissance exorbitante et fascinatoire qu'elle
exerce sur l'imagination terrorisée du simianthrope. Après quelques
siècles seulement d'épouvante salutaire, les dogmes réputés protéger
les Etats simiohumains en viennent à pétrifier en retour l'intelligence
effrayée du simianthrope au point que la ruine de ses civilisations
de la peur , due, dans un premier temps, à la fatigue et au relâchement
exagéré de ses rites dissuasifs, découle ensuite, tout au contraire,
de la faiblesse d'esprit qu'engendre une mise en service trop
autoritaire de sa sottise. C'est ainsi que le droit romain s'est
durci autour d'une loi des Douze Tables proclamée éternelle
et intangible. Mais quand ce corpus juris civilis
exemplairement immunitaire et ficelé aux dieux armés de l'époque
est tombé dans l'anachronisme, la science du droit, trop soudainement
libérée de la tutelle redoutable du sacré, s'est effondrée dans
les vaines semailles d'un pouvoir législatif émacié et chu dans
l'occasionnel. Le code de Justinien n'a pas réussi à se rendre
aussi cohérent que celui des ancêtres . De même , la prolifération
sans frein des lois de circonstance en Europe les multiple dans
les sables, faute d'une alliance de la logique antique du droit
avec une théologie du sang qui a perdu toute crédibilité pour
avoir réduit l'idole à un spectre.
Ultime exemple
de la chute de la foi simiohumaine dans la stupidité et des lois
dans l'incohérence : ne croyez pas que Benoît XVI aurait poussé
du coude la divinité des chrétiens afin de lui faire déposer d'urgence
au greffe du ciel un édit contraignant et signé de sa main aux
fins d'accélérer l'entrée payante au paradis des malheureux en
attente de leur félicité éternelle et condamnés à croupir dans
les geôles du purgatoire ; ne croyez pas que la charitable insistance
de Benoît XVI aurait obtenu d'un créateur réticent l'octroi d'une
indulgence exceptionnellement bien rémunérée pour les pèlerins
qui se rendraient en pénitence à Lourdes entre le 8 décembre 2007
et le 8 décembre 2008. C'est le souverain pontife en personne
qui a pris, motu proprio, la pieuse décision d'accorder
à la masse des croyants de son Eglise l'avantage subit et l'occasion
inespérée d'acheter leur salut contre espèces sonnantes et trébuchantes;
car c'est lui seul qui dispose, sans recourir ni aux prières,
ni aux sollicitations importunes, des pouvoirs et des apanages
d'un plénipotentiaire nanti, depuis 1870, de l'autorité infaillible
de régler le rythme de l'accession capitaliste au salut éternel.
Comment
une civilisation qui ridiculise sa théologie ferait-elle cautionner
ses lois par un ciel bancaire, comment la pesée de la faiblesse
cérébrale ou de la roublardise politique du chef de l'Eglise la
plus puissante des simianthropes ne ferait-elle pas appel à une
science entièrement nouvelle du calibrage des cerveaux simiohumains
- celle dont l'œil surplomberait une espèce demeurée incapable
de porter un vrai regard sur la ventriloquie de son ciel, mais
dont elle semble sur le point d'accoucher ? Mais, encore une fois,
quand l'appareil de la justice demeure piloté par un ciel hilarant
et débile, il faut que la simianthropologie aille au fond de la
question de la généalogie psychobiologique des signes et des signaux
du signifiant, donc du sens dont accouche l'espèce des
semi évadés du règne animal.
10
- Une espèce inachevée
La simianthropologie
repose sur la réfutation de la problématique classique qui, depuis
Darwin , permettait d'observer le parcours multimillénaire des
chromosomes du chimpanzé à l'aide de repères et de critères convenus,
dont le principal était l'accroissement parallèle du volume de
la boîte osseuse d'un primate à fourrure et de la diversification
continue et stupéfiante de son outillage. A ce compte, l'homme
se révélait un singe ultra perfectionné en ce sens que son évolution
faisait de lui une mécanique de plus en plus puissante. La multiplication
de ses ressources verbales conduisait en outre cette espèce à
une individualisation de plus en plus féconde des cerveaux spécialisés
à outrance , de sorte que sa masse finissait par progresser à
la seule école d'une sélection étroite des capacités proliférantes
de ses meilleures " têtes chercheuses ". Mais cette interprétation
de l'évolution cérébrale d'un primate miraculé par la " sagesse
de la nature " interdisait d'observer le simianthrope comme
un animal affligé d'une démence, donc comme une espèce nécessairement
imparfaite et inachevée, puisque observable sur une faible partie
seulement du parcours de sa folie. On pétrifiait donc les tests
d'une évasion de la zoologie supposée parachevée de cet animal,
alors que l'observation ne fournissait que des clichés figés d'un
cheminement discontinu et balbutiant de sa boîte osseuse .
Quel est
le statut des déités verbales, donc des signifiants ensorcelés
par la parole que l'espèce hyper vocalisée charge de véhiculer
ses signifiants? La simianthropologie approfondit la connaissance
d'un vivant dont l'animalité spécifique est de nature cérébrale
et se caractérise précisément par l'inachèvement du parcours de
son verbe. La science de l'intelligence est post darwinienne
en ce qu'elle tente de conquérir des instruments de mesure rationnels
des virtualités cérébrales dont le simius humain actuel
est logiquement porteur.
La simianthropologie
s'enracine dans le génie platonicien, dont toute la philosophie
occidentale porte l'empreinte secrète et indélébile ; mais elle
en réinterprète les sources et le contenu à l'école de la postérité
anthropologique de Darwin et de Freud. Car le simianthrope n'est
plus trompé par la nature. S'il a réussi à en déjouer les ruses
et les pièges bien mieux que l'animal armé d'un odorat , d'oreilles
et d'une rétine aux performances insurpassables, il " se " trompe
, comme on dit, en ce sens qu'il est préconstruit afin de s'auto-piéger
à l'école des sortilèges vocaux qui l'égarent. Cette victime involontaire
des signifiants qu'elle fait sécréter à son outillage et à ses
savoirs a besoin d'éducateurs nouveaux de sa tête . La simianthropologie
observe le cerveau semi animal d'une espèce dupée par les songes
cosmologiques incohérents qui ponctuent son itinéraire et par
le vocabulaire leurrant qu'elle envoie habiter et rendre volubiles
le monde des atomes. La simianthropologie est appelée à éclairer
le fonctionnement schizoïde du cerveau d'une espèce scindée de
naissance entre le rêve et le réel et qui, depuis son évasion
partielle de la zoologie, négocie les droits respectifs de ses
songes et de ses savoirs.
11
- L'âge post idéaliste de la philosophie
Il résulte
de ces prolégomènes que la philosophie occcidentale aborde un
tournant méthodologique qui lui est dicté par la vassalisation
politique et intellectuelle progressive d'une Europe désormais
placée sous le sceptre apostolique d'un mythe démocratique messianisé.
Puisqu'à l'âge théologique, donc messianique de la pensée simiohumaine
avait succédé un apostolat idéocratique forgé deux siècles durant
sur l'enclume des " idées pures ", la seule révolution
de l'esprit critique qui puisse redonner à l'Occident un élan
cérébral par delà son idéalisme démocratique maculé est celle
qui renversera le tabernacle des concepts devenus de ridicules
rédempteurs. C'est dire que cette discipline voudrait élucider
l'origine et la généalogie inconsciemment oniriques d'une politique
passée sous le joug d'une " liberté " falsifiée par sa métamorphose
en l'arche d'alliance d'une ventriloquie du monde. Pour la première
fois depuis Athènes, la philosophie redevient l'arme de guerre
d'une souveraineté à retrouver, celle des peuples et des nations
passés sous le joug d'un empire étranger.
L'Institut
international de simianthropologie aura vocation de redonner à
une civilisation occidentale en voie de vassalisation par le langage
inconsciemment semi animal d'une démocratie planétaire leurrée
par son apostolat verbal, l'élan d'une pensée philosophique en
route vers une connaissance spectrale du cerveau simiohumain.
Le
7 janvier 2008