Politique Nationale/Internationale

Kissinger à l’épreuve du nucléaire iranien


« La politique sans frontière ». Henri Kissinger n’en est pas trop loin. Du Viêtnam et de son rôle dans le retrait des troupes américaines à sa doctrine de « surveillance externe » en cas de conflit militaire dans les autres pays, Kissinger est un « club de pensées » à lui seul. Voit-il juste pour autant ?


IRIB
Vendredi 14 Juillet 2006

steve.bell@guardian.co.uk
steve.bell@guardian.co.uk


Le mois dernier, Kissinger a confié au journaliste de « Washington post » un long entretien où l’Iran, sa crise du nucléaire et les perspectives d’une probable solution ont été évoqués. « Le temps est venu, a estimé l’ancien secrétaire d’Etat, pour que Téhéran et Washington renouent le dialogue, qu’il finissent de se lancer des défis et qu’ils entrent en ‘interaction’ ».

Après Albright et Brzenski, voici donc Kissinger qui rallie le camp des tenants d’une reprise des contacts directs avec l’Iran. A Washington, le vent de la diplomatie semble tourner en défaveur des « néoconservateurs » dont les doctrines bellicistes ont porté des coups assassins au prestige et à l’image des Etats-Unis dans le monde. L’heure est désormais à « la diplomatie de velours ». Dans cette optique, les propos de Henri Kissinger méritent d’être décortiqués autant que cela se peut, et c’est ce que nous allons tenter de faire dans les lignes qui suivent.

Henry Kissinger exhorte la Maison Blanche à chercher « un terrain d’entente sécuritaire » avec l’Iran où dresser l’édifice d’une « interaction commune ». Et en ce sens, il n’hésite pas à établir un parallèle entre la Chine de 1970 et l’Iran de 2006. Selon lui, la normalisation qui a suivi la visite de 1970 du Président Nixon à Pékin mérite d’être érigée en modèle à suivre. « Un Iran puissant et prospère, dit-il, ne pose aucune menace aux intérêts américains à condition, bien sûr que l'Iran évite toute tentative déstabilisatrice à notre encontre ».

La fin de l’entretien est marquée par de nombreux conseils adressés directement à Téhéran. « Les Iraniens devront comprendre que leurs intérêts n’entrent pas en conflit avec les nôtres. Si leur souci est la sécurité et l’essor économique de leur pays, c’est là un objectif qui nous convient parfaitement. Il n’existe aucune raison logique à ce que les Etats-Unis menacent la sécurité des Iraniens », a-t-il réitéré.

A la première lecture, les propos de Kissinger ne manquent pas de séduire. Le mot « interaction » semble en être la substantielle moelle. Or une petite escapade dans le monde des réalités dévoile le fond d’une pensée truffée de contradictions et d’inexactitudes.

Le premier paradoxe se forge autour d’une extrapolation qui cherche à étendre le modèle interactif sino-américain au cas iranien. Cette extrapolation n’est ni logique ni tenable. Nous sommes en face de deux notions intrinsèquement opposées : l’interaction directe et relative. Entre Pékin et Washington, les antagonismes n’ont jamais pris la forme d’un choc d’intérêts, avec, en occurrence, de possibles manifestations sur le plan militaire. Entre le fait de brandir les menaces et celui de les mettre à l’exécution, il y a un bon bout de chemin à faire. Et il est vrai que les intérêts sion-américains, en dépit de leur orientation apparemment antagoniste, se croisent assez souvent. Or le cas de l’Iran est fort différent.

Depuis l’effondrement du régime monarchique en 1979, le recours aux menaces et aux conspirations a été l’unique mode d’action des dirigeants américains dans leur approche de la question iranienne. Ici, aucune trace de rivalité économique, nul désir de maintenir le monopole du marché. Seul a compté une crainte rhizomique qui veut voir « le danger suprême » dans l’externalisation du modèle iranien hors des frontières du Moyen Orient.

Placés dans cette logique, les énigmes de la difficile équation irano-américaine se dénouent aussitôt : le pourquoi du soutien de Washington au groupuscule terroriste des Monafeqhin, le pourquoi de huit années de guerre imposée à l’Iran, et la raison d’une politique discontinue de sanctions économiques menée invariablement sous Reagan et ses 4 successeurs. Vouloir appliquer une formule unique à deux cas dissemblables, ainsi que semble le faire Henry Kissinger est donc loin d’être réaliste. D’autant plus qu’entre la Chine du début des années 70, une puissance certes reconnue mais statique et l’Iran actuelle, cœur battant du monde de l’Islam, toute comparaison souffrirait d'approximation et d'inexactitude.

Selon Kissinger, « un Iran fort et prospère » n’aurait rien de menaçant pour les intérêts des Etats-Unis. Sur ce point là, on est contraint à nouveau de le contredire. Pour ce faire, il suffit de feuilleter le livre de l’histoire des relations irano-américaines et s’arrêter, juste, au chapitre du coup d’état de 1953. L’hypothèse d’une reprise des liens avec l’Iran aurait pu se réaliser, si seulement l’idéologie islamique n’avait pas été le premier fondement de l’Etat iranien. Un Iran laïc aurait été un allié de choix pour Washington, allié qu’il a d’ailleurs longuement soutenu en la personne du Chah. Loin d’être un simple complice ou un simple confident, le Chah d’Iran représentait aux yeux des Américains, « le gendarme de la région ». Cette faveur, il la devait à ses talents de "suiviste aveugle" et à ceux de plusieurs membres de sa famille qui entretenaient des liens de connivence avec Washington. Un Iran, mu par le seul désir de prospérité économique, un Iran aux démarches claudicantes et au regard sans cesse tournés vers Washington aurait eu donc tout pour plaire.

Or en Iran islamique les richesses nationales sont aux services de l’idéologie. Elles servent à finaliser les objectifs fixés dans le cadre du respect des principes islamiques et des priorités nationales. Un Iran idéologiquement volontariste ne peut que s’attirer les foudres de Washington. A preuve cette bribe de phrase au conditionnel qui n’exprime rien d’autre que le souhait de Washington de voir l’Iran faillir à ses principes religieux et de devenir une force potentiellement morte. Mais ce rêve ne se réalisera pas.

Plus loin, Kissinger évoque la compatibilité des intérêts irano-américains pour rejeter l’idée d’une menace sécuritaire que ferait peser Washington à Téhéran. La contre preuve la plus flagrante à cette assertion serait la présence des troupes américaines en Irak et en Afghanistan voisins et les bases militaires qu’il détient au Koweït, en Jordanie, et en Turquie.

L'appui financier des Etats Unis aux monarchistes, aux Monafeqin et à toute une pléthore de groupes acquis à la cause laïque n'est un mystère pour personne. Dans un tel contexte, peut-on vraiment parler d’une possible synergie irano-américaine ?

La doctrine iranienne de M. Kissinger nage dans un océan de contradictions. Son argument souffre de fausses comparaisons, d’un illogisme flagrant qui renie volontiers la réalité de 30 ans de relations ombrageuses entre les deux pays. Bref, c'est un confetti pour couvrir les cendres !


Vendredi 14 Juillet 2006

VIDEOS | Politique Nationale/Internationale | Propagande médiatique, politique, idéologique | Société | Histoire et repères | Conflits et guerres actuelles | Néolibéralisme et conséquences

Publicité

Brèves



Commentaires