Conflits et guerres actuelles

Iraq, Palestine : l’Irlande du Nord comme modèle de conquête impériale


Conn Hallinan

Traduit par Fausto Giudice

Les révélations du journaliste d’investigation Seymour Hersh, selon lesquelles le gouvernement israélien encourage le séparatisme kurde en Iraq, en Syrie et en Iran devrait constituer un signal d’alarme pour quiconque a suivi la longue histoire des ambitions impériales anglaises.


Conn Hallinan
Vendredi 16 Mars 2007

Iraq, Palestine : l’Irlande du Nord comme modèle de conquête impériale



Souleimaniye, Kurdistan d'Irak : soldats séparatistes kurdes utilisés comme supplétifs par les forces d'occupation anglo-US. Finies les tenues folkloriques des Peshmergas, vive le battle-dress réglementaire !
Il n’est pas surprenant que les Israéliens recourent à la tactique du “Diviser pour régner* ”, la pierre de touche de la politique d’un empire qui domina autrefois virtuellement tous les continents à l’exception de l’Amérique du Sud. La population juive de la Palestine sous contrôle britannique était après tout victime du même genre de manipulation ethnique que le gouvernement israélien est actuellement en train de tenter dans le Nord de l’Iraq.
Suite à l’absorption de l’Empire ottoman après la Première Guerre mondiale, les Britanniques se mirent à asseoir leur domination sur la stratégie éprouvée consistant à dresser groupes ethniques, tribus et religions les uns contre les autres. Quand le Secrétaire britannique aux Affaires étrangères Arthur James Balfour rendit publique sa fameuse déclaration de 1917 garantissant un foyer national (“homeland”) au peuple juif en Palestine, il se souciait moins de réparer un tort vieux de 2000 ans que de créer des divisions qui serviraient les intérêts grandissants de la Grande-Bretagne au Moyen-Orient.
Sir Ronald Storrs, le premier Gouevrneur de Jérusalem, n’avait sûrement aucune illusion sur la signification, pour l’Empire britannique, d’un “foyer national juif” :”Il formera”, dit-il,”un petit Ulster juif loyal dans une mer d’arabisme potentiellement hostile”.
L’analogie faite par Storrs ne tombait pas du ciel. L’Irlande est le pays où les Anglais ont inventé la tactique du « Diviser pour régner  » et où l’efficacité ravageuse de l’usage de colons étrangers pour enfoncer un coin entre les maîtres coloniaux et les colonisés a établi un modèle de domination coloniale planétaire.  


 
Atrocités anglaises, Irlande,17ème siècle
”Diviser pour régner ” revisité
Les anciens Premiers ministres Ariel Sharon et Menachem Begin sont généralement crédités de la création de la politique du fait accompli qui a conduit à la présence de 420 000 colons dans les territoires occupés. Mais ils n’ont fait que copier Charles Ier, le roi d’Angleterre, qui, en 1609, a déplacé de force les clans O'Neill et O'Donnell du nord de l’Irlande, a installé à leur place 20 000 protestants anglais et écossais et a fondé la Plantation d’Ulster.



1571 : le Sieur John Perrot interdit le port de vêtements irlandais, puni d'amende de 100 Livres



Une des Lois pénales de 1695, interdisant le mariage entre protestants et "papistes"

Le “déménagement” n’avait jamais eu pour but de nettoyer l’Ulster des Irlandais. La force de travail autochtone était essentielle pour le succès de la Plantation et dans les 15 ans qui suivirent, plus de 4000 locataires irlandais et leurs familles étaient de retour en Ulster. Mais ils vivaient désormais dans un pays divisé en castes religieuses, avec les envahisseurs protestants en haut et les autochtones catholiques en bas.
Les protestants se virent attribuer le « privilège d’Ulster », qui leur donnait des droits spéciaux d’accès à la terre et à des loyers plus bas et servait à les diviser d’avec les autochtones. Le « privilège d’Ulster » n’est pas différent du genre de “privilèges” dont les colons israéliens jouissent aujourd’hui dans les Territoires occupés, où leurs emprunts-logement sont bon marché, leurs impôts moins élevés et leur éducation subventionnée.
Les privilèges des protestants étaient un point de friction constant avec les autochtones irlandais, même si, de fait, les conditions des protestants étaient à peine meilleures que celles des catholiques. Les loyers étaient uniformément élevés, indépendamment de l’appartenance religieuse.
Et d’ailleurs, il y eut de nombreux cas où des protestants et catholiques protestèrent ensemble contre les loyers exorbitants mais dans pratiquement tous les cas, les autorités réussirent à casser de telles alliances en utilisant la religion et le privilège. L’Ordre d’Orange, la principale organisation responsable de la politique sectaire dans le Nord aujourd’hui, a été formé à l’origine pour briser une grève des loyers de catholiques et de protestants en 1795.



C’est l’aspect le plus connu en dehors d’Irlande de l’Ordre d’Orange : les parades qui, plusieurs fois par an, suscitent la colère de la population catholique d’Irlande du nord, qui les perçoit à juste titre comme des provocations. Ce qu’on sait moins, c’est que l’Ordre d’Orange est tout à la fois une secte protestante (évangélique), une loge maçonnique et un ordre militaire, dont les membres ont participé à toutes les guerres, depuis les guerres naopléoniennes jusqu’à la guerre d’occupation de l’Irak aujourd’hui. L’Ordre d’Orange a été fondé après la mythique « bataille du carrefour de Diamond », dans le village de Loughgall, dans le Comté d’Armagh. Un affrontement entre la milice catholique des Defenders et la milice protestante des Peep O’Day Boys causa la mort de 30 catholiques. Cette bagarre sanglante de 15 minutes était provoquée par la concurrence acharnée que se livraient les travailleurs catholiques et protestants dans le tissage du lin. Les Peep O'Day Boys faisaient des raids dans les maisons catholiques et détruisaient les métiers à tisser. Pour se défendre, les catholiques créèrent donc leur groupe d’autodéfense. Une histoire qui rappelle furieusement ce qui se passe en Irak aujourd’hui…
Après la “Bataille de Diamond”,  Daniel Winter, James Wilson et James Sloan formèrent l’Ordre d’Orange, d’où est sorti le groupe paramilitaire appelé Ulster Volunteer Force, ennemi juré depuis plus d’un siècle des Républicains irlandais, en premier lieu de l’IRA.



Soldats de l'Ordre d'Orange en Extrême-Orient, 1944

L’Irlande comme laboratoire impérial
Le parallèle entre Israël et l’Irlande ne paraît étrange que si l’on oublie que celle-ci a été le laboratoire du colonialisme britannique. Comme en Ulster, les colons israéliens dans les Territoires occupés ont des privilèges spéciaux qui les séparent des Palestiniens (et aussi des autres Israéliens). Comme en Irlande, les colons israéliens dépendent de l’armée pour les protéger des “indigènes”. Et comme en Irlande du Nord, il y a des organisations politiques comme le Parti national religieux et le Moledet, qui attisent la haine sectaire et maintiennent des divisons dans la population. Ces partis sont tous les deux favorables au transfert force de tous les Arabes, palestiniens comme israéliens, vers la Jordanie et l’Égypte.
Avant l’expérimentation en Ulster, les Anglais avaient essayé toutes sortes de schémas pour dompter les Irlandais rebelles et construire un mur entre conquérants et conquis. Des lois furent adoptées, comme les Statuts de Kilkenny, en 1367, qui interdisaient la « bavardage » avec les autochtones ! Tous ces schémas ont échoué. Alors les Anglais ont eu l’idée d’utiliser l’ethnicité, la religion et les privilèges pour construire une société où les divisons seraient institutionnalisées.
Et cela fonctionna comme un remède-miracle.
Les divisions furent finalement codifiées dans les Lois pénales de 1692 et elles sont toujours à l’œuvre dans les rues de  Belfast et Londonderry. En plus de dénier aux catholiques tout droit civique (ainsi qu’aux protestants qui se mariaient avec des catholiques), les lois en question interdisaient aux catholiques de signer des contrats, de devenir avocats ou d’employer plus de deux apprentis. Le but essentiel de ces lois était d’assurer que les catholiques resteraient pauvres, sans aucun pouvoir et exclus du monde moderne.
Ces lois étaient, selon le grand juriste anglais Edmund Burke, "une machine élaborée  avec une grande ingéniosité et parfaitement apte à l’oppression, l’appauvrissement et la dégradation d’un peuple, comme jamais l’ingénuité pervertie de l’homme n’avait su en produire. »
Une fois que les Anglais ont recouru à la tactique de l’utilisation des différences ethniques et religieuses pour diviser la population, la conquête de l’Irlande est devenue une réalité. Dans les 250 années qui ont suivi, cette formule allait être transportée en Inde, en Afrique et au Moyen-Orient.
Parfois les populations étaient scindées par religions, comme dans le cas des  Hindous, des Sikhs et des Musulmans en Inde.  Parfois les sociétés étaient divisées en tribus, comme pour les  Ibos et les Haoussas au Nigeria. Parfois, comme en Irlande, des groupes ethniques étrangers étaient importés et utilisés comme tampons entre les autorités coloniales et les colonisés. C’est pourquoi un grand nombre d’habitants des « Indes orientales » (l’Inde, le Pakstan et le Bangladesh d’aujourd’hui, NdT) finirent au Kenya, en Afrique du Sud, en Guyane britannique et en Ouganda.
C’est le "Diviser pour régner "  qui a permis à une île insignifiante du nord de l’Europe de dominer le monde. Les divisions et le chaos, la haine tribale, religieuse et ethnique étaient le secret de la victoire de l’empire. Les fusils et l’artillerie étaient toujours en réserve au cas où les choses tourneraient mal mais, de fait, il y fut rarement fait recours (pas si sûr : l'auteur oublie les multiples révoltes noyées dans le sang, en Inde, au Kenya, au Nigeria, en Malaisie et...en Palestine ! NdT).
Il semble bien que les Israéliens ont accordé une grande attention à la politique coloniale anglaise car leur politique dans les Territoires occupés présente une ressemblance inquiétante avec celle de l’Irlande sous les Lois pénales.
La Knesset israélienne a récemment interdit aux Palestiniens mariés avec des Arabes israéliens d’acquérir la citoyenneté, une mesure directement inspirée des lois de 1692. La militante israélienne des droits humains Yael Stein a qualifié cette mesure de « raciste » et la députée Zeeva Galon a dit qu’elle « déniait aux Arabes israéliens le droit fondamental de fonder  une famille ».
Même les USA sont embarrassés par cette législation. “La nouvelle loi”, a dit le porte-parole du Département d’État US Phillip Reeker, "établit un traitement différencié pour un groupe particulier. » Ce qui, évidemment, était bien le but de l’opération ?


Retour de bâton imperial
De même que les Lois pénales ont appauvri les Irlandais, la politique israélienne appauvrit les Palestiniens et les maintient dans un état de fournisseurs sous-développés de main d’oeuvre bon marché. Selon les Nations unies, le chômage à Gaza et en Cirsjodanie frappe plus de 50% de la population et les Palestiniens sont parmi les peuples les plus pauvres de la planète.

Tous les efforts faits par les Palestiniens  pour se construire une base économique indépendante butent sur un réseau de murs, de routes réservées aux colons et de barrages routiers. Il y a là peu de différence avec la politique impériale britannique en Inde, qui avait démantelé systématiquement l’industrie textile indienne pour que les vêtements made in England puissent habiller tout le sous-continent sans souffrir de concurrence.
 « Diviser pour régner  » a été la tactique de domination coloniale qui a le mieux réussi au XIXème et au XXème siècle. Elle a été aussi un désastre, dont les échos résonnent encore dans les guerres civiles et les tensions régionales tout autour du globe. Ce dernier enseignement ne semble pas avoir attiré beaucoup l’attention des Israéliens. Un système de domination, division et privilèges peut fonctionner sur le court terme mais avec le temps, il ne fait qu’engendrer de la haine. Une telle politique   fomente la "terreur," selon le général Moshe Yaalon, qui ajoute : "Dans nos prises de décision tactiques, nous opérons contrairement à nos intérêts stratégiques. »
Cette politique suscite aussi des divisons entre Israéliens. Les empires profitent toujours à un petit nombre, et toujours aux dépens de la majorité. Alors que le gouvernement Sharon, par exemple, dépense 1,4 milliard de $ par an pour le contrôle militaire des Territoires, 27% des enfants israéliens sont officiellement classés comme « pauvres », les services sociaux sont laminés et l’économie est en lambeaux.
En manoeuvrant les Kurdes contre la Syrie et l’Iran, les Israéliens pourraient finir par provoquer une invasion turque de l’Iraq du Nord, déclenchant une guerre qui embraserait toute la région. Et il serait illusoire de croire qu’Israël sortirait indemne d’une telle guerre.
”Diviser pour régner ” échoue à long terme, mais seulement après infligé des dommages stupéfiants, engendrant des haines qui créent des convulsions prolongées, comme c’est le cas au Nigeria, en Inde et en Irlande. À la fin, cela dessert même les intérêts du pouvoir qui en use et abuse. L’Angleterre a maintenu l’Irlande divisée pendant 800 ans, mais à la fin, elle a perdu.
Les Israéliens feraient bien de se souvenir de l’éloge funèbre prononcé par le poète irlandais Patrick Pearse sur la tombe du vieux révolutionnaire Fenian** Jeremiah O'Donovan Rossa*** : "Je dis aux maîtres de mon peuple : prenez garde ! Prenez garde à la chose qui est en train d’arriver. Prenez garde au peuple soulevé qui prendra ce que vous ne voulez pas lui donner."


Notes du traducteur
* « Divide et impera » : phrase attribuée par les historiens de l’Antiquité au roi Philippe II de Macédoine, qui aurait résumé ainsi sa politique vis-à-vis des cités-États greques au 4ème siècle avant J-C. En anglais, on dit indifféremment « divide and conquer » et « divide and rule ».
** Fenian
 : mot gaélique venant de Na Fianna ou Na Fianna Éireann, qui dans la mythologie celte était un groupe de guerriers professionnels menés par Finn Mac Cumaill vers le IIIe siècle après J.-C. Ce terme désigne généralement et depuis la fin du XIXe siècle les nationalistes irlandais qui choisissent la violence pour lutter contre l’occupant britannique. Il fait également référence aux membres de l'Irish Republican Brotherhood (IRB), ancêtre de l’Irish Republican Army..
L'appellation est également utilisée de manière péjorative par les unionistes d'Irlande du Nord pour désigner les républicains irlandais d'une manière générale. Dans l'ouest de l'Écosse, c’est l’insulte préférée de supporters protestants à l’égard des supporters du Celtic FC, généralement catholiques d’origine irlandaise.
*** Jeremiah O'Donovan Rossa [Diarmuid Ó Donnabháin Rosa], nationaliste irlandais, fondateur des “United Irishmen” et grande figure du pantheón républicain (1831-1915).



Original : http://www.globalresearch.ca/index.phpcontext=viewArticle&code=HAL20070220&articleId=4869
Conn Hallinan est analyste en politique étrangère au Foreign Policy in Focus, une boîte à idées progressiste basée au Nouveau-Mexique.Il enseigne le journalisme à l’Université de Californie à Santa Cruz. Traduit de l’anglais par Fausto Giudice, membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est en Copyleft pour tout usage non-commercial : elle est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner sources et auteurs.
URL de cet article : http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=2232&lg=fr



Vendredi 16 Mars 2007

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