Histoire et repères

L’Algérie à l’époque ottomane: Ces liens riches et méconnus entre Alger et Copenhague


A l’époque ottomane, la France était le principal partenaire politique et commercial de l’Algérie, à l’exception de quelques intermèdes durant lesquels l’Angleterre avait plus d’influence à Alger. Néanmoins, à cette époque, il n’y avait pas de rapport de domination de la France sur l’Algérie. Ce rapport est intervenu avec la colonisation. Un des effets pervers de l’empreinte profonde qu’a laissée la France en Algérie, durant 132 ans de domination, est la difficulté d’élargir l’horizon de l’Algérie et des Algériens à leurs autres partenaires, existants ou potentiels. Notre univers politique, économique et culturel souffre encore d’un lien trop fort, trop grand avec la France. Or, l’Algérie a développé des liens méconnus avec d’autres partenaires.


Ismet Touati
Mercredi 27 Août 2014

L’Algérie à l’époque ottomane: Ces liens riches et méconnus entre Alger et Copenhague
Les étudier, c’est avoir une connaissance plus juste de notre Histoire et c’est participer à la décolonisation des esprits, un processus toujours en cours en raison des séquelles de la colonisation. C’est renforcer les acquis de l’indépendance nationale et donner à la nation les possibilités d’une plus grande maîtrise sur sa destinée par l’élargissement de ses potentialités, notamment. Nos relations avec nos voisins nord-africains et les pays d’Afrique subsaharienne souffrent d’un manque cruel d’études. Ces dernières contribueraient pourtant à une intégration régionale dont la nécessité se fait de plus en plus sentir. Il n’y a qu’à constater l’incapacité des Africains à mettre en place une force militaire panafricaine efficace pour s’interposer dans les conflits du continent et accélérer par-là même le dépôt des armes, sans parler du manque de volonté politique pour une intégration régionale, au moins sur le plan économique, pour briser notre dépendance vis-à-vis des grandes puissances mondiales, une dépendance qui freine le développement de nos économies nationales. En outre, nos relations avec les pays d’Europe sont mieux connues que celles avec les pays d’Asie et d’Amérique. Enfin, dans nos relations avec l’Europe, la France est largement favorisée et si nos liens avec l’Angleterre, l’Espagne ou l’Italie sont quelque peu étudiés, les relations entretenues avec d’autres pays d’Europe, les pays scandinaves, par exemple, sont particulièrement méconnues. Elles ont pourtant existé et sont relativement anciennes. Ces dernières années, un certain nombre de travaux ont été publiés par des chercheurs scandinaves sur les relations entre les pays nordiques et l’Algérie à l’époque ottomane. On peut mentionner les noms d’Andreas Ådahl, Dan H. Andersen, Torbjørn Ødegaard et Joachim Östlund. Nous allons nous pencher sur les relations algéro-danoises en particulier, en notant que des pays comme l’Islande ou la Norvège étaient anciennement possessions danoises. Ainsi, la Norvège fait partie du royaume du Danemark jusqu’à l’année 1814, puis de Suède, jusqu’en 1905, date de son indépendance.

Des relations diplomatiques qui débutent avec le traité de paix de 1746
Les relations diplomatiques entre l’Algérie et le Danemark débutent en 1746. A cette époque, l’Algérie était en paix avec les grandes puissances européennes qu’étaient l’Angleterre et la France et, depuis peu, avec la Hollande (1726) et la Suède (1728). Tous les autres Etats européens étaient considérés comme ennemis et leurs navires pouvaient être pourchassés et pris par des corsaires algériens. Cependant, les deys d’Alger de cette époque orientaient l’économie du pays vers l’exportation de productions algériennes, de celle du blé en particulier, plutôt que vers l’activité corsaire, devenue de moins en moins rentable face à l’ampleur de la riposte européenne. Les deys ont donc préféré imposer un tribut régulier aux petites puissances européennes qui désiraient la paix, en échange de la sécurité des biens et des personnes. C’est dans ce contexte qu’est signée la paix avec le Danemark. Ce royaume avait souffert de ses relations conflictuelles avec l’Algérie ; nous ne citerons comme exemple que la descente faite par des corsaires algériens en Islande, en 1627 ; à la suite de quoi, 400 Islandais ont été amenés de la mer Atlantique Nord à l’Afrique du Nord. La plupart d’entre eux ont été vendus comme esclaves à Alger et n’ont probablement jamais revu leur pays natal. La paix signée entre la Suède et Alger a motivé le Danemark à en faire de même pour éviter les pertes en mer et l’esclavage pour ses habitants. Au départ, Copenhague souhaitait signer un traité avec le sultan à Istanbul. Le roi pensait que cela servirait d’exemple aux provinces nord-africaines de l’Empire, mais aussi au Maroc. Néanmoins, c’est avec Alger qu’a été signé le premier traité de paix, et ce, le 10 août 1746, ce qui fait de l’Algérie un pays très particulier pour le Danemark, dans l’histoire de ses relations avec le monde musulman et démontre que l’Algérie avait sa propre politique étrangère et agissait comme un pays quasi souverain. Tunis ne signa la paix avec Copenhague que le 18 décembre 1751, Tripoli, le 22 janvier 1752, le Maroc, le 18 juin 1753. Enfin, Istanbul ne signa que le 14 octobre 1756.
Une escadre danoise composée de quatre vaisseaux de guerre et de six galiotes à bombe s’est dirigée vers Alger pour négocier la paix. Cette politique de la canonnière, visant à négocier la paix sous la pression militaire, était une pratique courante de l’époque. L’escadre était commandée par Ulrich Adolph Danneskiold-Samsøe, un jeune aristocrate de 23 ans. Le pasteur et marin danois Nicol Seidelin Bøgh, était à bord de l’un des navires. Il est le premier écrivain danois à avoir publié un livre exclusivement sur l’Algérie, nous en reparlerons. Pour le moment, mentionnons ce passage de ce qu’il note sur le voyage vers Alger : « Ce voyage est connu comme le plus long que les bâtiments de guerre dano-norvégiens ont jamais entrepris, et ceux qui en savent plus disent même que c’est le mieux réussi. Nous avions fait plus de 1000 miles avant d’arriver à Alger, mais pas un seul mille malheureux. Nous avions visité tant d’endroits et tant de pays que nous ne savions pas lesquels étaient les meilleurs et les pires, car l’un a tenté de dépasser l’autre en politesse et en générosité. » L’escadre arrive en rade d’Alger, le 1er août 1746. Le 3 août, le lieutenant Gerhard Sivers est envoyé à terre pour préparer les négociations avec le dey Ibrahim Küçük. La paix est signée une semaine plus tard, le 10 août ; elle est saluée de 21 coups de canon donnés par l’artillerie de la ville et rendus par le vaisseau amiral danois. Nous lisons en liminaire du traité de paix : « L’an 1159, le 22e jour du mois de Radjab, qui est le 10 août 1746, il s’est fait une paix et amitié perpétuelles entre sa Majesté royale Christian VI, roi du Danemark, Norvège et d’autres pays, d’un côté, et le Sérénissime Ibrahim Pacha, dey et gouverneur d’Alger, et des pays qui en dépendent, de l’autre côté… » En échange de la paix, l’Algérie devait recevoir un tribut composé de 500 tonneaux de poudre, 8000 boulets de canon, des planches, des câbles, etc. Le 15 août, l’escadre danoise quitte Alger, laissant un consul en charge des affaires du Danemark. Il s’agit de Ludolf Hammeken, originaire de Bergen et qui a été précédemment consul de Hollande à Alger, de 1726 à 1732, plus précisément. Quant aux Algériens, ils n’ont jamais envoyé de consul pour représenter d’éventuels intérêts au Danemark, mais cela était la règle à cette époque, l’Algérie n’ayant aucune représentation consulaire dans le monde, mais un réseau de chargés d’affaires (wakîls) dans les provinces de l’Empire ottoman et d’informateurs (souvent juifs) en Europe. Le principal bénéfice que l’Algérie a retiré de ce traité est un apport régulier de matériel de guerre sous forme de tribut. En outre, lorsque la guerre en Méditerranée perturbait le trafic marchand, les Algériens pouvaient compter sur la neutralité des Danois pour l’acheminement des hommes et des marchandises. Cela était le cas pendant le conflit qui a opposé la France révolutionnaire à l’Angleterre, à la fin du XVIIIe siècle et au début du siècle suivant. Pour le Danemark, le traité était encore plus important, car il permettait aux navires dano-norvégiens de naviguer librement en mer, sans être capturés par des corsaires algériens. En 1798, le Bureau du commerce danois écrit au ministre des Affaires étrangères, Bernstorff, que pendant les vingt années précédentes, le royaume dano-norvégien aurait gagné 16 millions de rixdales par la navigation en Méditerranée, une « véritable source de richesse», avec à peu près 500 vaisseaux dano-norvégiens actifs et 4500 marins qui vivent de cette activité. La paix avec l’Algérie a été un des multiples facteurs de cette animation. Le système des passeports maritimes empêchait la capture des navires dano-norvégiens par des corsaires algériens. Ils étaient émis par le Bureau du commerce danois ; tous les navires de commerce dano-norvégiens qui voyageaient au sud du Cap Finistère étaient obligés d’en posséder.
A Copenhague, on notait sur le passeport le nom du navire, le nom du capitaine, la taille du navire, le port d’origine, etc. Ensuite, le passeport était découpé en deux, selon une ligne de séparation ondulée. La première partie était donnée au capitaine du navire dano-norvégien, l’autre envoyée au consulat, à Alger. Le consul distribuait des doubles à la marine algérienne. Lorsque la rencontre avait lieu en mer, le capitaine algérien collait sa partie contre celle du capitaine danois pour constater que les deux parties se joignaient et vérifier ainsi la validité du passeport et donc l’identité du navire et de son capitaine. Par ce moyen, les capitaines de navire n’étaient pas obligés de savoir lire pour évaluer la validité du passeport.
Quant au commerce entre l’Algérie et le Danemark, il était très limité, puisque le marché était détenu par les Français et les Anglais, puis monopolisé plus tard par les négociants algériens d’origine livournaise Bacri et Bujnah. Des tensions naissaient parfois entre les deux pays, les plus graves ont mené à une déclaration de guerre de l’Algérie au Danemark, le 14 août 1769. Le dey Muhammad Ibn ‘Uthmân était mécontent en raison du retard des Danois à apporter les présents réglementaires dus au gouvernement. Cela était très probablement un prétexte. Alger était plutôt gênée par l’alliance de Copenhague avec les Russes en guerre contre l’Empire ottoman et par le prêt du pavillon danois aux Hambourgeois, ennemis d’Alger, ce qui masquait l’identité de ces derniers. Du 5 au 14 juillet 1770, une escadre danoise, sous le commandement du contre-amiral De Kaas, est venue bombarder intensivement Alger, mais n’a provoqué aucun dégât, ce qui aurait fait dire au dey d’Alger ce mot qui mérite de sortir de l’oubli : « Il semblerait que vous soyez venus faire la guerre aux poissons. » Un nouveau traité de paix avec le Danemark est conclu le 7 mai 1772. A cette occasion, le rachat de 39 esclaves capturés pendant la guerre a coûté 305 278 livres aux Danois. Le dernier consul du Danemark à Alger a été Johan Arnold Hieronymus Carstensen, nommé en 1823 et qui est arrivé à Alger le 17 février 1824. Présent sur les lieux lors de l’expédition française de 1830, il fait partie de ceux qui ont immédiatement compris que le « coup d’éventail » n’a été qu’un prétexte invoqué par la France pour mener son expédition contre Alger. Selon lui, les vraies raisons étaient liées à la politique intérieure de la France.

Une littérature danoise précieuse et méconnue traitant de l’Algérie
Finissons cette évocation en mentionnant les écrivains danois qui ont laissé des témoignages précieux sur l’Algérie de l’époque ottomane et qui demeurent largement méconnus. Nous avons noté plus haut que Nicol Seidelin Bøgh a été le premier écrivain danois à avoir écrit exclusivement sur l’Algérie. Il s’agit d’une épopée de 4000 vers, publiée à Copenhague, en 1747 et qui a pour titre : Den Algierske Freds-Historie, L’Histoire de la paix algérienne, dans laquelle il décrit le passé et le présent de l’Algérie, ainsi que les négociations qui ont mené à la signature du traité de paix entre l’Algérie et le Danemark, l’année précédente.
Le marin norvégien Niels Moss a fait une relation de sa vie en captivité à Alger, durant la guerre de 1769-1772. Le texte a été publié en Norvège dès 1773 et constitue une source intéressante pour les historiens du règne de Muhammad Ibn ‘Uthmân (1766-1791) qui a été le plus fameux de toute l’époque ottomane. En 1816, le musicien danois Rudolph Bay (1791-1856) est nommé secrétaire du consulat du Danemark à Alger. Il révèle la vie intérieure au consulat à travers une riche correspondance avec un ami de Copenhague.
On y trouve aussi des réflexions vivantes et personnelles sur Alger. Quelques-unes de ses lettes ont été publiées à Copenhague, en 1921, sous le titre Memoirer og Breve. I Algier og Italien 1816-21. Cela étant dit, le témoin danois le plus important de cette époque reste un autre secrétaire de consulat, Christian Levsen. Il occupe sa fonction de l’année 1785 à l’année 1789. Presque dix années après son départ d’Alger est paru le premier volume de son œuvre monumentale : Nachrichten und Bemerkungen über den algierischen Staat ou Nouvelles d’Alger. Cet ouvrage de trois volumes, en allemand, a été publié à Altona, entre 1798 et 1800, chez l’éditeur Johann Friderich Hammerich. Altona est aujourd’hui en Allemagne, mais en 1800 elle faisait partie du duché germanique de Schleswig-Holstein qui lui-même faisait partie du Royaume de Danemark.
Levsen s’appuie sur la littérature européenne existante sur l’Algérie, sur les travaux de Thomas Shaw et de Laugier de Tassy, en particulier, deux auteurs qui ont vécu à Alger, au cours de la première moitié du XVIIIe siècle. Il se base aussi – et c’est là tout son intérêt – sur ses propres observations. C’est l’œuvre européenne la plus importante et la plus détaillée sur l’Algérie de l’époque ottomane ; elle compte plus de 2500 pages.
Le premier volume (664 pages) traite de la géographie physique, de la population algérienne dans sa diversité et des coutumes du pays ; le deuxième volume (1115 pages) évoque l’Histoire et la religion ; le troisième volume (815 pages) traite de la politique, de l’art, de la science, du climat et de la région d’Alger. On y trouve également un chapitre philosophique où l’auteur se demande, entre autres, si les Algériens sont heureux.
L’œuvre de Levsen est pratiquement inconnue en Algérie. Nous attendons avec impatience sa traduction en arabe ou en français, accompagnée de notes critiques.

http://www.reporters.dz/lalgerie-a-lepoque-ottomane-ces-liens-riches-et-meconnus-entre-alger-et-copenhague/18145 http://www.reporters.dz/lalgerie-a-lepoque-ottomane-ces-liens-riches-et-meconnus-entre-alger-et-copenhague/18145



Mercredi 27 Août 2014


Commentaires

1.Posté par Hafed Benteftifa le 28/08/2014 14:36 | Alerter
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Excellent article sur l'histoire méconnue de l'Algérie d'avant 1830. Plus de détails sur blida.net en ce qui concerne par exemple les relations avec les États-Unis d'alors.

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