MONDE

Kirghizstan: quelle évolution possible ?


Interview accordée à RIA Novosti par Sergueï Abachine, chef du Secteur de l'Asie centrale de l'Institut d'études orientales


Sergueï Abachine
Lundi 21 Juin 2010

Kirghizstan: quelle évolution possible ?
-    Les événements au Kirghizstan retiennent l'attention de tous les médias du monde. Ils suscitent de nombreuses interrogations. Quelles troupes peuvent mettre de l'ordre au Kirghizstan? Faut-il les envoyer ou bien les troupes kirghizes sont-elles capables de normaliser elles-mêmes la situation?

-    J'estime que, lorsque la phase la plus grave des troubles s'est achevée, l'introduction de troupes n'est plus nécessaire. L'objectif actuel est d'assurer les livraisons d'aide humanitaire, d'apporter une aide aux réfugiés, de créer des corridors pour le déplacement, le retour et la protection de ces derniers. Il s'agit déjà d'actions un peu différentes et je crois qu'en principe le gouvernement kirghiz doit venir lui-même à bout de cette tâche. Bien entendu, il est souhaitable qu'il bénéficie de l'assistance de telles ou telles organisations publiques ou de structures comme le ministère russe des Situations d'urgence. Une telle assistance peut être apportée conformément aux accords conclus ou sur décision d’organisations internationales: l'Organisation du Traité de sécurité collective (OTSC), peut-être, l'UE, l'ONU…

-    Vous avez employé le mot "troubles" en évaluant ce qui s'est produit au Kirghizstan. Peut-on qualifier ces événements de conflit interethnique?

-    Je ne les qualifierais pas ainsi. Le conflit interethnique est un terme qui suppose deux parties engagées dans un conflit. Mais il s'agit de plusieurs parties, et non pas de deux parties. Ainsi, du côté kirghiz, il y a ceux qui participent aux pogroms, ceux qui sont prêts à apporter leur aide et d'autres encore qui compatissent aux Ouzbeks. Autrement dit, le tableau de ce conflit présente une mosaïque complexe. Je n'emploierais pas le terme de "conflit interethnique".

-    Une question préoccupe tout le monde à laquelle il est difficile de répondre avec assurance: "Qui se tient derrière tout cela?" Un enregistrement d'un entretien téléphonique entre Maxime Bakiev, le fils du président kirghiz déchu, et son oncle, est apparu ces jours-ci sur Internet. On dit que ce sont eux qui se tiennent derrière les pogroms et qui les ont organisés. Partagez-vous ce point de vue?

-    C'est aujourd'hui la version officielle du gouvernement provisoire kirghiz et beaucoup d'arguments en faveur de cette version existent effectivement. Certes, Bakiev, son entourage, ceux qu'il avait nommés aux organes du pouvoir local, sont mécontents de ce qui s'est passé en avril. Ils ont tenté de résister, de faire chavirer la barque, de mobiliser leurs partisans, ce qui a été, sans aucun doute, l'un des facteurs des événements. Mais je ne réduirais pas tous les problèmes aux seules actions de Bakiev. En fin de compte, les conséquences de ces événements, ne sont pas avantageuses à Bakiev non plus. Au Kirghizstan et selon l'opinion internationale, il est le principal fauteur. Mais j'estime que, même s'il a fait chavirer la barque, les événements ont déjà dépassé de loin le cadre des projets éventuels de ce groupe. D'autres intérêts, le caractère spontané des événements, la jeunesse agressive … s'y sont certainement mêlés.

-    Qui peut saccager n'importe quoi.

-    Oui, qui peut saccager n'importe quoi et qui ne traduit déjà plus les intérêts de qui que ce soit, qui va tout simplement saccager.

-    Et les intérêts des narcobarons?

-    Effectivement, le Kirghizstan est un Etat où passe le trafic de drogue et dont les éléments criminels liés aux stupéfiants jouent un rôle très important. Le problème est qu'ils sont étroitement liés aux hommes politiques. De nombreux chefs criminels participent eux-mêmes à la politique ou sont étroitement liés aux structures politiques. Ces intérêts y sont certainement présents, mais il est difficile d'attribuer ces événements aux seuls trafiquants de drogue. En effet, quel profit en tirent-ils: que des dizaines de milliers d'Ouzbeks ont franchi la frontière et que, selon certaines données, il y a un millier de morts? Ils ne tirent aucun avantage de tout cela. Certes, ils participent à ces événements, mais ils ne sont pas leur principale force motrice.

-    Est-ce qu'il y a, ou bien est-ce qu'il y avait un danger que les "troubles" dépassent les frontières du Kirghizstan et se muent en actions militaires avec la participation d'États frontaliers?

-    A vrai dire, c'était le danger principal. Tous les experts et les hommes politiques de différents pays ont attentivement suivi les deux ou trois premiers jours les événements. Ils craignaient justement que la situation ne prenne une telle tournure: que tout cela n'atteigne l'Ouzbékistan et le Tadjikistan où il y a aussi des contradictions. La situation ne s'est pas développée, semble-t-il, ainsi. Le mérite en revient certainement, pour beaucoup, aux gouvernements de l'Ouzbékistan et du Tadjikistan qui ont su garder leur sang-froid et ne pas se mêler directement au conflit.

-    Qu'en pensez-vous, comment peuvent évoluer les événements? Et à qui profite, en fait, le nouveau régime? Admettons que les opposants resteront au Kirghizstan. Qui en profite dans le monde?

-    Dans la situation présente, un seul scénario est avantageux pour tout le monde: il faut que le pouvoir au Kirghizstan devienne solide et, d'une manière générale, qu'il ressemble au pouvoir et à un État, qu'il fasse ce que doit faire un État. Une nouvelle vague de changements de dirigeants, de révolutions ou d'autres choses ne pourrait, à mon avis, qu’aggraver la situation. Par conséquent, en principe, toutes les parties ont intérêt à ce que le pouvoir actuel soit stable. Pour l'instant, ce pouvoir ne manifeste pas de signes d'activité …

-    De signes de pouvoir …

-    Oui, de signes de pouvoir. Il faut attendre. Si cela continue et s'ils ne peuvent rien faire et ne parviennent pas à se transformer en État, alors, les institutions internationales et les voisins du Kirghizstan seront probablement contraints d'envisager telle ou telle forme d'intervention internationale à l'instar de ce qui a eu lieu en Bosnie ou au Kosovo.

-    Mais pas une séparation ou un démembrement selon l'exemple du Kosovo. Ne nous faites pas peur. Il s'agit d'une administration internationale.

-    Bien entendu. Il s'agit d'une intervention internationale plus active. Mais j'estime et j'espère qu'on n'en viendra tout de même pas à cela. Ce conflit oblige la société kirghize à avancer des exigences au pouvoir, à ses dirigeants, pour qu'ils agissent comme un État. Une forme d'aide économique et humanitaire qui existe actuellement permettra à l'élite actuelle au pouvoir, au gouvernement provisoire d'exercer ses fonctions et de se renforcer. Je l'espère, car il ne reste rien d'autre. Les autres variantes sont bien pires.

Propos recueillis par Samir Chakhbaz

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Lundi 21 Juin 2010


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