RELIGIONS ET CROYANCES

L'HOMME QUI SE PRENAIT POUR DIEU


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Le journaliste américain Ron Suskind a longuement enquêté sur la personnalité du président. Son article, dont nous reprenons ici des extraits, a été publié dans le "New York Times Magazine" du 17 octobre.


Source: VERITANCE
Mardi 1 Février 2005

L'HOMME QUI SE PRENAIT POUR DIEU









Bruce Bartlett, conseiller pour la politique intérieure de Ronald Reagan et fonctionnaire du Trésor pour le premier président Bush, m'a dit récemment : "Si Bush l'emporte le 3 novembre, une guerre civile éclatera au sein du Parti républicain." La nature de ce conflit, selon la vision de Bartlett ? C'est essentiellement le même que celui qui a fait rage dans le monde entier : une bataille entre modernistes et fondamentalistes, entre pragmatistes et vrais croyants, entre raison et religion

"Rien qu'au cours des derniers mois, dit Bartlett, je pense qu'une lumière s'est éteinte pour les gens qui ont vécu près de Bush : que cet instinct dont il parle toujours est cette espèce d'idée bizarre et messianique de ce qu'il croit lui avoir été dit par Dieu." Bartlett, chroniqueur de 53 ans, qui se décrit lui-même comme républicain libertaire et qui, ces derniers temps, est devenu le chef de file des républicains traditionnels inquiets des méthodes de Bush, a poursuivi : "C'est pour cela que George W. Bush a une vision si claire d'Al-Qaida et de l'ennemi islamique fondamentaliste. Il croit qu'il faut tous les tuer. Que ce sont des extrémistes, poussés par une vision noire. Il les comprend parce qu'il est exactement comme eux... C'est pour cela qu'il ignore les gens qui lui opposent des faits gênants, ajoute Bartlett. Il croit vraiment qu'il accomplit une mission pour Dieu. Une foi absolue comme la sienne submerge toute nécessité d'analyse. L'essentiel pour la foi consiste à croire à des choses pour lesquelles il n'y a pas de preuve empirique." Bartlett se tait, puis ajoute : "Mais on ne peut diriger le monde avec la foi."

Au mois de mars, quarante sénateurs démocrates étaient réunis pour un déjeuner au Sénat. J'avais été invité à y prendre la parole. - Le sénateur démocrate - Joe Biden racontait une histoire sur le président : "J'étais dans le bureau Ovale quelques mois après notre entrée dans Bagdad, et je faisais part de mes nombreuses inquiétudes au président." Bush, se souvenait Biden, le regardait simplement, impassible et sûr que les Etats-Unis étaient sur la bonne voie et que tout allait bien. "Finalement, je lui ai dit : monsieur le Président, comment pouvez-vous en être si sûr alors que vous savez très bien que vous ne connaissez pas les faits ?"

Bush s'est levé et a posé la main sur l'épaule du sénateur. "Mon instinct, a-t-il dit. Mon instinct." Biden s'est tu et a hoché la tête, tandis que le silence s'installait dans la salle. "J'ai dit : monsieur le Président, votre instinct ne suffit pas !"

Le démocrate Biden et le républicain Bartlett essaient de donner du sens à la même chose : un président qui a été un extraordinaire mélange de détermination et d'impénétrabilité, d'opacité et d'action.

Mais, depuis quelque temps, les mots et les actes ont fini par se rejoindre. Le sénateur Biden entendait en fait ce qu'on a dit aux principaux collaborateurs de Bush - depuis les membres de son gouvernement comme Paul O'Neill, Christine Todd Whitman et Colin Powell jusqu'aux généraux qui combattent en Irak - pendant des années quand ils demandaient des explications sur les nombreuses décisions du président, des politiques qui semblaient souvent entrer en contradiction avec des faits reconnus. Le président répondait qu'il faisait confiance à ses "tripes" ou à son "instinct" pour conduire le navire de l'Etat et qu'il "priait pour lui". En vieux pro, Bartlett, un bosseur qui réfléchit et qui s'appuie sur des faits, entend en fin de compte une chanson que les évangélistes fredonnent doucement (pour ne pas inquiéter les laïcs) depuis des années en couvant de l'œil le président George W. Bush. Le groupe évangélique - le centre de la "base" active de Bush - croit que leur leader est un messager de Dieu. Et au cours du premier débat présidentiel, beaucoup d'Américains ont entendu John Kerry soulever pour la première fois la question des certitudes de Bush - le point étant, ainsi que l'a formulé Kerry, qu'"on peut être certain et avoir tort".

Qu'y a-t-il de sous-jacent aux certitudes de Bush ? Et peut-on les évaluer dans le domaine temporel de ce qui est accepté et informé ?

Tout cela - les "tripes", l'"instinct", la certitude et la religiosité - se retrouve dans un seul mot, la "foi", et la "foi" affirme encore plus son emprise sur les débats dans ce pays et à l'étranger. Tout le monde sait qu'une foi chrétienne profonde a illuminé le parcours personnel de George W. Bush. Mais la foi a aussi marqué profondément sa présidence de manière non religieuse. Le président a exigé une foi inconditionnelle de ses partisans, de ses collaborateurs, de ses assistants et de ses semblables dans le Parti républicain. Quand il a pris une décision - souvent très rapidement, à partir ou d'une position ou d'un credo moral -, il attend une foi totale dans sa justesse.

Les petits sourires satisfaits et dédaigneux que beaucoup de téléspectateurs ont été surpris de voir lors du premier débat télévisé de la campagne, sont des expressions familières à ceux à qui il est arrivé, dans l'administration ou au Congrès, de simplement demander au président d'expliquer ses positions. Depuis le 11-Septembre, ces demandes sont devenues rares. L'intolérance de Bush à l'égard de ceux qui doutent s'est amplifiée et aujourd'hui, peu de gens osent lui poser des questions. Ce décret d'infaillibilité - un principe qui sous-tend la puissante certitude de Bush qui a, de bien des façons, déplacé des montagnes - n'est pas destiné seulement au public : il a aussi guidé la vie à l'intérieur de la Maison Blanche.

Les Pères fondateurs de la nation, instruits depuis les piétés punitives des religions d'Etat de l'Europe, étaient inflexibles sur la nécessité d'ériger un mur entre la religion organisée et l'autorité politique. Mais brusquement, cela semble très lointain. George W. Bush - à la fois captif et créateur de ce moment - a obstinément, inexorablement, changé la fonction elle-même. Il a créé la présidence fondée sur la foi.

Cette "présidence fondée sur la foi" est un modèle avec-nous-ou-contre-nous qui a été extrêmement efficace, parmi d'autres choses, pour maintenir les travaux et le caractère de la Maison Blanche de Bush dans un état de secret. Le dôme de silence s'est un peu fissuré au cours de l'hiver et du printemps derniers, avec les révélations de l'ancien patron de l'antiterrorisme Richard Clarke ainsi que celles, dans mon livre - Le Roman noir de la Maison Blanche, éditions Saint-Simon -, de l'ancien secrétaire au Trésor, Paul O'Neill. Quand j'ai cité O'Neill disant que Bush était comme "un aveugle dans une pièce pleine de sourds", cela ne m'a pas fait apprécier à la Maison Blanche. Mais mon téléphone s'est mis à sonner, et des démocrates et des républicains m'ont raconté des impressions et des anecdotes similaires sur la foi et la certitude de Bush. Je m'appuie sur certaines de ces sources pour cet article. Peu de gens ont accepté de parler publiquement.

Certains officiels, élus ou non, avec qui j'ai parlé lors de rencontres dans le bureau Ovale, s'interrogeaient en voyant le président se débattre avec les exigences de la fonction. D'autres mettaient l'accent sur ses qualités dans les relations interpersonnelles, comme pour compenser son manque de capacités plus importantes. Mais d'autres, comme le sénateur Carl Levin du Michigan, un démocrate, s'inquiètent à propos de quelque chose d'autre que son bon sens. "Il est tout à fait à la hauteur de la tâche, a dit Levin, c'est son manque de curiosité sur les questions complexes qui me trouble." Mais par-dessus tout, j'ai entendu exprimer des craintes sur la certitude surnaturelle du président et de l'étonnement à propos de sa source.

Voici une histoire sur cette certitude particulière de Bush que je suis en mesure de reconstituer et de raconter publiquement.

Dans le bureau Ovale, en décembre 2002, le président rencontre quelques sénateurs de haut rang et quelques membres de la Maison Blanche, des républicains et des démocrates. A cette époque, on espérait beaucoup que la "feuille de route" soutenue par les Etats-Unis pour les Israéliens et les Palestiniens, soit une voie vers la paix, et, en ce jour d'hiver, la discussion portait sur les pays qui pourraient fournir des forces de paix dans la région. Le problème, et chacun en était d'accord, c'était qu'un certain nombre de pays européens, comme la France et l'Allemagne, avaient des armées auxquelles ni les Israéliens ni les Palestiniens ne faisaient confiance. Un membre du Congrès - Tom Lantos, natif de Hongrie, un démocrate de Californie et seul survivant de l'Holocauste au Congrès - signala que les pays scandinaves étaient considérés de façon plus positive. Lantos exposa au président comment l'armée suédoise pouvait être la candidate idéale pour ancrer une petite force de paix en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. La Suède a une force de 25 000 hommes bien entraînée. Plusieurs personnes présentes se souviennent que le président le regardait en semblant l'évaluer.

"Je ne sais pas pourquoi vous parlez des Suédois, a dit Bush. Ils sont neutres. Ils n'ont pas d'armée".

Lantos se tut, un peu étonné, et fit une réponse de gentleman : "Monsieur le Président, vous avez dû penser que je parlais des Suisses. Ce sont eux qui sont historiquement neutres et sans armée." Puis Lantos signala, en aparté, que les Suisses avaient une forte garde nationale pour protéger le pays en cas d'invasion.

Bush maintint ce qu'il avait dit : "Non, non, c'est la Suède qui n'a pas d'armée."

Le silence se fit dans la pièce, jusqu'à ce que quelqu'un change de sujet.

Quelques semaines plus tard, des membres du Congrès et leurs épouses se retrouvèrent à la Maison Blanche avec des responsables de l'administration et d'autres dignitaires pour Noël. Le président aperçut Lantos et lui saisit l'épaule. "Vous aviez raison, dit-il d'un ton bonhomme. La Suède a effectivement une armée."

C'est Joe Biden, un des sénateurs présents dans le bureau Ovale ce jour de décembre, qui m'a raconté l'histoire. Lantos, un démocrate libéral, n'a fait aucun commentaire. En général, les gens qui ont rencontré Bush n'en parlent pas.

Il y a un trait caractéristique de cette présidence fondée sur la foi : le dialogue ouvert, fondé sur des faits, n'est pas considéré comme quelque chose qui possède une valeur inhérente. Cela peut, en fait, créer le doute, qui sape la foi. Cela peut aboutir à un manque de confiance dans celui qui prend la décision et, ce qui est encore plus important, chez celui qui prend la décision. Rien ne peut être plus vital, qu'il s'agisse d'un message aux électeurs, aux terroristes ou à un membre du Congrès de Californie dans une réunion sur un des problèmes les plus inquiétants du monde. Comme Bush l'a dit lui-même un très grand nombre de fois au cours de la campagne, "c'est en restant résolu, ferme et fort, que ce monde retrouvera la paix".

Il ne parle pas toujours ainsi. Un regard précieux sur Bush alors qu'il s'apprêtait à prendre la présidence, est celui de Jim Wallis, un homme qui a l'avantage supplémentaire de posséder une grande acuité sur la lutte entre les faits et la foi. Wallis, un pasteur évangélique qui depuis trente ans dirige les Sojourners - une organisation progressiste d'avocats pour la justice sociale - a été sollicité pendant la transition pour réunir différents groupes de membres du clergé afin de parler de la foi et de la pauvreté avec le nouveau président élu.

En décembre 2000, dans une salle de classe de l'église baptiste d'Austin, Texas, Bush qui était en compagnie de trente membres du clergé demanda : "Comment dois-je parler à l'âme de la nation ?" Il écouta chaque membre exprimer sa vision de ce qu'il convenait de faire. L'après-midi passa. Personne ne voulait s'en aller. Les gens quittèrent leurs chaises et s'égayèrent dans la pièce, en se réunissant par petits groupes pour parler avec passion. Dans l'un d'eux, Bush et Wallis parlaient de leurs voyages.

Wallis se souvient que Bush a dit : "Je n'ai jamais vécu près de gens pauvres. Je ne sais pas ce qu'ils pensent. Je ne le sais vraiment pas. Je suis un républicain blanc qui n'y comprend rien. Comment comprendre ?"

Wallis se souvient avoir répondu : "Vous devez écouter les pauvres et ceux qui vivent et travaillent avec les pauvres."

Bush a appelé Michael Gerson, l'homme chargé de lui écrire ses discours, et lui a dit : "Je veux que vous écoutiez ça." Un mois plus tard, une phrase presque identique - "beaucoup dans notre pays ne connaissent pas la douleur de la pauvreté, mais nous pouvons écouter ceux qui la connaissent" - terminait son discours inaugural.

C'était le Bush d'avant, quelqu'un de plus ouvert et plus au courant, qui alliait à son côté impulsif une attitude dynamique et un engagement apparemment sans peur avec différents groupes. Le président a tout un ensemble de dons pour les relations personnelles qui s'accordent bien avec son côté intrépide - un fonceur sans mélange, à l'aise parmi différentes sortes de gens, toujours à la recherche de ce qui deviendra des principes.

Cependant, cette forte qualité, ce don pour l'improvisation, a depuis longtemps été en conflit avec son "lobe gauche" - une lutte de trente années avec les qualités de critique et d'analyse si prisées parmi les professionnels en Amérique. En termes de facultés intellectuelles, cela a été un long combat pour cet homme talentueux, visible pendant les années peu brillantes de Yale et les cinq années perdues entre vingt et trente ans - une époque pendant laquelle ses pairs s'occupaient à se créer des références dans les domaines du droit, des affaires ou de la médecine.

Biden, qui a été rapidement déçu par la façon dont Bush abordait les problèmes de politique étrangère et compte parmi les plus proches amis de John Kerry au Sénat, a passé beaucoup de temps à jauger le président. "La plupart des gens qui réussissent sont capables d'identifier très tôt leurs forces et leurs faiblesses, et de se connaître eux-mêmes , m'a-t-il dit il n'y a pas longtemps. Pour la plupart d'entre nous qui sommes dans la moyenne, cela signifiait que nous devions nous appuyer sur nos forces mais que nous devions remédier à nos faiblesses - les élever au niveau de certaines compétences - sinon elles pouvaient nous faire chuter. Je ne pense pas que le président ait dû vraiment en faire autant, parce qu'il y avait toujours quelqu'un - sa famille ou des amis - pour l'aider à s'en sortir. Je ne crois pas, en contrepartie, que cela l'a beaucoup servi pour sa situation actuelle en tant que président. Il ne semble pas avoir tenté de remédier à ses faiblesses."

Bush a été appelé le président PDG, mais ce n'est qu'un slogan accrocheur - il n'a jamais dirigé quelque chose d'important dans le secteur privé. Le président MBA aurait été plus juste : après tout, il est diplômé de l'Harvard Business School (HBS). Et certains qui ont travaillé sous ses ordres à la Maison Blanche et qui connaissent la gestion, ont remarqué un étrange décalage. C'est comme si un diplômé de HBS de 1975 - quelqu'un qui avait peu de chances de confronter la théorie et la pratique au cours de dernières décennies de transformation des entreprises américaines - était tout simplement parachuté dans le poste de direction le plus difficile du monde.

Un des aspects de la méthode de HBS, avec l'importance accordée aux entreprises actuelles, est parfois appelée le case cracker. Les études de cas sont statiques, en général un instantané d'une société qui pose des problèmes, figée dans le temps ; les différentes solutions présentées par les étudiants et ensuite défendues en classe contre des questions difficiles, tendent à avoir des vies très brèves. Elles mettent en avant la rigidité, la sûreté inappropriée. C'est quelque chose que les diplômés de HBS, dont la plupart atterrissent dans des sociétés importantes ou moyennes, apprennent au cours de leurs toutes premières années d'activité. Ils découvrent, souvent à leur plus grande surprise, que le monde est dynamique, qu'il coule et change, souvent sans bonne raison. La clef est la flexibilité, plutôt que de s'accrocher à ses armes dans un débat, et un réexamen constant de réalités changeantes. En bref, une seconde évaluation réfléchie.

George W. Bush, qui a quitté le Texas pour devenir spéculateur sur le pétrole, n'a jamais eu l'occasion d'étudier ces leçons sur le pouvoir de l'analyse nuancée basée sur des faits. Les petites sociétés pétrolières qu'il a dirigées ont perdu de l'argent ; l'essentiel de leur valeur étaient des échappatoires fiscales. (Les investisseurs étaient souvent des amis de son père.) Plus tard, avec l'équipe de base-ball des Texas Rangers, il s'est comporté comme un présentateur capable jamais comme un vrai patron.

Au cours de ces années agitées, au lieu d'apprendre les limites de sa formation à Havard, George W. Bush a reçu des leçons sur la foi et sa particulière efficacité. C'est en 1985, à l'époque de son 39e anniversaire, dit George W. Bush, que sa vie a pris un virage vers le salut. A ce moment-là il buvait, son mariage battait de l'aile, sa carrière était apathique. Plusieurs récits de personnes proches de Bush font état cette année-là d'une sorte d'"intervention" de la foi dans la propriété familiale de Kennebunkport. Les détails varient mais voici l'essentiel de ce qui, d'après moi, est arrivé. George W. Bush qui s'était saoulé dans une soirée, a gravement insulté un ami de sa mère. George, le père, et Barbara se sont mis en colère. On a dit qu'il fallait faire quelque chose. George, le père, alors vice-président, a téléphoné à son ami Billy Graham - prédicateur évangélique -, qui est venu à la propriété et a passé plusieurs jours avec George W. Il y a eu des échanges profonds lors de promenades sur la plage. George W. a vécu une renaissance. Il s'est arrêté de boire, il a assisté à des classes d'étude de la Bible et a pris à bras-le-corps des questions de foi fervente. Un homme qui était perdu fut sauvé. (...)

Lors de la première réunion du premier conseil national de sécurité de l'administration Bush, le président a demandé si quelqu'un avait déjà rencontré Ariel Sharon. Certains se demandaient s'il s'agissait d'une plaisanterie. Ça ne l'était pas. Bush se lança dans une digression sur sa brève rencontre avec Sharon deux ans plus tôt, en disant qu'il ne s'arrêterait pas "aux réputations passées quand il s'agit de Sharon... Je vais le prendre au pied de la lettre", et que les Etats-Unis devaient se retirer du conflit arabo-israélien parce que "je ne vois pas bien ce que nous pouvons faire là-bas en ce moment". Colin Powell par exemple resta stupéfait. C'était un renversement de trente ans de politique - depuis l'administration Nixon - d'engagement américain. Powell répliqua que cela reviendrait à laisser les mains libres à Sharon et à déchirer le délicat tissu du Moyen-Orient d'une façon qui pourrait se révéler irréparable. Bush balaya les inquiétudes de Powell d'un revers de main. "Parfois une démonstration de force par l'une des parties peut clarifier les choses." De tels défis - venant soit de Powell, soit de son opposé le haut responsable de la politique intérieure, Paul O'Neill - étaient des épreuves que Bush eut de moins en moins la patience de supporter au fur et à mesure que les mois passaient. Bush le fit comprendre clairement à ses lieutenants. Graduellement, Bush perdit ce que Richard Perle, (qui plus tard dirigerait un groupe largement privé sous Bush, appelé le Defense Policy Board Advisory Committee), avait décrit comme son attitude ouverte pendant les travaux de politique étrangère avant la campagne de 2000. ("Il avait suffisamment confiance pour poser des questions qui révélaient qu'il ne connaissait pas grand-chose", dit Perle.) Au milieu de 2001, un rythme de travail a été établi. Les réunions, grandes et petites, ont commencé à devenir écrites d'avance. Même comme ça, le cercle autour de Bush se réduisait. On disait souvent aux hauts responsables, depuis les membres du gouvernement, quand ils parlaient en présence de Bush, combien de temps ils devaient le faire et quels sujets ils devaient aborder. Le président écoutait sans laisser paraître la moindre réaction. Parfois il y avait des discussions - Powell et Rumsfeld, par exemple, qui se débarrassaient rapidement d'un problème - mais le président poussait rarement quelqu'un avec des questions informées.

Un ensemble de caractéristiques particulièrement nettes formaient la Maison Blanche de George W. Bush à l'été 2001 : un mépris de la méditation ou de la délibération, une préférence pour la décision catégorique, un éloignement de l'empirisme, parfois une impatience brutale avec les gens qui doutent et même parfois avec ceux qui posent des questions amicales. Bush disait déjà : "Ayez confiance en moi et en mes décisions, et vous serez récompensés." Dans toute la Maison Blanche, des gens canalisaient le patron. Il ne se posait aucune question sur lui-même ; pourquoi l'aurait-il fait ?

Si l'on considère les épreuves qui allaient bientôt s'abattre, il est facile de voir à quel point cela a dû être difficile pour George W. Bush. Pendant près de trente ans, il s'était assis dans des salles de classe, puis devant des tables en acajou dans les bureaux de différentes sociétés, avec pas grand-chose à faire. Puis, en tant que gouverneur du Texas, il avait bénéficié d'un corps législatif bipartite très malléable et c'est dans le corps législatif que s'accomplit le véritable travail d'un gouvernement d'état. La tension qui existait dans le corps législatif du Texas, offrait la structure du point et du contrepoint, que Bush pouvait manœuvrer avec efficacité grâce à ses fortes capacités d'improvisation.

Mais les tables d'acajou étaient maintenant dans la situation room et dans la grande salle de conférences adjacente au bureau Ovale. Il dirigeait un parti au pouvoir. Chaque question qui pénétrait dans ce sanctuaire exigeait une décision complexe, une mise au point, une grande minutie et une puissance d'analyse.

Pour le président, comme l'a dit Biden, avoir conscience de ses faiblesses - et s'inquiéter de révéler ses incertitudes, ses besoins ou sa confusion, même à ses principaux collaborateurs - aurait présenté quelque chose d'intenable. Vers la fin de l'été de cette première année, le vice-président Dick Cheney avait cessé de parler dans les réunions auxquelles il assistait avec Bush. Ils s'entretenaient en privé ou lors de leur déjeuner hebdomadaire. Le président passait beaucoup de temps hors de la Maison Blanche, souvent dans son ranch, avec ses seules personnes de confiance. Le cercle qui entoure Bush est le plus étroit qui ait entouré un président à l'époque moderne, et "il est exclusif et on en est exclu", m'a dit Christopher DeMuth, président de l'American Enterprise Institute, le groupe politique néo-conservateur. "C'est un processus de prise de décision trop étroit. Quand ils prennent des décisions, un très petit nombre de gens sont dans la pièce, et cela a un effet réducteur sur l'éventail de possibilités offertes".

Le 11 septembre 2001, le pays attendait avec impatience pour savoir si et comment Bush allait prendre la direction de la situation. Après quelques jours pendant lesquels il a semblé ébranlé et incertain, il s'est repris, et au moment où il a commencé à prendre les choses en main - debout dans les décombres du World Trade Center avec un porte-voix - pour beaucoup d'Américains, les doutes qui restaient ont disparu. Personne ne pouvait avoir de doutes, pas à ce moment-là. Les gens voulaient de l'action, et George W. Bush était prêt, n'ayant jamais ressenti les hésitations raisonnables qui ralentissent les hommes les plus déterminés, et de nombreux présidents, y compris son père.

Quelques jours seulement après les attentats, Bush décidait l'invasion de l'Afghanistan et hurlait ses ordres. Son discours devant le Congrès le 20 septembre sera sans aucun doute le plus grand moment de sa présidence. Il pria pour obtenir l'aide de Dieu. Et beaucoup d'Américains, de toutes fois, prièrent avec lui - ou pour lui. Tout était simple et non confessionnel : une prière pour laquelle il s'était préparé jusqu'à cet instant, et par conséquent il - et, par extension, nous en tant que pays - triompherait en ces heures sombres.

C'est ici que la présidence fondée sur la foi prend vraiment sa dimension. La foi, qui pendant des mois avait coloré le processus de prise de décision, et une foule de tactiques politiques - commença à guider les événements. C'était l'ascension la plus naturelle : George W. Bush se tournant vers la foi dans son moment le plus sombre et découvrant une source de pouvoir et de confiance.

Quand on se penche sur les mois qui ont suivi immédiatement le 11-Septembre, presque chaque analyste militaire important semble croire que plutôt que d'utiliser des intermédiaires afghans, nous aurions dû déployer plus rapidement un plus grand nombre de soldats américains, afin de poursuivre Ben Laden dans les montagnes de Tora Bora. Beaucoup ont aussi critiqué la façon dont le président a manœuvré avec l'Arabie Saoudite, pays d'origine de 15 des 19 terroristes ; malgré les buts fixés par Bush dans la prétendue "guerre financière contre le terrorisme", les Saoudiens n'ont pas vraiment coopéré avec les autorités américaines dans la chasse aux sources financières du terrorisme. Cependant la nation voulait une action audacieuse et elle fut ravie de l'avoir. Le taux d'approbation de la politique de Bush atteignait presque 90 %. Pendant ce temps, l'équilibre entre analyse et décision, entre réflexion et action, était détruit par une foi rigoureuse.

Ce fut pendant la conférence de presse du 16 septembre, en réponse à une question sur les efforts accomplis pour la sécurité du pays qui empiétaient sur les droits civils que Bush utilisa pour la première fois en public le terme révélateur de "croisade". "C'est une nouvelle espèce - une nouvelle espèce de mal, a-t-il dit. Et nous comprenons. Et le peuple américain commence à comprendre. Cette croisade, cette guerre contre le terrorisme, va durer un certain temps."

Les musulmans du monde entier étaient en fureur. Deux jours plus tard, Ari Fleischer - porte-parole de la Maison Blanche jusqu'en 2003 -, tenta de limiter les dégâts. "Je pense que ce qu'a dit le président n'impliquait aucune conséquence pour personne, ni les musulmans ni personne d'autre, il disait simplement qu'il s'agit d'une grande cause, et il appelait l'Amérique et les nations du monde entier à la rejoindre." Quant "aux connotations qui pourraient blesser un de nos partenaires ou n'importe qui d'autre dans le monde, le président regrette si quelque chose de semblable en était tiré."

Quelques mois plus tard, le 1er février 2002, Jim Wallis, des Sojourners, attendait dans la Roosevelt Room d'être présenté à Jim Towey en tant que responsable de l'initiative de la communauté fondée sur la foi du président. John Dilulio, le responsable précédent, avait quitté ses fonctions parce qu'il avait l'impression que l'initiative ne concernait pas un "conservatisme compatissant", comme promis à l'origine, mais plutôt un cadeau fait à la droite chrétienne, une façon de consolider et de donner de l'énergie à cette part de la base.

Quelques instants après la cérémonie, Bush a vu Wallis. Il s'est précipité vers lui et lui a pris les joues, une dans chaque main, et il a serré. "Jim, comment tu vas, comment tu vas !", s'est-il écrié. Wallis est resté interloqué. Mais Bush lui a dit tout excité que son masseur lui avait donné le livre de Wallis, Faith Works (Les Œuvres de la foi). Sa joie de voir Wallis - ce dernier et d'autres s'en souviennent - était palpable. Un président qui se débat avec la foi et son rôle dans un moment de péril, et qui voit cet oiseau rare : un conseiller indépendant. Wallis se souvient aussi d'avoir dit à Bush qu'il allait bien "mais dans le discours sur l'état de l'Union prononcé quelques jours plus tôt, vous avez dit que si nous ne consacrons pas toutes nos énergies, nos préoccupations, nos ressources à cette guerre contre le terrorisme, nous allons la perdre". Wallis a dit : "Monsieur le Président, si nous ne consacrons pas notre énergie, nos préoccupations et notre temps à lutter aussi contre la pauvreté et le désespoir, nous perdrons non seulement la guerre contre la pauvreté mais nous perdrons aussi la guerre contre le terrorisme."

Bush a répondu que c'était pour cela que l'Amérique avait besoin de la direction de Wallis et des autres membres du clergé."Non, monsieur le président, a dit Wallis à Bush, nous avons besoin de votre direction sur cette question, et tous, nous vous soutiendrons. Si nous n'asséchons pas les marécages de l'injustice dans lesquels naissent les moustiques du terrorisme, nous ne vaincrons jamais la menace du terrorisme." Bush a regardé le prêtre d'un air narquois, se souvient Wallis. Ils ne se sont plus jamais parlé par la suite. (...)

Presque chaque mois, un rapport, qui utilise un langage remarquablement messianique, apparaît sur le bureau du président, mais il est repoussé par la Maison Blanche. Il y a trois mois par exemple, dans une réunion privée avec des fermiers Amish dans le comté de Lancaster, Pennsylvanie, Bush aurait dit : "Je suis sûr que Dieu parle à travers moi." Dans ce jeu habituel des clins d'œil et des hochements de tête, un porte-parole de la Maison Blanche a nié que le président ait prononcé ces mots précis, mais il a ajouté que "sa foi l'aide dans son action au service du peuple".

Ron Suskind
Le Monde

Sources Lien vers http://www.lobservateur.ma/debats.asp>


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