EUROPE

L’Allemagne ne guérira que dans la mesure où son passé sera rapporté honnêtement


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Karl Müller
Jeudi 3 Décembre 2009

L’Allemagne ne guérira que dans la mesure où son passé sera rapporté honnêtement

Alors que ces derniers jours on fêtait les 20 ans de la chute du mur en Allemagne, la joie éprouvée était tout de même recouverte d’une ombre du fait que, alors même qu’un mur tombait, on ne distillait à la population que des demi-vérités. Autrement dit: on utilise l’histoire pour des fins politiques, ce qui a pour conséquence que la vérité n’est pas le souci premier. Cela n’est pas acceptable et il se pose de nombreuses questions. Ces dernières proviennent d’une conviction profonde: qu’une transformation pacifique allant jusqu’à une guérison de l’Allemagne est possible; que tout un chacun a la possibilité de décider de participer au bien public par son action; que toutefois une condition essentielle est qu’il faut cesser de déverser des mensonges et ancrer son action sur la vérité.




Dans mes jeunes années, alors que j’étais étudiant en histoire dans une université ouest-alle­mande, j’ai poursuivi une carrière en formation ouest-allemande moyenne que j’ai fait mienne. C’est les autres qui étaient les idéologues et les menteurs: les marxistes et les communistes ou alors ceux qui restaient accrochés au passé du pays. L’«Occident» et les Etats-Unis passaient pour «bons», le reste ne pouvait qu’être passé au crible de la critique.


Toutefois, au cours du temps, un doute s’installait quant aux questions essentielles de l’histoire de l’Allemagne, remettant en question la version officielle de l’histoire du pays. Bien plus: on prenait conscience que les principaux thèmes n’étaient pas traités dans un esprit de vérité.
La chancelière allemande Angela Merkel qui vient d’être réélue, a présenté le 10 novembre lors de sa déclaration gouvernementale au Bundestag cinq missions de son nouveau gouvernement. La deuxième consiste à «améliorer la relation des citoyens et ci­toyennes à l’Etat.»


Je la prends au mot: cela ne peut se faire que dans la mesure où les citoyens et ci­toyennes apprendront toute la vérité, y compris en ce qui concerne l’histoire allemande. On ne peut traiter sa propre histoire de manière frivole. Une prise en compte politique de l’histoire, qui manipule l’histoire pour justifier les intérêts et la politique de domination du présent, n’est pas profitable au pays.
Je ne vais pas rappeler ici les traits principaux de la version officielle de l’histoire de l’Allemagne au cours des derniers 90 ans. On les connaît.


Questions posées à l’historiographie allemande

En revanche, on posera des questions sur les directions imposées à l’histoire allemande:
•    Quels furent les visions politiques mon­diales des vainqueurs ultérieurs de la Seconde Guerre mondiale, particulièrement de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis, ainsi que des cercles qui les soutenaient avant et pendant la guerre? Quelle fut l’importance, dans ce contexte, de la montée au pouvoir d’Hitler et du national-socialisme en Allemagne et quelle fut la participation de ces puissances à cette montée? Dans quelle mesure ces puissances ont-elles participé à la préparation à la guerre de l’Allemagne national-socialiste? Dans quelle mesure furent-elles impliquées dans l’éclatement de la guerre? Dans quelle mesure sont-elles responsables des hésitations à intervenir alors que se précisaient les humiliations, les discriminations, les dénis de droit, les confiscations et la mise à l’écart, de même que la violence et les massacres systématiques?
•    Quelles furent les causes et les conséquences de la mise en accusation des seuls vaincus pour les crimes commis? Quelles furent les conséquences pour les années, voire les décennies de l’après-guerre de la condamnation globale du peuple allemand par certains cercles de grande influence des puissances occidentales quant aux crimes commis par le national-socialisme? Qu’ils mirent en place une pseudo-démocratie au début de la guerre froide, en camouflant leurs intentions tout en faisant semblant d’accorder leur sympathie? De s’être contenté de mettre en place une pseudo-démocratie, c’est-à-dire une démocratie contrôlée, mais pas une véritable? Quelles furent les conséquences du fait que des membres importants de l’appareil de pouvoir et de guerre national-socialiste furent repris par les vainqueurs?
•    Quelles furent les causes et les consé­quences du fait que l’«intégration occidentale» de la nouvelle République fédérale d’Allemagne – y compris son rattachement à l’alliance militaire occidentale – fut décidée d’en haut et non pas le résultat d’une volonté populaire? Pourquoi n’a-t-on pas étudié sérieusement la possibilité d’une Alle­magne réunifiée et neutre faisant partie d’une ceinture neutre d’Europe centrale, jouant le rôle de médiateur entre les blocs? A quelle politique les gouvernements alle­mands d’alors se sont-ils abandonnés ou plutôt ont-ils été contraints? Quelles en furent les conséquences pour la politique intérieure et extérieure de l’Allemagne jusqu’en 1990?


Quelles étaient les visées de la con­struction d’une Europe supranationale?

•    Quels buts poursuivirent ceux qui mirent en place une entité supranationale en Europe dès le début des années 50, dès la création de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA)? Quelle fut l’influence, lors de la création de cette entité, notamment des Etats-Unis et de leurs cercles financiers au travers de Jean Monnet? Quelles furent les conséquences pour le monde ouvrier européen et allemand de la tentative de Jean Monnet, dès le milieu des années 50, de faire accepter (au travers du «comité d’action pour les Etats-Unis d’Europe», cf. encadré) par la social-démocratie et le mouvement syndical ce projet non démocratique et bureaucratique de contrôle et de conduite centralisés de l’Europe au moyen d’institutions supranationales? Quelles furent les conséquences pour l’ensemble de la culture allemande et d’autres nations européennes le fait de devenir membres dans les années et décennies suivantes de la CECA et des institutions qui en découlèrent?
•    Que se passa-t-il réellement dans les années et les mois précédant l’entrée de la RDA dans le domaine de la Loi fondamentale le 3 octobre 1990? Pourquoi le gouvernement allemand a-t-il empêché que le peuple allemand dans son ensemble pla­nifie et forme une véritable Allemagne réunifiée? Quelles contraintes a-t-on imposées à la nouvelle Allemagne, notamment les missions en Europe et dans le monde, dans le cadre de la conception d’un «nouvel ordre mondial» voulu par les Etats-Unis?
•    Quelle politique les gouvernements allemands ont-ils poursuivie après cette adhésion? Comment se fait-il que l’Allemagne ait participé, dès les années 80, au démembrement de l’Europe du sud-est, notamment de la Yougoslavie, continuant dans cette direction dans les années 90, participant même en 1999 à une guerre illégale des pays de l’OTAN contre la République fédérale de Yougoslavie?
•    Quelles seraient les conséquences si les déclarations officielles de soutien à la «guerre contre le terrorisme», lancée au début d’octobre 2001, à laquelle l’Allemagne participe activement dans plusieurs pays loin de ses frontières, se révélaient vaines?
Des enquêtes menées sur toutes ces questions révèlent des réponses bien éloignées de l’historiographie officielle. Ces enquêtes sont menées, pour l’essentiel, dans un esprit de recherche de la vérité, refusant tout compromis avec les intérêts de politique de puissance. Il est malheureux que ces enquêtes ne soient pas communiquées largement, dans le but de les vérifier et de les discuter, mais qu’au contraire on laisse toute la place à une historiographie partiale et pleine de lacunes.


Coopérer, c’est s’appuyer sur la vérité et la confiance

On sait d’expérience que le mensonge se multiplie, qu’on ne peut s’en tenir à un seul mensonge, mais que chacun en entraîne d’autres provoquant la confusion. Mais le mal des mensonges historiques ne se limite pas à la culture politique d’un pays. Dans la mesure où on poursuit de grands desseins – ce dont parla la chancelière dans sa déclaration gouvernementale – il faut viser la collaboration du plus grand nombre possible de citoyens et ci­toyennes, à tous les niveaux de la vie politique, économique et sociale. Mais pour qu’il y ait collaboration, il faut de la confiance et cette dernière ne peut être obtenue que dans un cadre de vérité.
Il y a 500 ans, Niccolò Machiavelli s’était exprimé de la manière suivante, quant aux vertus et aux princes: «Il n’est pas nécessaire qu’un prince possède toutes les vertus énoncées; il est toutefois important qu’il semble les posséder. Je me permets même d’affirmer qu’elles sont dangereuses lorsqu’on les possède et utilise, mais utiles dans la mesure où on les montre. C’est pourquoi il doit savoir s’adapter aux réalités et s’en tenir à ce qui est bon dans la mesure du possible, mais aussi savoir aborder ce qui est mauvais le cas échéant.» Machiavelli a trouvé tout au long des siècles des fidèles influents qui l’ont suivi.


Le machiavélisme n’a jamais rien résolu

Mais il serait trompeur de penser que par là on pourrait résoudre le moindre problème de l’humanité ou même de l’Allemagne. Le résultat en est bien plutôt qu’aujourd’hui la confiance dans la politique et dans les «élites» a fondu et que l’Allemagne ne se trouve pas en bonne situation.
Le «Washington Post» a publié le 3 novembre un article dans lequel on présente l’Allemagne et notamment la chancelière comme «le dirigeant secret de l’Europe». A l’étranger, Angela Merkel se présenterait modestement et calmement, alors qu’à partir de l’Allemagne elle s’efforcerait de dominer la région, soit l’Europe. D’aucuns pourraient en éprouver de la fierté, alors que c’est plutôt une raison de réfléchir. La volonté de donner dans la politique de puissance, au profit de qui que ce soit, n’est pas vraiment un signe d’équilibre mental, mais bien une voie particulièrement dangereuse, qui passe à côté du peuple. De plus, cela n’a strictement rien à voir avec l’égalité de droit des Etats et des peuples.
Ne vaudrait-il pas mieux procéder à une recherche sans préjugés sur le passé de l’Allemagne, de rendre publics les résultats et ainsi mettre en place un socle permettant de guérir la politique allemande?    •
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Jean Monnet, qui fut le premier président de la haute Autorité de la CECA de 1952 à 1955, fonda en 1955 le Comité d’action avec pour but avoué de gagner à sa cause les socialistes et les syndicats européens et de contribuer ainsi à une «solidarité de l’Occident» (selon lui-même lors d’une réunion du comité d’action le 6 juillet 1963).
En 1952, le SPD avait voté au Bundestag contre le traité instituant la CECA. Le président d’alors du SPD, Kurt Schumacher, qui n’était Dieu sait pas un nationaliste, ayant lui-même souffert du national-socialisme, donnait comme raison du refus que la CECA était «trop capitaliste, trop orientée vers un système de cartels».
Mais en créant le Comité d’action, Monnet réussit à y gagner comme membres de ce comité le nouveau président du SPD, Erich Ollenhauer, et l’homme fort du parti, Herbert Wehner, de même que 18 autres socialistes européens (sur 34 membres en tout). Le 22 février 1956, lors de la signature par l’Allemagne du traité sur l’Euratom, le mensuel «Der Spiegel» put parler d’un retournement de veste du SPD. Il ne fut donc pas surprenant que le SPD souscrivit en 1957 les «Traités de Rome» créant la Communauté économique européenne, alors même que les sociaux-démocrates étaient parfaitement conscients de l’absence de démocratie dans cette entité. On peut lire dans un livre d’histoire de référence sur la République fédérale d’Allemagne quelques lignes sur le fait que les politiciens de pointe du SPD «avaient été gagnés par Jean Monnet à l’idée d’une intégration européenne.» (cf. Manfred Görtemaker: «Geschichte der Bundesrepublik Deutschland. Von der Gründung bis zur Gegenwart.» 1999, p. 349)
En 1972, Jean Monnet écrivit à son «cher ami» Herbert Wehner, alors chef du groupe parlementaire socialiste au pouvoir, pour assurer à quel point il appréciait que les «partis allemands poursuivaient la même politique européenne»; il rappelait les «rencontres entre d’importants dirigeants du SPD et lui-même» et finissait par souligner que «Herbert Wehner et lui-même étaient liés par une même action menée pendant vingt ans, ce qui avait permis de surmonter une hésitation du début pour devenir une amitié reposant sur la confiance.»
Le SPD partageait cette vue. On a pu lire dans le service de presse du SPD, le 16 mars 1984, lors du 5e anniversaire du décès de Monnet: «La confiance réciproque, voire l’amitié marquée par Jean Monnet à Erich Ollenhauer, à Herbert Wehner, à Otto Brenner ou à Ludwig Rosenberg [ces derniers ayant été des dirigeants socialistes et syndicaux] a eu une influence déterminante sur la politique du SPD en faveur d’une unification européenne. Cette réalisation de Jean Monnet n’a peut-être pas encore été appréciée à sa juste valeur par nous.»

http://www.horizons-et-debats.ch/index.php?id=1908 http://www.horizons-et-debats.ch/index.php?id=1908



Jeudi 3 Décembre 2009


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