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L’Eurafrique et le mythe de l’indépendance


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L’indépendance n’a pas décolonisé les pays africains et n’a pas mis fin à l’exploitation européenne.


Patrick Gathara
Mercredi 4 Décembre 2019

Le 22 novembre dernier, la date limite à laquelle le Royaume-Uni était censé restituer les îles Chagos occupées à la nation insulaire africaine Maurice a été dépassée. Six mois plus tôt, l’Assemblée générale des Nations Unies avait voté à une écrasante majorité en faveur de la réunification, qui faisait suite à la décision de la Cour internationale de Justice selon laquelle le contrôle britannique sur les îles est illégal.

Le refus de Londres de se conformer à la décision et à la résolution de l’ONU a provoqué une réaction immédiate et des accusations d’occupation coloniale. L’Union africaine a exigé une « décolonisation complète » des îles.

Le différend est d’autant plus important qu’il survient quelques jours seulement après le 135e anniversaire de la Conférence de Berlin, où les puissances européennes s’étaient mises d’accord sur les règles selon lesquelles elles se partageraient l’Afrique.

La demande de l’ Union africaine (UA) est quelque peu curieuse, car elle interprète le retrait britannique comme une « décolonisation ». Mais il y a un peu plus que ça. En fait, bien que nombre de gens, sur le continent, aient eu tendance à assimiler la décolonisation aux débuts de l’indépendance, dans les années 1960, l’indépendance, en fait, s’est avérée ressembler à un canular.

Bien qu’elle ait sans aucun doute amélioré la vie de certains sur le continent, pour la plupart, elle n’a pas été synonyme de liberté. De fait, elle a marqué l’internationalisation et l’indigénisation du colonialisme. Elle allait devenir un outil pour faire passer les Africains de la domination coloniale directe à un statut de partenaires de leur propre exploitation.

Le projet Eurafrica (Eurafrique), aujourd’hui largement oublié, l’illustre bien. Conçu dans l’entre-deux-guerres, il s’agissait de remplacer la concurrence coloniale européenne pour les ressources de l’Afrique par un colonialisme internationalisé qui permettrait aux Européens d’exploiter conjointement le continent sous les auspices de ce qui allait devenir l’Union européenne.

Comme l’ont noté les chercheurs européens Peo Hansen et Stefan Jonsson de l’Université Linkoping en Suède, « l’UE (ou la Communauté économique européenne, la CEE comme on l’appelait à sa fondation) a été conçue dès le début, entre autres, pour permettre une gestion coloniale rationnelle et co-européenne du continent africain ».

Comme le font les Chinois aujourd’hui, dans les années qui ont suivi la fin de la Seconde Guerre mondiale, beaucoup en Europe ont vu dans l’Afrique les ressources et les marchés dont ils avaient besoin pour reconstruire leurs économies brisées, et concurrencer les États-Unis et l’URSS en tant que troisième superpuissance. L’Afrique et ses ressources ont ainsi occupé une place importante dans les discussions sur la création d’institutions paneuropéennes.

Le Traité de Rome, qui a créé la CEE en 1957, n’était rien de moins qu’une résurrection de l’Acte général de la Conférence de Berlin, qui, 73 ans auparavant, avait cherché à créer un régime internationalisé de libre-échange s’étendant jusqu’au fin fond de l’Afrique.

A Rome, six pays européens, sans la participation du moindre Africain, se sont promis un accès égal aux opportunités de commerce et d’investissement dans ce qui est aujourd’hui le territoire de 21 pays africains : le Sénégal, le Mali, la Guinée, la Côte d’Ivoire, le Bénin, la Mauritanie, le Niger, le Burkina Faso, la République du Congo (Congo Brazzaville), la République centrafricaine, le Tchad, le Gabon, les Comores, Madagascar, Djibouti, le Togo, le Cameroun, la République démocratique du Congo (RDC), le Rwanda, le Burundi et la Somalie. En fait, comme l’ont fait remarquer Hansen et Jonsson, les trois quarts du territoire couvert par la CEE se situaient en dehors de l’Europe continentale.

Bien que les Britanniques n’aient pas adhéré au premier traité de la CEE, ils partageraient les mêmes ambitions de préservation du contrôle de leurs colonies. En 1947, le chancelier britannique de l’Échiquier, Stafford Cripps, déclarait que « l’Afrique recèle en effet un grand potentiel pour rendre force et vigueur à l’économie de l’Europe occidentale « .

Dix ans plus tard, l’année même de la création de la CEE, le Premier ministre britannique Harold Macmillan a commandé un rapport à un comité du Cabinet sur l’impact des indépendances africaines sur « le prestige et l’influence du Royaume-Uni » et la question de savoir si « le retrait prématuré de la juridiction britannique laisserait un vide qui serait rempli par un pays hostile au Royaume-Uni et à ses Alliés ».

C’est dans ce contexte que sont nés les pays d’Afrique. Congénitalement malformés, ils étaient une proie facile pour l’Europe. Le projet Eurafrica a tout simplement fait l’objet d’une refonte lors de la Convention de Yaoundé de 1963 signée entre la CEE et 18 anciennes colonies françaises et belges. En vertu de l’accord, les Européens ont permis aux produits des pays-membres africains d’accéder librement à leurs marchés intérieurs, tandis que ces derniers ont été autorisés, du moins dans un premier temps, à imposer des restrictions à l’entrée des marchandises européennes sur leur territoire, afin de protéger leurs propres industries naissantes.

Trois ans plus tôt, cependant, la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique avait averti, comme l’ont fait remarquer Hansen et Jonsson, que ces arrangements risquaient d’entraîner une dépendance économique en incitant les Africains « à préférer l’avantage à court terme des concessions tarifaires [sur les marchés de la CEE] aux avantages à long terme du développement industriel ». En effet, il était peu probable que les Européens gardent longtemps leurs marchés ouverts si les Africains décidaient réellement de bloquer l’entrée des marchandises de la CEE.

Malheureusement, les conseils sont tombés dans l’oreille de sourds – ce qui n’est pas surprenant, cependant, lorsqu’on se souvient de la façon dont l’indépendance a été obtenue. Elle est arrivée sur les ailes du nationalisme africain – que le Premier ministre Macmillan a qualifié de « vent du changement » dans un discours prononcé en 1960 devant les deux chambres du Parlement sud-africain.

Et pourtant, ce nationalisme était lui-même né du colonialisme, qui l’avait nourri, encouragé et façonné. Bien que l’Europe ait été « le foyer du nationalisme » selon Macmillan, les Africains ont été encouragés à y voir une véritable expression indigène. Même si les nations africaines qui l’ont épousé sont nées de la Conférence de Berlin de 1884, et si les dirigeants nationalistes africains étaient les produits d’écoles coloniales et d’universités européennes, le nationalisme africain était considéré comme un antidote au colonialisme, et non comme sa conséquence.

De plus, comme l’a décrit feu le professeur kényan Ali Mazrui, « le nationalisme africain cherche à atteindre et à maintenir une égalité avec l’Europe ». L’Eurafrique a donné aux élites africaines l’occasion de parader sur la scène internationale en se faisant passer pour les égaux des maîtres coloniaux dont elles suivaient les ordres.

En 1962, un observateur américain à Paris, Schofield Coryell, déclarait que les pays africains restaient « essentiellement ce qu’ils avaient été : des appendices agricoles de l’Europe ». Si cela semble familier, c’est parce que les élites africaines, pour emprunter un terme à Wole Soyinka, se rendent encore dans les capitales étrangères pour proclamer haut et fort leur tigritude, tout en maintenant leurs compatriotes dans la sujétion et la dette.

Un autre poète célèbre, Léopold Senghor, premier président du Sénégal indépendant, a reconnu que la décolonisation signifie plus que la simple indépendance. Dans Le Monde en 1957, il a écrit : « Par décolonisation, j’entends l’abolition de tout préjugé, de tout complexe de supériorité dans l’esprit du colonisateur, et aussi de tout complexe d’infériorité dans l’esprit du colonisé. »

Senghor incarnait les contradictions de l’indépendance. D’une redoutable intelligence, il a conduit son pays vers l’accord de Yaoundé, a été le principal promoteur de la négritude et a régné pendant deux décennies avant de se retirer à la veille du Nouvel An 1980. C’était le premier président africain à quitter volontairement ses fonctions. Il s’est ensuite rapidement rendu en France, dont il était citoyen depuis 1932.

Comme le font remarquer Andrew WM Smith et Chris Jeppesen dans leur introduction au livre Britain, France and the Decolonization of Africa, (La Grande-Bretagne, la France et la décolonisation de l’Afrique), « L’autorité coloniale n’a jamais reposé sur le seul contrôle juridique. Sa perpétuation dépendait de systèmes complexes de savoirs et de pouvoir qui facilitaient la subordination physique, raciale, économique et linguistique des peuples des colonies. » Puisqu’elle qu’elle était construite sur les mêmes systèmes et la même logique, « l’indépendance » n’allait pas la détruire.

Une véritable décolonisation ne se limite pas à l’absence physique du colonisateur. Elle demande la déconstruction des cadres qui ont servi à déterminer le statut de l’Africain à sa place. C’est le travail qui reste à faire.



Patrick Gathara est un journaliste kényan et un dessinateur politique primé basé à Nairobi. Il a notamment écrit pour Al Jazeera, le Washington Post et The Star.

Traduction Entelekheia

Paru sur Al Jazeera sous le titre Eurafrica and the myth of African independence

Photo : Marché à Saint Louis du Sénégal, Albert Dezetter/Pixabay


Mardi 3 Décembre 2019


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