Politique Nationale/Internationale

L’Agit-prop d’Angela Merkel:Les véritables objectifs de la chancelière allemande préconisant le marché commun entre l’UE et les Etats-Unis


par Karl Muller, Allemagne

Gabor Steingart, né en 1962, pendant ses années universitaires proche des cercles écolo-progressistes, pourtant, une fois diplômé, rédacteur du ressort économique à la Wirt-schaftswoche, hebdomadaire à orientation néo-libérale, gagna, en 1990, les bureaux du fameux Spiegel pour se réjouir, en peu de temps, de la bienveillance du rédacteur en chef, Stefan Aust, qui le considéra depuis être son disciple favori, et se trouve, depuis 2001, être son chef du bureau de la capitale. Steingart serait, selon un mot de Roger Willemsen, essayiste et modérateur de télévision, «l’incarnation du changement du Spiegel, évident depuis les années 90, qui s’aligne, de plus en plus, sur les sujets chers aux néo-conservateurs et néo-libéraux.»


Karl Muller
Mardi 30 Janvier 2007

Gabor Steingart est, en plus, l’auteur ou l’auteur conjoint de plusieurs livres dont un, intitulé «Deutschland. Der Abstieg eines Superstars» (L’Allemagne. La descente d’une superstar), dresse un bilan extrêmement sombre de la situation économique allemande, contribuant ainsi à faire accepter le public allemand à resserrer encore la ceinture en matière de politique sociale. C’est le Spiegel lui-même qui a passé à la publication en série d’extraits de ce livre, offrant ainsi à l’auteur la possibilité de diffuser ses hypothèses absurdes devant un très large public.

Le deuxième livre de Gabor Steingart a comme sujet l’économie globale. Il parut en 2006, intitulé «Weltkrieg und Wohlstand. Wie Macht und Reichtum neu verteilt werden» (Guerre mondiale et Aisance. Comment le pouvoir et la richesse seront redistribués). L’hypothèse principale y développée se résume ainsi: Les Etats asiatiques en voie de redressement économique, ainsi l’Inde et la Chine, sont en train de repousser devant les cocottes du marché mondial, en silence, mais avec beaucoup de fermeté et radicalisme, l’Europe ainsi que les Etats-Unis. Ce n’est pas seulement l’aisance européenne et américaine qui se trouveraient dans le collimateur, mais aussi bien les libertés et les valeurs transatlantiques.

Le Spiegel, l’automne passé, n’hésita point à publier en série des extraits de ce livre aussi, en poussant la publicité pour l’auteur, cette fois-ci, jusqu’à publier la première série, le 22 septembre 2006, comme partie des «Spiegel-Titel-Geschichten» (en suivant la tradition de cet hebdomadaire, les Spiegel-Titel-Geschichten forment, chaque semaine, les articles regroupés autour du sujet majeur d’une édition, garantissant ainsi le maximum d’intérêt des lecteurs). Tous ces articles-là rivalisaient à projeter des images encore plus sombres de l’état des dangers qui résidaient, pour une fois, non pas dans les menaces islamiques, mais asiatiques.

Mais comme c’était le cas dans son premier livre, l’auteur ne s’arrêta pas là. Tandis que le premier livre se terminait sur la revendication d’accepter des réductions sur les prestations sociales, le deuxième ne tarda pas à désigner du doigt les lueurs d’espoir à l’horizon. Cette fois-ci, Gabor Steingart, dans cette ultime bataille mondiale axée sur l’aisance, propose une «zone de marché libre transatlantique».

Comme l’OTAN pendant la Guerre froide – («Sans l’OTAN il n’y aurait pas d’Europe libre. Les aspects les plus nobles furent précisément défendus par le fait qu’on était prêt à assumer le plus cruel.») – une zone de libre échange transatlantique serait aujourd’hui tout ce qu’il resterait d’espoir pour contrer la concurrence asiatique. Les libertés et les valeurs transatlantiques pourraient de cette façon, peut-être, être sauvées. «Ce que l’OTAN avait réussi pour l’Ouest lors de l’époque des menaces militaires, la zone de libre échange transatlantique pourrait le réussir face aux provocations économiques. Deux zones économiques, celles de l’UE et des USA, éventuellement élargies au Canada, pourraient s’opposer, du fait de la mise en commun de leurs forces, à la contraction de leurs parts respectives de marché.

Steingart savait aussi quelles forces menaient la chancelière: «La pensée d’un Ouest conscient de lui-même et de ce fait militairement fort agite la pensée de la chancelière. Lors des rares moments où Angela Merkel s’éloigne de la politique quotidienne pour s’attarder aux mises en place stratégiques, c’est la zone de libre échange transatlantique qui lui apparaît: elle voit alors apparaître une communauté d’intérêts.» Et qu’on entende bien: «La présidence allemande du Conseil de l’UE pourrait éventuellement servir à faire avancer ce projet du siècle.» Et Madame Merkel ne pense pas seulement en termes économiques et matériels, mais: «L’Ouest retrouverait un nouveau courage par ce projet.» Finalement l’histoire nous apprend de cet «ouest militairement fort» que «celui qui sait défendre ses valeurs, les étend du même coup.» Et: «Une zone atlantique de libre échange serait un signal si fort qu’il retentirait politiquement: voyez! comme notre communauté d’intérêts se soude!»

On trouve à la fin de l’article une citation d’un politicien américain, lequel serait selon Steingart, un témoin précieux, du fait de ses crimes contre l’humanité et de son absence totale de scrupules: «Henry Kissinger, et ce n’est pas le moindre des ministres américains des affaires étrangères, encourage les chefs de gouvernement occidentaux de tenter une telle zone de libre échange.»

Kissinger sait bien que les Etats-Unis sont au bord de la faillite. Que le dollar américain ne vaut plus guère que le papier sur lequel il est imprimé. Il sait aussi qu’un marché commun ne peut fonctionner pour le bien-être de tous que dans la mesure où des économies solides se regroupent, avec des monnaies stables sans grandes différences de cours de change. Et qu’un grand marché ouvert présuppose, comme le démontre le grand marché de l’Union européenne qui a abouti à l’euro, des monnaies enchevêtrées, voire une monnaie unique. Et il sait aussi que les monnaies fortes sont contraintes à soutenir les faibles, du fait qu’il n’y a plus qu’une survie commune ou un effondrement collectif.

Quels seront les résultats si un espace économique relativement stable comme l’Union européenne s’allie par contrainte à l’économie américaine en dégringolade? L’Europe sera-t-elle contrainte de passer à la caisse lors d’une troisième guerre mondiale, comme ce fut le cas dans la première et la seconde?

Peut-on estimer qu’Angela Merkel est au courant de ces rapports?

En fait, Madame Merkel se fond entièrement dans l’argumentation de Steingart. Et cela pas seulement au-delà de la politique quotidienne. Le projet de relations économiques transatlantiques étroites fait très officiellement partie du programme allemand pour la présidence du Conseil de l’UE. On le trouve dans le programme allemand de la présidence de l’UE de décembre 2006 à la page 24, sous le titre mensonger à double sens «l’Europe ne peut réussir qu’ensemble», avec comme sous-titre «partenariat stratégique et politique extérieure commerciale active». Mme Merkel a donné à ce point un développement majeur de sa présidence du Conseil de l’UE, alors même qu’il ne représentait qu’une partie d’un paragraphe dans le programme de 25 pages du programme officiel. Par ailleurs, on ne retrouve qu’une petite partie dans le discours d’investiture de Mme Merkel devant le parlement de l’Union européenne du 17 janvier. Elle avait été plus prolixe dans une interview du «Financial Times Deutschland» du 2 janvier où elle avait précisé que le «partenariat économique transatlantique» qu’elle souhaitait, avait une «valeur stratégique». Car «nos économies ont une base de valeurs économiques commune». Et: «Nous nous trouvons confrontés à la même furieuse concurrence des pays asiatiques, et plus tard de l’Amérique latine. Il s’agit donc de regrouper les forces et certains intérêts communs […] pour les imposer ensemble sur le plan international.» Elle évita de donner une date pour ce marché commun «mais nous avons l’expérience de l’Union européenne en ce qui concerne un grand marché et nous pourrons en faire bénéficier dans ce rapprochement transatlan-tique».

Reprenons notre question: est-ce que la chancelière allemande n’a pas conscience des relations réelles et est-elle assez stupide pour se laisser prendre par les lieux communs, qui frisent la propagande, d’un Gabor Steingart dans la revue Der Spiegel? Cela ne correspondrait pas à ce qu’on sait de la biographie politique de cette femme qui fut, à l’époque, secrétaire pour la propagande et l’agitation dans la jeunesse communiste allemande de la RDA – le summum du déversement de mensonges. Est-ce donc la mission de Mme Mer-kel de sucer le sang, dans les domaines économique et financier, de l’Europe pour sauver l’empire des USA?

Pour mémoire: Antje Vollmer, députée des Verts avait confié au «Tages-Anzeiger» du 11 novembre passé, lors d’une interview, que Mme Merkel ne se sentait d’attache à personne – toutefois son mari actuel a de nombreuses relations avec les Etats-Unis.

Mme Merkel avait annoncé vouloir mener sa politique à petits pas. C’est ce qui la rend si dangereuse. On rappelle l’histoire de la grenouille qui sauterait immédiatement du pot rempli d’eau bouillante. Mais si on la met dans de l’eau froide et qu’on réchauffe celle-ci petit à petit, elle ne se rendra pas compte de l’augmentation de chaleur et sera finalement échaudée, si elle n’a pas finalement le réflexe de sauter.




Mardi 30 Janvier 2007

VIDEOS | Politique Nationale/Internationale | Propagande médiatique, politique, idéologique | Société | Histoire et repères | Conflits et guerres actuelles | Néolibéralisme et conséquences

Publicité

Brèves



Commentaires