Si, du matin
au soir l'empire romain avait diffusé sur les ondes des nouvelles
fraîches de Titus, de Vespasien ou de Trajan, un latin châtié
serait demeuré familier aux oreilles de province. Mais la prononciation
correcte de cette langue se serait-elle perpétuée pour autant
de la Bretagne à la Syrie? Nos récentes retrouvailles avec l'accentuation
du latin de Cicéron nous donnent des CD désastreux , tellement
le palais de Paris n'apprendra jamais que mécaniquement à rythmer
une langue que nos écoliers et nos professeurs prononcent depuis
des générations sur le ton monocorde qui n'appartient qu'au français.
Quant à la prononciation retrouvée du grec de Périclès, elle demeure
plus artificielle encore et d'une lenteur ridicule en raison de
la difficulté de trouver des acteurs qui entendent ce qu'ils lisent.
Du salon de Mme de Rambouillet à nos jours , la royauté, puis
la République se sont attachées à "
dégasconner " le français.
Une nation est responsable de la grammaire de sa langue quand
celle-ci se fait entendre vingt-quatre heures sur vingt-quatre
sur les cinq continents .
L'heure
a sonné pour l'Etat de retrouver une politique de la langue .
Car, dans moins d'un siècle,
la multiplication des accents et des rythmes locaux sera devenue
dramatique, et ce malgré la formidable puissance de sauvetage
automatique de la langue dont dispose un monde de la parole soutenu
par une mécanique, si la radio nationale nous fait entendre le
français germanisé de Mulhouse ou chantant de Marseille, à l'image
d'une Allemagne trop tardivement unifiée par Bismarck et qui fait
passer tour à tour sur les ondes les derniers restes de la langue
de Goethe et de Schiller à l'école de Cologne et des rudes gosiers
des paysans de Bavière. Même disloqué, écartelé, naufragé,
le salmigondis franco-allemand ne prononce pas variieren,
desavouiren, cachieren, inakceptabel, sur
le même ton dans tous les villages.
Une langue
du savoir et de la culture dont l'écoute demeure mondiale a besoin
d'une capitale centralisatrice afin d'universaliser son accent
à l'échelle de la planète; sinon sa littérature se désagrège entre
cent baragoins. Corneille est aussi ridicule dans des bouches
vaudoises que les vers de Hölderlin dans une bouche bernoise.
Quelles tonalités de la langue germanique s'enseignent-elles à
Columbia ou à Harvard ? Celles de la province natale du professeur
importé d'Allemagne. Le français de demain sera-t-il encore suffisamment
parisien pour qu'on ne l'entende pas jargonner sous le déguisement
de cent défroques ? Lucien de Samosate conservait des tonalités
ioniennes et Démosthène se faisait corriger par des poissonnières
du Pirée. La France affichera-t-elle bientôt un panculturalisme
radiophonique qui pliera aux crus des villages une langue qui
avait peiné trois siècles à trouver sa tonalité ? La prononciation
unifiée d'une langue est tellement vitale qu'Erasme avait publié
un traité de la prononciation du latin et s'était exercé à celle
du grec ancien sous la férule des hellénistes d'Athènes de son
temps, ce qui n'était pas le cas de Budé.
Pour l'instant,
le français serait encore guérissable si seulement les quarante
vieillards du Quai Conti avaient assez de sève pour adresser,
au nom de leurs cheveux blancs, une rude et solennelle semonce
à l'Etat afin qu'il mette fin d'autorité aux fautes de grammaire
grouillantes sur les ondes. " Nous, diraient-ils, qui devons à
un homme d'Etat et d'Eglise la conservation de tous les livres
que publient nos libraires, nous qui, de siècle en siècle, formons
les phalanges macédoniennes des chenus de la syntaxe et de la
grammaire , notre tour est venu de donner nos ordres à la République
. Voici nos trente premiers édits - d'autres suivront.
Nous décrétons
:
1 - Que
le chef de l'Etat devra informer toute la machine administrative
qu'initier ne signifie pas débuter, mais
instruire dans les mystères d'une religion ou dans les
arcanes d'un savoir.
2 - L'Etat
ambitieux d' " impulser " des réformes aura le devoir
d'informer les organes responsables de la voix quotidienne de
la nation et de la République que le verbe impulser est
une invention anglaise et que la Gaule ne connaît que les substantifs
impulsion et impulsivité, ainsi que l'adjectif impulsif.
3 - Nous
voulons que l'Elysée rappelle la conjugaison du verbe partir
aux porte-voix de la France sur les chaînes publiques : on ne
part pas à Paris, mais pour quelque destination
que ce soit .
4 - Nous
ordonnons que le premier magistrat de la France interdise sur
les ondes l'expression paysanne ce midi .
5 - Le chef
de l'Etat dira aux Egéries qui siègent dans son gouvernement qu'il
leur est permis de tomber malade, ou de leur haut,
ou sur les ennemis, ou des nues, ou en disgrâce
, ou dans l'erreur , et même à la renverse,
mais non de tomber enceintes.
6 - Nous
édictons par les présentes qu'on circulera à vélo,
ou à motocyclette, parce que ces engins rappellent
des montures.
7 - Une
loi promulguera que le chef de l'Etat devra s'initier suffisamment
aux Lettres pour rappeler à ses Ministres qu'on ne dit pas plus
que quiconque, mais plus que personne .
8 - L'Académie
exige la reconduite à la frontière du verbe nominer,
qui écorche les oreilles de la nation ; elle publiera, dans quelques
jours, une liste des vocables étrangers présents sur le sol français
et dont la dégaine défie ses ordonnances.
9 - Diantre,
ce n'est pas parce que l'on rencontrera plus de mille fois ainsi
avec l'inversion dans L'être et le néant d'un certain
Jean-Paul Sartre que cette expression passera du néant à l'être
. C'est aussi qui demande l'inversion . On dit ainsi,
nous sommes…
10 - Nous
vous ordonnons non moins fermement, M. le Président, de vous souvenir
de ce qu'après appelle un verbe à l'indicatif: après
qu'ils furent partis, et non le subjonctif, après qu'ils
soient partis , parce qu'il s'agit d'une constatation et non d'une
supposition.
11 - L'Académie
française vous adjure, M. le Président de renoncer à l'hérésie
du double partitif. On ne dit pas : C'est de cela dont
il est question , mais c'est de cela qu'il est question.
12 - Nous
le disons tout net : il vous faut cesser de dire par contre
. On dit en revanche.
13 - Nous
serons des pédagogues intraitables des règles de l'interrogation
: vous ordonnerez aux radios et aux chaînes de télévision de cesser
de dire à longueur de journée: " Qu'est-ce qu'il dit ?
" En français, le questionnement s'exprime avec élégance : " Que
dit-il ? "
14 - La
grammaire française déteste le superfétatoire. Elle n'ajoute pas
un mot de trop à ce qu'elle énonce. Elle proclame l'inutilité
de souligner qu'on marche à pied .
15 - L'Etat
ne saurait ignorer que débuter n'est pas un verbe
transitif . On ne débute pas quelque chose.
16 - Savez-vous
qu'on ne saurait se métamorphoser au point de dire : " Nous
sommes mardi …" ? Dites seulement " C'est mardi…
", et tout le monde vous croira.
17 - Savez-vous
que votre politique ne s'articule par sur , mais avec
?
18 - Savez-vous
qu'échanger ne signifie pas dialoguer
?
19 - Savez-vous
qu'on ne dit pas ceci dit, mais cela dit
?
20 - Savez-vous
que l'adjectif victorieux ne saurait céder le pas
à vainqueur ?
21 - Au
nom de toute l'Académie française, nous vous demandons avec gravité
de frapper d'un arrêt d'expulsion immédiat : " Il en va
de….. " au lieu de " Il y va de… ".
22 - Nous
disons au chef de l'Etat que la négation courtoise fait partie
des voilures et des cordages de la langue française et qu'il faut
dire je ne veux pas et non je veux pas .
23 - Nous
vous informons avec la plus grande fermeté, Monsieur le Président,
qu'il vous appartient d'interdire dans nos écoles l'usage du verbe
clôturer appliqué à des congrès ou à des conciliabules
: en bon français, clôturer signifie poser une clôture .
24 - Monsieur
le Président, la langue française connaît les substantifs maturité
et maturation, mais non l'adjectif mature.
25 - Monsieur
le Président, la France a ses brebis galeuses, mais
elle n'a jamais vu de moutons noirs.
26 - Monsieur
le Président, nous disons au printemps, mais en été,
en automne, en hiver.
27 - Monsieur
le Président, la langue française fait un grand usage du verbe
casser et du substantif casse, tel
casse-cou, casse-noisettes, casse-noix, casse-pierre, casse-pipes,
casse-poitrines, casse-pattes ; mais se casser
se dit d'un navire dont la quille se courbe.
28 - On
ne dit pas " un tel, retour de ", mais " de retour
".
29 - Ce
sont les armées qui battent en retraite. Les travailleurs
vont à la retraite.
30 - On
ne dit pas : " Il faut mieux ", mais : " Il vaut
mieux ".
Conclusion
Au nom du
Cardinal qui ,depuis quatre siècles, nous réunit tous les jeudis
au Quai Conti, nous vous informons, M. le Président, qu'il entre
dans les responsabilités attachées à votre charge de congédier
par décret les laquais et les valets de l'étranger qui habillent
notre vocabulaire de la livrée de leur maître. Il faut que le
vrai français ait une tête et une seule. Les Espagnols Martial,
Quintilien, Sénèque, Trajan, Vespasien, Hadrien ne parlaient pas
un latin espagnolisé, mais ajoutaient des titres de gloire à la
langue de Cicéron et de Tacite. Ne disloquez pas le français,
ne le délocalisez qu'afin de l'unifier davantage sur toute la
terre, parce qu'un idiome éparpillé perd son sceptre. L'Empire
romain l'a appris à ses dépens, puisque le latin n'a retrouvé
sa pureté de la Renaissance jusqu'au XVIIè siècle qu'à la suite
de sa régénération la plus vigoureuse sous la plume indignée des
Laurent Valla et des Erasme.
Votre titre
de protecteur de l'Académie française comporte des attributs
attachés à votre charge par nature, parce que la transmission
mécanique de la parole est devenue l'arme de son ubiquité. Si
Richelieu revenait parmi nous , il substituerait la collaboration
de la monarchie avec des représentants qualifiés de la langue
de la raison à celle des capétiens avec l'Eglise. Votre devoir
est de vous élever à la dignité d'une magistrature dont les arrêts
s'imposeront à la classe dirigeante, parce que l'éducation nationale
a besoin qu'une tête la conduise sur les chemins où la pensée
et la grammaire scellent alliance.
Parallèlement
à votre premier vœu de mettre les langues régionales à parité
avec le français et donc de leur accorder le même rang constitutionnel
qu'à l'idiome de la nation, votre Ministre de l'instruction publique
voudrait abolir l'"aberration française" que l'apprentissage universel
de l'art de raisonner juste serait devenu et, par conséquent,
de supprimer l'enseignement de la philosophie dans les
lycées. Mais une civilisation qui a cessé depuis trois siècles
d'écouter la " parole de vérité " d'une autre bouche que
de celle de la raison, une civilisation qui n'entend plus laisser
les hommes de l'autel légiférer au nom d'une autorité transcendante
à celle qu'exerce l'entendement humain, une civilisation qui a
substitué la voix de l'intelligence à celle de tous les clergés
n'habitera un ciel des élévations plus éclairant que celui des
Eglises que s'il arme ses phalanges du savoir des feux et des
illuminations de la lucidité. La France est au premier rang des
guerriers de l' alliance de la langue avec la rigueur intellectuelle
.
Quand la
raison est une barque à la dérive, c'est la nation qui fait eau
de toutes parts. Un panculturalisme décérébré menace désormais
la cohérence interne du français, parce qu'on ne saurait ouvrir
les yeux sur un monde que la logique du discours a cessé
de charpenter. Pour éduquer des connaisseurs de la vitalité de
la langue française, souvenez-vous de ce que la parole architecturée
d'une main de fer par la pensée est le baromètres qui permet aux
civilisations non seulement de connaître leur température, mais
la place qu'elles ont conquise à la force du poignet entre leurs
premiers balbutiements et leur sépulcre. La langue française est
la messagère d'une humanité en marche. Sa trajectoire est celle
de sa voix dans l'histoire du monde. L'oublier, ce serait cesser
d'armer la tête de la France .
Monsieur
le Président, nous ne sommes pas des agents du service de sécurité
du vocabulaire , nous ne sommes pas des policiers de la syntaxe
, nous ne mettons pas la langue sous scellés, nous sommes les
sentinelles de la vaillance d'une civilisation, parce que nous
savons qu'une langue privée de son cardage perd contenance, fragilise
les cervelles et les livre au chaos. C'est pourquoi notre vocation
ordonne à tous les gouvernements de la France de se souvenir que
notre langue a écrit une histoire dont le trône s'appelle le génie
de la nation.
le 21 juillet 2008