Palestine occupée

L'Art de la Guerre


Une version complète de cet article a été présenté lors de la conférence "Au delà de la Bio-politique" à City University, New York, et dans le programme d'architecture le la Biennale de de Sao Paulo. Une transcription peut être trouvée dans l'édition d'avril-mars 2006 de Philosophie Radicale. Eyal Weizman est architecte, écrivain et directeur du Goldsmith’s College Centre for Research Architecture. Son travail est lié au conflit territorial en Palestine/Israel et aux droits de l'Homme.

Par Eyal Weizman

Imaginez : Vous êtes assise dans votre salle de séjour, que vous connaissez tellement bien ; c'est la salle où la famille regarde la télévision ensemble après le repas du soir, et soudain ce mur disparaît avec un vacarme assourdissant, la pièce se remplit de poussière et de débris, et des soldats débarquent les uns après les autres à travers le mur, en criant des ordres.


Eyal Weizman
Mardi 24 Juillet 2007

Photo ISM : Cruelle approche Deleuzienne utilisée les Forces d'Occupation Israélienne le 20 juillet dernier dans le camp de réfugiés d'Ein Beit Al Ma’ à Naplouse
Photo ISM : Cruelle approche Deleuzienne utilisée les Forces d'Occupation Israélienne le 20 juillet dernier dans le camp de réfugiés d'Ein Beit Al Ma’ à Naplouse
Les Forces de "Défense" Israélienne ont été fortement influencées par la philosophie contemporaine, en soulignant qu'il y a d'énormes points communs entre les textes théoriques considérés comme essentiels par les académies militaires et ceux des écoles architecturales.

L'attaque menée par des unités des Forces de "Défense" Israéliennes (IDF) dans la ville de Nablus en avril 2002 a été décrite par son commandant, le Général de Brigade Aviv Kokhavi, comme une "géométrie inversée", ce qu'il a expliqué comme étant "la réorganisation de la syntaxe urbaine au moyen d'une série d'actions micro-tactiques'.(1)

Pendant la bataille, les soldats se sont déplacés dans la ville à travers des centaines de mètres de tunnels "en surface" creusés dans une structure urbaine dense et contiguë. Bien que plusieurs mille soldats et guérilleros palestiniens évoluaient simultanément dans la ville, ils étaient tellement "fondus" dans le tissu urbain que très peu étaient visibles de l'extérieur.

En outre, ils n'ont pas utilisé les rues, les routes, les ruelles ou les cours de la ville, ou l'une des portes, cages d'escalier ou fenêtres extérieures, mais ils se déplaçaient horizontalement à travers les murs et verticalement par des trous percés à l'aide d'explosifs dans les plafonds et les planchers.

Cette forme de mouvement, décrite par les militaires comme une "infestation", cherche à redéfinir l'intérieur comme l'extérieur, et les intérieurs domestiques comme voies de communication.

La stratégie de l'IDF du "marcher à travers les murs" implique une conception de la ville comme non seulement le site mais également comme le cœur même de la guerre - un milieu flexible et presque liquide qui est pour toujours aléatoire et en prois à des changements permanents.

Les théoriciens militaires contemporains sont occupés maintenant à re-conceptualiser le domaine urbain. En jeu, ce sont les concepts, les suppositions et les principes fondamentaux qui déterminent les stratégies et les tactiques militaires.

Le vaste champ intellectuel que le géographe Stephen Graham a appelé un "monde d'ombre" international d'instituts de recherche militaire urbaine et de centres de formation qui ont été établis pour repenser les opérations militaires dans les villes peuvent être vu comme quelque chose de semblable à la matrice internationale des académies architecturales d'élite.

Cependant, selon le théoricien urbain Simon Marvin, le "monde d'ombre" militaro-architectural génère actuellement des programmes de recherche urbains plus intenses et mieux financés que tous les programmes universitaires mis ensemble, et est certainement bien au courant de l'avant-garde de la recherche urbaine menée dans les établissements architecturaux, en particulier en ce qui concerne le Tiers Monde et les villes africaines.


Il y a des points communs considérables entre les textes théoriques considérés comme essentiels par les académies militaires et les écoles architecturales.

En effet, les listes de lecture des institutions militaires contemporaines incluent des travaux depuis à peu près les années 1968 (avec un accent particulier sur les écrits de Gilles Deleuze, de Félix Guattari et de Guy Debord), ainsi que des écrits plus contemporains sur la théorie post-coloniale et post-structuraliste de l'urbanisme, de la psychologie, de la cybernétique.

Si, comme certains auteurs l'affirme, l'espace pour la criticalité s'est éteint petit à petit avec la culture capitaliste de la fin du 20ème siècle, il semble maintenant avoir trouvé une place pour s'épanouir dans l'armée.

J'ai interviewé Kokhavi, commandant de la Brigade de parachutistes, qui à 42 ans, est considéré comme l'un des jeunes officiers les plus prometteurs du l'IDF (et qui était le commandant de l'opération pour l'évacuation des colonies de la bande de Gaza) .(2)

Comme beaucoup d'officiers de carrière, il a quitté l'armée un certain temps pour obtenir un diplôme universitaire ; bien qu'il ait à l'origine eu l'intention d'étudier l'architecture, il a fini avec un diplôme de philosophie de l'Université Hébraique.

Quand il m'a expliqué le principe qui a guidé la bataille à Naplouse, ce qui était intéressant pour moi n'était pas tant la description de l'action en elle-même que la façon dont il avait conçu sa présentation.

Il a dit : "L'espace que vous regardez, la pièce que vous regardez, ce n'est rien d'autre que votre interprétation. […] La question est, comment interprétez-vous la ruelle ? […]

Nous avons interprété la ruelle comme un endroit interdit pour s'y déplacer et la porte comme quelque chose dont le franchissement était interdit, et la fenêtre comme quelque chose par lequel il était interdit de regarder, parce qu'une arme nous attend dans la ruelle, et un piège nous attend derrière les portes.

C'est parce que l'ennemi interprète l'espace d'une façon traditionnelle et classique, et je ne veux pas obéir à cette interprétation et tomber dans ses pièges. […] Je veux l'étonner ! C'est l'essence de la guerre. Je dois gagner […]

C'est pourquoi ce nous avons opté pour la méthodologie de nous déplacer à travers les murs. …. Comme un ver qui mange son chemin vers l'avant, émergeant à certains points et puis disparaissant. […]


J'ai dit à mes troupes : "Mes amis ! […] Si jusqu'ici vous étiez habitués à vous déplacer le long des routes et des trottoirs, oubliez-le ! Dorénavant nous marcherons à travers les murs !" (2)

L'intention de Kokhavi dans la bataille était d'entrer dans la ville afin de tuer des membres de la résistance palestinienne et puis sortir. La franchise terrifiante de ces objectifs, comme me l'a raconté Shimon Naveh, l'instructeur de Kokhavi, fait partie d'une politique israélienne générale qui cherche à perturber la résistance palestinienne à des niveaux aussi bien politiques que militaires par des assassinats ciblés perpétrés depuis le ciel et le sol.

Si vous croyez toujours, comme l'IDF aimerait vous le faire croire, que se déplacer à travers les murs est une forme relativement douce de la guerre, la description qui suit de la séquence d'opérations pourrait vous faire changer d'avis.

Pour commencer, les soldats se rassemblent derrière le mur et puis, à l'aide d'explosifs, de perceuses ou des marteaux, ils cassent un trou assez grand pour passer à travers.

Des grenades incapacitantes sont parfois jetées, ou quelques salves de munitions sont tirées au hasard dans ce qui est habituellement une salle de séjour privée occupée par des civils confiants.

Quand les soldats ont traversé le mur, les occupants sont à l'intérieur enfermés à clef dans une des pièces, où ils sont incités à rester - parfois pendant plusieurs jours - jusqu'à ce que l'opération soit terminée, souvent sans eau, sans toilettes, sans nourriture ou sans médicaments.

Les civils en Palestine, comme en Irak, ont expérimenté la pénétration inattendue de la guerre dans le domaine privé de la maison comme la plus profonde forme de traumatisme et d'humiliation.

Une Palestinienne identifiée seulement sous le nom d'Aisha, qui a été interviewée par un journaliste pour le Palestine Monitor, a décrit l'expérience :

"Imaginez : Vous êtes assise dans votre salle de séjour, que vous connaissez tellement bien ; c'est la salle où la famille regarde la télévision ensemble après le repas du soir, et soudain ce mur disparaît avec un vacarme assourdissant, la pièce se remplit de poussière et de débris, et des soldats débarquent les uns après les autres à travers le mur, en criant des ordres.

Vous n'avez aucune idée s'ils en ont après vous, s'ils viennent prendre le contrôle de votre maison, ou si votre maison se trouve seulement sur leur passage pour aller ailleurs. Les enfants crient, paniquent.

Est-il possible de même commencer à imaginer l'horreur que peut vivre un enfant de 5 ans quand quatre, six, huit, 12 soldats, le visage peint en noir, des armes automatiques pointées un peu partout, des antennes dépassant de leurs baluchons, leur faisant le faisant ressembler à des insectes aliens géants, tracent leur route en faisant exploser ce mur ?" (3)


Naveh, un Général de Brigade à la retraite, dirige l'Institut de Recherche de Théorie Opérationnelle, qui forme des officiers du personnel de l'IDF et d'autres soldats en "théorie opérationnelle" - définie en jargon militaire comme quelque chose entre la stratégie et la tactique.

Il a résumé la mission de son institut, qui a été fondé en 1996 : Nous sommes comme l'Ordre des Jésuites. Nous essayons d'enseigner et de former des soldats à penser. […]

Nous avez-vous lu Christopher Alexander, pouvez-vous imaginer ? Nous avons lu John Forester et d'autres architectes. Nous sommes en train de lire Gregory Bateson ; nous sommes en train de lire Clifford Geertz.

Pas moi-même, mais nos soldats, nos généraux réfléchissent à ce genre de matériels. Nous avons fondé une école et avons développé un programme d'études qui forme des "architectes opérationnels". (4)

Dans une conférence, Naveh a montré un diagramme ressemblant à un "carré d'opposition" qui détermine un ensemble de relations logiques entre certaines propositions se rapportant à des opérations militaires et des opérations de guérillas.

Affublés de noms tels que "Différence et Répétition : La dialectique de structurer et de Structure", "Entités rivales sans formes", "Manoeuvre fractale", "Rapidité contre Rythmes", "La machine de guerre de Wahabi", "Anarchistes post-modernes" et "Terroristes nomades", ils se réfèrent souvent au travail de Deleuze et de Guattari.

Les machines de guerre, selon les philosophes, sont polymorphes ; des organismes diffus caractérisés par leur capacité à se métamorphoser, composés de petits groupes qui se fractionnent ou fusionnent entre eux, selon l'éventualité et les circonstances. (Deleuze et Guattari savaient bien que l'Etat pouvait volontairement se transformer en machine de guerre. De même, dans leur discussion sur "l'espace lisse", cela impliquait que ce concept pouvait mener à la domination.)

J'ai demandé à Naveh pourquoi Deleuze et Guattari étaient si populaires dans l'armée israelienne.

Il a répondu que “plusieurs des concepts de Mille Plateaux nous étaient devenus très utiles […], en nous permettant d'expliquer des situations contemporaines d'une façon dont nous n'aurions pas pu le faire autrement. Cela a problématisé nos propres paradigmes. Le plus important était la distinction qu'ils ont soulignée entre les espaces “lisses” et les espaces “striés” (qui par conséquent se réflètent), les concepts d'organisation de la "machine de guerre" et de "l'appareil d'Etat".
A l'IDF, nous utilisons maintenant souvent le terme "lisser l'espace" quand nous voulons nous référer à l'opération dans un espace comme s'il n'y avait pas de frontières. […]

Les secteurs palestiniens pourraient être en effet considérés comme "striés" dans le sens où ils sont enfermés par des barrières, des murs, des fossés, des barrages routiers, etc." ( 5)

Quand je lui ai demandé si passer à travers les murs en faisait partie, il a expliqué que : "A Naplouse, l'IDF a envisagé le combat urbain comme un problème d'espace […]. Se déplacer à travers les murs n'est qu'une simple solution mécanique qui associe théorie et pratique”. (6)

Pour comprendre les tactiques de l'IDF pour se déplacer dans les espaces urbains palestiniens, il est nécessaire de comprendre comment ils interprètent le principe désormais familier “d'essaimage” – un terme qui a été à la mode dans la théorie militaire depuis le début de la doctrine de guerre américaine post guerre froide connue sous le nom de Révolution dans les Affaires Militaires.

La manoeuvre de l'essaim en fait a été adaptée du principe d'intelligence artificielle de l'intelligence de l'essaim, qui suppose que des capacités de résolution des problèmes soient trouvées dans l'interaction et la communication d'agents relativement peu sophistiqués (fourmis, oiseaux, abeilles, soldats) avec peu ou pas de commandement centralisé.

L'essaim illustre le principe de non-linéarité apparente en termes spaciaux, organisationnels et temporels.

Le paradigme de manœuvre traditionnelle, caractérisé par la géométrie simplifiée du type euclidien, est transformé, selon les militaires, en une géométrie complexe de type fractal.

La narrativité du plan de bataille est remplacée par ce que les militaires, en termes foucaldiens, appellent l'approche de la “boite à outils”, selon laquelle les unités reçoivent les outils dont ils ont besoin pour gérer plusieurs situations et scénarios donnés, mais sans pouvoir prédire l'ordre dans lesquels ils vont se dérouler.(7)

Naveh : “Les commandants opératifs et tactiques dépendent les uns des autres et tirent les leçons des problèmes en construisant le récit de la bataille ; (…) l'action devient la connaissance et la connaissance devient l'action. (…) Sans résultat décisif possible, le principal bénéfice de l'opération est l'amélioration du système en tant que système”.

Ceci peut expliquer la fascination de l'armée pour les modèles spatiaux et organisationnels et les modes opératifs avancés par des théoriciens tels que Deleuze et Guattari.

De plus, au moins pour les militaires, la guerre urbaine est l'ultime forme post moderne de conflit. La foi en un plan de bataille structuré logiquement et à sens unique disparaît devant la complexité et l'ambiguïté de la réalité urbaine. Des civils deviennent des combattants, et les combattants deviennent des civils.

L'identité peut être changée aussi vite que le genre peut être feint : la transformation de femmes en hommes combattants peut prendre le temps qu'il faut à un soldat israelien 'arabisé' ou à un combattant palestinien camouflé de tirer sa mitraillette du dessous de sa robe.

Pour un combattant palestinien pris dans cette bataille, les Israéliens semblent "être partout : derrière, sur les côtés, à droite et à gauche. Comment peut-on se battre dans cette façon ?" (9)

Une théorie critique est devenue essentielle dans l'enseignement et l'entrainement de Naveh.

Il explique : “Nous utilisons une théorie critique principalement pour critiquer l'institution militaire elle-même – ses fondements conceptuels fixes et lourds. La théorie est importante pour nous afin de combler le fossé qui sépare le paradigme existant et là où nous voulons aller. Sans théorie, nous ne pourrions pas donner de sens aux différents évènements qui ont lieu autour de nous et qui, autrement, pourrait nous paraître déconnectés. [...] Actuellement, l'Institut a pris un impact énorme sur l'armée ; (il est) devenu un noeud de subversion à l'intérieur.
En entraînant plusieurs officiers de haut niveau, nous avons rempli le système (IDF) d'agents subversifs [...] qui posent des questions ; [...] certaines des huiles ne sont pas embarrassés de parler de Deleuze ou de (Bernard) Tschumi
(10)”.

Je lui au demandé : “pourquoi Tschumi ?”

Il a répondu : “L'idée de disjonction intégrée dans le livre de Tschumi "Architecture et disjonction" (1994) a un rapport avec nous [...] Tschumi a une autre approche de l'épistémologie ; il voulait rompre avec le savoir à perspective unique et la pensée centralisée.
Il voyait le monde à travers des pratiques sociales différentes, d'un point de vue constamment changeant. (Tschumi) a créé une nouvelle grammaire ; il a formé les idées qui composent notre pensée
" (11).

Je lui ai alors demandé : “Pourquoi pas Derrida et la Déconstruction ?”

Il a répondu : “Derrida est peut-être un peu trop opaque pour notre bande. Nous avons plus de choses en commun avec les architectes ; nous combinons théorie et pratique. Nous pouvons lire, mais nous savons aussi comment construire et détruire et parfois, tuer(12).

En plus de ces positions théoriques, Naveh fait référence à des éléments tels que des éléments canoniques de la théorie urbaine comme les pratiques situationnistes de la dérive (une façon de marcher nonchalamment dans une ville basée sur ce que les situationnistes appelaient la 'psycho-géographie') et du détournement (l'adaptation de bâtiments abandonnés pour des besoins autres que ceux pour lesquels ils avaient été prévus).

Ces idées avaient été, bien sûr, conçues par Guy Debord et d'autres membres de l'Internationale Situationniste pour défier la hiérarchie construite de la ville capitaliste et pour casser les distinctions entre le public et le privé, entre l'intérieur et l'extérieur, l'usage et la fonction, en remplaçant l'espace privé par une surface publique “sans frontières”.

Ces références au travail de Georges Bataille, que ce soit directement, ou en citant les écrits de Tschumi, parlent aussi d'un désir d'attaquer l'architecture et de démolir le rationalisme rigide de l'ordre d'après-guerre, d'échapper au "carcan architectural" et de libérer des désirs humains réprimés.

En termes incertains : l'éducation en sciences humaines – souvent supposée être la plus puissante arme contre l'impérialisme – est récupérée comme vecteur puissant de l'impérialisme. Mais l'utilisation de la théorie par le militaire, cela, bien sûr, n'est pas nouveau – une longue lignée qui va de Marc Aurèle au Général Patton.

Les futures attaques militaires en terrain urbain seront de plus en plus consacrées à l'utilisation de technologies développées pour "démonter les murs", pour emprunter un terme de Gordon Matta-Clark.
C'est la nouvelle réponse du soldat/architecte à la logique des "bombes intelligentes".

Ces dernières ont paradoxalement causé un plus grand nombre de victimes civiles, simplement parce que l'illusion de la précision donne au complexe militaro-politique la justification nécessaire pour utiliser des explosifs dans des environnements civils.

Voilà qu'un autre usage de la théorie de l'ultime "arme intelligente" apparaît. L'utilisation séduisante par l'armée du discours théorique et technologique cherche à dépeindre la guerre comme lointaine, rapide et intellectuelle, excitante – et même économiquement viable.

La violence peut ainsi être projetée comme tolérable et le public encouragé à la soutenir.

Ainsi, le développement et la diffusion de nouvelles technologies militaires encouragent la fiction qui est projetée dans le domaine public qu'une solution militaire est possible – dans des situations où, au mieux, c'est très douteux.

Même si vous n'avez pas besoin de Deleuze pour attaquer Naplouse, la théorie a aidé l'armée à se réorganiser en fournissant un nouveau langage avec lequel elle peut parler à elle-même et aux autres.
Une théorie de "l'arme intelligente" remplit une fonction à la fois pratique et discursive en définissant la guerre urbaine.

La fonction pratique ou tactique, la façon dont la théorie deleuzienne influence les tactiques et les manoeuvres militaires, soulève des questions sur la relation entre la théorie et la pratique.

La théorie a évidemment le pouvoir de stimuler de nouvelles sensibilités, mais elle peut aussi aider à expliquer, développer ou même justifier des idées qui ont émergé de façon indépendante dans des champs de connaissance disparates et avec des bases éthiques tout à fait différentes.

En termes discursifs, la guerre – s'il ne s'agit pas d'une guerre d'annihilation totale - constitue une forme de discours entre des ennemis. Chaque action militaire est censée communiquer quelque chose à l'ennemi.

Parler "d'essaimage", "d'assassinats ciblés" et de "destruction intelligente", permet à l'armée de communiquer à ses ennemis qu'elle a la capacité d'effectuer des destructions bien plus importantes.

Des raids peuvent dont être projetés comme des alternatives plus modérées aux capacités dévastatrices possédées actuellement par l'armée et qu'elle déclenchera si l'ennemi dépasse le niveau "acceptable" de violence ou enfreint un accord tacite.

En termes de théorie militaire opérationnelle, il n'est jamais essentiel d'utiliser sa pleine capacité destructive, mais plutôt de maintenir le potentiel d'accroître le niveau d'atrocité. Sinon, les menaces n'ont plus aucun sens.

Quand l'armée parle de théorie, cela semble être la question du changement de sa structure organisationnellle et hiérarchique. Quand elle évoque la théorie dans ses communications avec le public – dans des conférences, des émissions ou des publications – cela semble vouloir projeter une image d'une armée civilisée et sophistiquée.

Et quand le militaire "parle" (ce qu'il fait toujours) à l'ennemi, la théorie peut être comprise comme une arme particulièrement intimidante du type "shock and awe" (choc et épouvante), le message étant : "Tu ne comprendras même jamais ce qui te tues".


NOTES

1 Cité par Hannan Greenberg, ‘The Limited Conflict: This Is How You Trick Terrorists’, dans le Yediot Aharonot; www.ynet.co.il (23 Mars 2004)


2 Eyal Weizman a interviewé Aviv Kokhavi le 24 Septembre dans une base militaire israélienne près de Tel Aviv. Traduction de l'hébreu par l'auteur; video documentation de Nadav Harel et Zohar Kaniel

3 Sune Segal, ‘What Lies Beneath: Excerpts from an Invasion’, Palestine Monitor, Novembre, 2002;


4 Shimon Naveh, discussion suite à l'exposé ‘Dicta Clausewitz: Fractal Manoeuvre: A Brief History of Future Warfare in Urban Environments’, prononcé conjointement avec ‘States of Emergency: The Geography of Human Rights’, un débat organise par Eyal Weizman et Anselm Franke dans le cadre de "Vies dans les Territoires", B’tzalel Gallery, Tel Aviv, 5 Novembre 2004

5 Eyal Weizman, interview téléphonique de Shimon Naveh, 14 Octobre 2005

6 Ibid.

7 Une description de la théorie de la "boite à outils" de Michel Foucault a été à l'origine développée conjointement avec Deleuze dans une discussion en 1972; voir Gilles Deleuze et Michel Foucault, "Les Intellectuels et le Pouvoir", dans Michel Foucault, Language, Counter-Memory, Practice: Selected Essays and Interviews, ed. and intro. Donald F. Bouchard, Cornell University Press, Ithaca, 1980, p. 206

8 Weizman, interview de Naveh

9 Cité dans Yagil Henkin, ‘The Best Way into Baghdad’, The New York Times, 3 Avril 2003

10 Weizman, interview de Naveh

11 Naveh travaille actuellement sur une traduction en Hébreu de "Architecture and Disjunction" de Bernard Tschumi, MIT Press, Cambridge, Mass., 1997.

12 Weizman, interview de Naveh

Source
Traduction : MG pour ISM


Mardi 24 Juillet 2007

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