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Irak : la division, c’est les autres


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Samedi 25 Mars 2006

Irak : la division, c'est les autres

Décryptage

L'invasion de l'Irak a commencé il y a trois ans.

Ce triste anniversaire a été l'occasion pour bien des commentateurs et des responsables politiques de revenir sur la situation dans le pays. Toutefois, dans la presse occidentale dominante, ces analyses rétrospectives restent associées à un certain nombre de lieux communs ou de biais qui n'ont que peu évolué en trois ans. Ainsi, on s'inquiète généralement moins pour le sort de l'Irak que pour le sort des troupes états-uniennes en Irak ou de l'impact de cette guerre sur la situation internationale et les prix du pétrole. Si on continue de comptabiliser le nombre de morts dans les troupes états-uniennes et si on relate les rapts d'occidentaux, on ignore les morts irakiennes. La violence en Irak est perçue au travers du prisme de la « guerre au terrorisme », et via une opposition terroriste/combattants irakiens et états-uniens, et non pas comme la violence inhérente à une situation d'occupation coloniale. Enfin, le débat sur la légitimité et la légalité de la guerre a totalement disparu, évacué dans les poubelles de la mémoire médiatique avec les « armes de destruction massive irakiennes » qui ont été supplantées par la « démocratisation » de l'Irak lors de la réécriture des causes de la guerre.
Ce faisant, les analystes médiatiques ont globalement repris les justifications de l'administration Bush et de ses alliés. Il est certes rare que l'action de la Maison-Blanche en Irak soit louée, mais les grilles de lecture développées par cette dernière sont adoptées.

La commémoration des trois ans de conflit a également donné lieu à des justifications des principaux dirigeants politiques engagés en Irak sur cette question.
Le secrétaire à la Défense états-unienne, Donald Rumsfeld, légitime à nouveau, et sans arguments nouveaux, l'action des États-Unis en Irak et le maintien des troupes en Irak dans le Washington Post. Ce texte sera repris quelques jours plus tard dans le quotidien australien The Age. L'auteur évoque, sans approfondir, les liens entre l'Irak et Al Qaïda ou la soi-disant menace que le pays faisait peser sur la région (deux éléments de propagande pourtant largement éventés). Mais le point central de la justification a posteriori de la guerre est la démocratisation. Donald Rumsfeld, comme le reste de l'administration Bush, assure que de grands progrès sont faits en Irak et que c'est en désespoir de cause que les terroristes posent des bombes pour ralentir un processus démocratique au développement aussi prometteur qu'inéluctable. Il estime toutefois que les « terroristes » pourraient parvenir à leurs fins si les États-Unis retiraient leurs troupes.
Quelques jours après ce texte, le Premier ministre du gouvernement de collaboration, Ibrahim Al-Jafari, assure dans les deux mêmes quotidiens que son gouvernement fait tout pour restaurer la sécurité et s'investit de plus en plus dans cet effort. Il promet également de tout faire pour combattre le « terrorisme » tout en intégrant les forces politiques opposées à l'occupation. L'auteur cherche à minimiser les tortures commises par les forces irakiennes et souligne sa volonté de reconstruire économiquement le pays. Dans toutes ces actions, il assure l'importance des troupes d'occupation, c'est donc à un plaidoyer en faveur du maintien des troupes destiné aux publics occidentaux qu'a rédigé Ibrahim Al-Jafari.

Le ministre britannique des Affaires étrangères, Jack Straw, justifie lui aussi l'invasion de l'Irak dans une tribune qui a bénéficié d'un large écho international dans des publications plus orientées à gauche : (The Observer, Libération, le Jordan Times et Ha'aretz). Plus subtil, M. Straw fait des Irakiens les principaux héros de l'Irak, gommant ainsi l'occupation derrière l'image d'une coopération librement consentie. S'il fait bien l'éloge de l'action des occupants en Irak, il ne s'appesantit pas dessus et loue la force de caractère des Irakiens qui « résistent » aux « terroristes » tout en mettant l'action des forces d'occupation au second plan. Il assure ainsi les opinions occidentales que les Irakiens ont des objectifs compatibles avec ceux des forces d'occupation.

Les analystes médiatiques qui emboîtent le pas aux responsables politiques pour analyser la situation de l'Irak se penchent pour l'essentiel sur les risques de partition du pays sur des bases ethniques ou religieuses.
Dans le Baltimore Sun, Joost Hiltermann, directeur pour le Proche-Orient à l'international Crisis Group de George Soros, estime que la politique des États-Unis, par ses maladresses, a créé les conditions de la partition mais que cela n'est pas souhaitable. Reprenant les accusations traditionnelles du milliardaire et des ONG qu'il finance, il accuse l'administration Bush de ne pas avoir suffisamment préparé l'action politique suite à l'invasion, ce qui aurait causé la crise actuelle.
Ex-journaliste de gauche états-unien convertit au néo-conservatisme, Christopher Hitchens accuse pour sa part Al Qaïda et Abou Moussab Al Zarkaoui d'être responsables des violences sectaires dans le Wall Street Journal. Il s'insurge même contre les auteurs qui, comme M. Hiltermann, accusent la mauvaise gestion de l'administration Bush d'être responsable de la situation. Pour lui, on risque à l'évidence une libanisation de l'Irak qui pourrait tomber sous la coupe des seigneurs de guerre claniques du fait de l'action des terroristes avivant les divisions sectaires. Il envisage une guerre de micro-factions bien plus qu'une guerre entre larges groupes ethno-religieux. Il assure que seule la présence états-unienne empêche une dégradation de la situation et rejoint donc M. Rumsfeld dans son analyse. Notons que l'auteur semble être favorable à l'unité irakienne, mais cela tranche avec la ligne du Wall Street Journal qui n'hésite pas d'ordinaire à évoquer franchement la partition de l'Irak en suivant les contours des provinces ottomanes passées. Le fait d'évoquer non pas un éclatement de l'Irak en trois mais une partition clanique, est peut-être un moyen de présenter plus tard la division en trois du pays comme un moindre mal.

Si MM. Hiltermann et Hitchens s'affrontent sur la gestion de l'invasion par l'administration Bush, ils s'accordent sur le fait que les terroristes souhaitent l'éclatement du pays.
Ils ne sont cependant pas les seuls. Ainsi, le 20 mars, dans le Jerusalem Post, l'ancien directeur général du ministère des Affaires étrangères israélien publiait sa Nième tribune en faveur de la partition de l'Irak. M. Avineri dispose traditionnellement d'une large diffusion médiatique. Il est loin d'être isolé. D'influents démocrates comme Leslie Gelb ou Peter W. Galbraith, ou des néo-conservateurs tels Richard Perle ou Douglas Feith, sont ouvertement favorables à la partition de l'Irak, tout comme une large partie de l'establishment israélien. Il s'agit d'un but de guerre non-revendiqué de l'invasion de l'Irak mais la propagande sur ce sujet a si bien fonctionné que même certains opposants à la guerre se sont laissés convaincre.
Ainsi la journaliste italienne et ancienne otage Giulana Sgrena affirme qu'elle est favorable à la division de l'Irak dans le Leipziger Volkszeitung. Elle se déclare d'abord solidaire des familles des Allemands retenus en otage en Irak et se montre rassurante sur leurs conditions de détention compte tenu de sa propre expérience. Elle assure, de façon plus surprenante, qu'elle estime qu'aujourd'hui, l'Irak est au bord de la guerre civile et de l'implosion et que la seule façon de sortir de la crise est la création de trois États ethnico-confessionnels (un Kurde, un arabe sunnite, un arabe chiite) juste après le départ des troupes états-uniennes.

Si on voit bien l'intérêt en termes de facilité de contrôle de la constitution de micro- États pour un pouvoir colonial, on voit moins en revanche ce que cela apporterait aux Irakiens en termes de sécurité et de pacification. L'Irak n'est pas divisé en trois zones de peuplement homogènes et imperméables. La division du pays sur des bases ethniques ou sectaires ne pourrait qu'aboutir à des déplacements de population, voire des nettoyages ethniques, souvent meurtriers. De plus, ces territoires seraient économiquement très hétérogènes ; les kurdes au nord et les chiites au sud bénéficieraient du pétrole tandis que les sunnites du centre seraient les parias. C'est d'ailleurs une partition économique de ce type, déjà existante dans les faits, qui envenime la situation.
Pourtant, une partie des médias s'accroche à la croyance que la division de l'Irak pourrait être une solution contre les violences, violences toujours attribuées à l'épouvantail Abou Moussab Al Zarkaoui. Mais, sur le terrain, tout le monde ne partage pas cet avis. Dans une interview au Monde, le cheikh chiite irakien Jawad Al-Khalessi avait ainsi affirmé qu'il était persuadé que Zarkaoui était mort et que son nom était utilisé par l'occupant pour exacerber les tensions ethno-religieuses. Ces pratiques ont été confirmées par la découverte en septembre 2005 de soldats britanniques déguisés en partisans de Moqtada Sadr ou plus récemment par l'arrestation d'un mercenaire états-unien en possession de bombes dans la région de Tikrit (voir la dépêche Reuters). Ces éléments devraient jeter le trouble dans les rédactions occidentales mais ces informations sont rarement relayées et n'influent pas sur la vision des analystes médiatiques occidentaux.

Il en va tout autrement dans la presse du Moyen-Orient.
Le Dr. Chandra Muzaffar, président de l'International Movement for a Just World, lance un appel dans le Tehran Times visant à la réconciliation entre chiites et sunnites. Il assure que les différences entre les communautés chiites et sunnites existent bel et bien, mais sont mineures et n'ont pas une tendance naturelle à l'envenimement. Il rappelle que par le passé, les différences doctrinales ont été exploitées par Saddam Hussein puis par l'occupant. Sans accuser formellement les forces d'occupation d'être derrière l'attentat contre la mosquée de Samarra, il recommande aux sunnites et aux chiites de s'unir pour demander la fin de l'occupation.
Dans Azzaman (journal arabophone édité à Londres), le journaliste irakien Saad Abbas estime que la problématique de la division de l'Irak est un débat importé de l'extérieur. L'auteur tente de sortir du faux débat entre unité ou division de l'Irak et pose la question : en quoi un Irak divisé servira mieux les Irakiens ou rendra leur vie plus sûr ? Le journaliste rappelle que ce n'est pas la division ou l'unité qui sont en jeu, mais la construction d'un État de droit et le respect des droits des Irakiens.
Le journaliste spécialisé dans les questions pétrolières Oussama Abdelrahmen estime, dans Arabrenewal, que la partition de l'Irak est l'expression de la volonté des États-Unis, pas une revendication irakienne. La constitution qui entérine le concept de fédération et qui pourrait déboucher sur une partition du pays n'est pas l'expression d'une volonté populaire, mais d'un processus démocratique tronqué ne faisant que légitimer les décisions de l'occupant.

Si ces analyses sont courantes dans le monde arabe et perse, elles n'ont que rarement droit de cité dans la presse dominante occidentale.

Réseau Voltaire



 

  

« Ce que nous avons obtenu en trois ans en Irak »

Auteur Donald Rumsfeld


 Membre des administrations Nixon, Ford et Reagan, Donald Rumsfeld est l'architecte de la grandeur militaire des États-unis. Il est secrétaire à la Défense de l'administration George W. Bush.
Voir notre dossier spécial à son sujet.

Sources Washington Post (États-Unis), The Age (Australie)
Référence « What We've Gained In 3 Years in Iraq », par Donald Rumsfeld, Washington Post, 18 mars 2006.
« Why we cannot retreat from Iraq », The Age, 20 mars 2006.

Résumé Beaucoup affirment que la situation en Irak ne cesse d'empirer, reprenant ainsi l'analyse de Zarquaoui et de ses associés. En réalité, les terroristes perdent du terrain en Irak. L'Histoire n'est pas constituée par les unes des journaux qui privilégient le traitement des grandes attaques.
En trois ans, nous avons sorti l'Irak d'une dictature brutale, nous avons organisé des élections, un gouvernement démocratique a été élu et une constitution adoptée malgré les menaces terroristes. L'année dernière, on a pu voir une forte augmentation de la participation sunnite au processus politique. Les cheikhs sunnites encouragent désormais la population à entrer dans l'armée irakienne. De leur côté, les terroristes veulent développer les tensions sectaires pour développer une guerre civile, mais les dirigeants communautaires irakiens veulent conserver leur pays uni. Dans le même temps, l'armée irakienne ne cesse de se développer.
Les actions terroristes retardent notre action, mais nous progressons. Aujourd'hui, comme il y a trois ans, les raisons de la guerre sont justes. Nous construisons un Irak libre et stable qui ne travaille plus avec les terroristes, ne menace plus ses voisins, ne récompense plus les familles des kamikazes et ne cherche plus à tuer des Américains. Si nous quittons l'Irak aujourd'hui, les terroristes et les saddamistes en profiteront pour prendre le pouvoir.
 

« Ma vision pour l'Irak »

Auteur Ibrahim Al-Jaafari


 Ancien opposant à Saddam Hussein réfugié en Iran, Ibrahim Al-Jaafari est Premier ministre irakien. Présenté à ce poste par la coalition chiite ayant remporté les élections en Irak, il est président du parti Dawa.

Sources Washington Post (États-Unis), The Age (Australie)
Référence « My Vision For Iraq », par Ibrahim Al-Jafari, Washington Post, 20 mars 2006.
« Tough road ahead, but we Iraqis have what it takes », The Age, 22 mars 2006.

Résumé L'élection de décembre dernier en Irak a été un moment historique pour mon pays et une preuve du courage de mon peuple. C'est par conséquent un grand honneur pour moi d'être le premier Premier ministre démocratiquement élu.
Le premier défi de mon gouvernement sera de s'attaquer au terrorisme. Nous enregistrons des succès militaires, mais le terrorisme ne peut pas être vaincu par ces seules méthodes. Nous devons intégrer toutes les communautés irakiennes. C'est dans cette logique que j'ai intégré les partisans de Moqtada Sadr dans le processus politique et désormais, ses forces n'attaquent plus les troupes de la coalition. Nous avons malheureusement connu des déconvenues. La découverte de tortures dans des prisons du ministère de l'intérieur nous a nuit, même si nous avons vite ordonné une enquête dès que je l'ai appris. Nous devons développer la formation de nos troupes, intégrer toutes les milices à l'armée et développer le système judiciaire.
Nous devons aussi reconstruire l'économie et je pense que nous pouvons y parvenir avec l'aide des forces d'occupation.
 

« Voilà pourquoi les urnes, et non les armes, triompheront en Irak »

Auteur Jack Straw


 Jack Straw est ministre travailliste des Affaires étrangères britanniques.

Sources Ha'aretz (Israel), Jordan Times (Jordanie), Libération (France), The Observer (Royaume-Uni)
Référence « Why the ballot, not the bullet, will triumph in Iraq », par Jack Straw, The Observer, 12 mars 2006.
« Irak, les urnes pas les armes », Libération, 16 mars 2006.
« Three years on, 'optimistic' on Iraq », Jordan Times, 21 mars 2006.
« Progress toward democracy », Ha'aretz, 22 mars 2006.

Résumé Je n'ai jamais douté que notre action en Irak serait difficile et je ne l'avais pas caché lors du débat parlementaire il y a trois ans, devant la Chambre des communes. Aujourd'hui encore, je constate les difficultés mais je pense que ceux qui fomentent la guerre civile en seront pour leurs frais.
Je rentre de Bagdad où j'ai rencontré un dirigeant sunnite, autrefois hostile au processus politique mais ayant changé d'avis. J'étais optimiste après cette entrevue, mais les bombardements de Samarra ont tout changé. Les terroristes ne s'en sont pas pris aux « occupants », ni aux « collabos », ni aux autres « sionistes et infidèles », mais à l'islam. Je pense cependant que l'Irak s'en sortira car cet attentat montre en réalité l'impuissance des terroristes. À chaque avancée démocratique, les terroristes ont répliqué par la violence et, souvent à ma grande surprise, la volonté du peuple l'a emporté. En novembre 2004, je ne pensais pas qu'il serait possible d'organier les élections, j'avais tort. Les élections qui ont eu lieu en janvier, suivies par l'adoption d'une Constitution en août, d'un référendum en octobre et de nouvelles élections en décembre, ont confirmé le fait que le peuple irakien aspire à la démocratie. Bon nombre de ceux qui en Irak avaient au départ esquivé le processus s'y rallient aujourd'hui. Toutes les communautés d'Irak en viennent à comprendre qu'elles auront plus de libertés et de maîtrise de leur vie que sous le règne de Saddam Hussein. Les élections de décembre n'ont donné de majorité absolue à aucun parti ni bloc politique, et la majorité des élus conviennent désormais qu'aucun groupe ne doit se saisir du pouvoir, mais que les responsabilités de l'exécutif doivent être partagées. En fait, l'Irak naît à la vie politique, une vie politique dure, mais une vie politique tout de même.
Il y a également des avancées dans le domaine de la sécurité. Les forces politiques irakiennes sont de plus en plus actives. Le passage du pouvoir des forces étrangères aux Irakiens se fera, le jour où le gouvernement irakien le souhaitera. D'ici là, les forces étrangères ont un rôle capital et je suis régulièrement frappé par leur courage.
La vaste majorité des Irakiens est résolue à ne pas laisser les terroristes se mettre en travers de la route. Les leaders savent qu'il faut changer les mentalités. Il faut qu'ils saisissent l'occasion qui se présente à eux pour former un véritable gouvernement d'union nationale. La destruction du sanctuaire Askariya de Samarra est venue montrer que les terroristes ne connaissaient que la violence et la profanation. Je suis convaincu que le peuple irakien les mettra en échec.
 

« Empêcher la désintégration de l'Irak »

Auteur Joost Hiltermann


 Ancien responsable de la division armement d'Human Right Watch, Joost Hiltermann dirige le Middle East project de l'International Crisis Group

Source Baltimore Sun (États-Unis)
Référence « Preventing Iraq's disintegration », par Joost Hiltermann, Baltimore Sun, 5 mars 2006.

Résumé Près de trois ans après le renversement du régime de Saddam Hussein, l'Irak est au bord de la guerre civile et de la désintégration. Les forces sectaires qui poussent ce processus ont été aidées par l'affaiblissement des barrières institutionnelles vitales qui retenaient la vengeance violente mais aussi par une transition politique bancale, imposée à la hâte par les États-Unis et qui encourageait la polarisation plutôt que la réconciliation.
L'attaque de la mosquée de Samarra illustre deux problèmes fondamentaux en Irak aujourd'hui : la disparition radicale des instances du droit et de maintien de l'ordre légal, intervenue quasiment à la minute où les forces états-uniennes renversaient Saddam Hussein en avril 2003. Ceci laisse le champ libre à un petit groupe d'extrémistes anti-chiites qui, en visant des civils, a créé un impact bien au delà de sa taille réelle. Le sentiment d'abandon ressenti par la communauté sunnite permet à ce groupe de rester caché en son sein.
Les extrémistes peuvent d'autant plus facilement tirer les ficelles de la haine sectaire que, depuis la fin de la guerre, le processus politique en Irak a creusé les divisions entre les Arabes sunnites d'un côté, qui formaient le gros des cadres du régime précédent et craignent maintenant d'être discriminés et les Arabes chiites de l'autre, qui forment la majorité de la population et exultent d'avoir pu enfin, après des décennies d'oppression, prendre les rênes du pouvoir.
Les États-Unis, qui ont tant investi dans la reconstruction du pays, ont aussi beaucoup fait pour en accélérer la désintégration. En imposant une transition politique au pas de course dans une société aux blessures encore vives après 30 ans de brutalités extrêmes et une absence de processus politique, elle a encouragé l'émergence de factions uniquement motivées par des agendas sectaires et ethniques.
Quatre choses doivent être encouragées pour éviter le pire :
- Les chefs politiques et religieux irakiens doivent exhorter sans relâche leurs partisans à ne pas répondre par la violence aux attaques qui ne vont pas manquer de se reproduire.
- Les responsables irakiens doivent former un gouvernement d'unité nationale qui représente véritablement les différentes composantes du pays et qui permette d'enclencher le difficile processus de guérison et de construction nationale.
- Une fois ce gouvernement constitué, il devra réviser la constitution, en modifier les articles source de division et en faire un texte d'union nationale, comme cela aurait dû être le cas dès le début. Ceci signifie éviter l'éclatement du pays en établissant un fédéralisme administratif sur la base des provinces existantes (en dehors de la région kurde) et en créant un système équitable, centralisé et indépendant de distribution des revenus, présents et futurs, tirés du pétrole et du gaz.
- Les États-Unis doivent continuer à apporter leur soutien à la constitution des nouvelles forces de sécurité irakiennes en veillant à ce qu'elles soient non-sectaires et source d'unité nationale.
Si ces démarches ne sont pas entreprises rapidement, le risque de guerre civile et de désintégration du pays est imminent. La communauté internationale ne peut pas se permettre de laisser un État mal constitué dans la région du Golfe. Elle doit tout faire pour aider les responsables politiques irakiens à remettre le pays sur la voie de la réconciliation et de l'unité.
 

« Le visage de pierre de Zarkaoui »

Auteur Christopher Hitchens

Christopher Hitchens est éditorialiste pour Vanity Fair et auteur d'essais politiques. Il y a peu, très marqué à gauche, il a claqué la porte de The Nation, dont il était le journaliste vedette, pour passer dans le camp Bush et devenir un thuriféraire de la guerre en Irak. Son dernier livre est Why Orwell Matters.

Source Wall Street Journal (États-Unis)
Référence « The Stone Face of Zarqawi », par Christopher Hitchens, Wall Street Journal, 21 mars 2006.

Résumé En février 2004, les forces kurdes ont intercepté en Irak un message de Zarquaoui à Ben Laden. Cette lettre proposait une analyse tronquée des raisons de l'invasion (« construire un grand Israël allant du Nil à l'Euphrate ») et un ingénieux plan pour créer des tensions entre chiites et sunnites pour développer une guerre sectaire. Cette lettre a été connue, commentée mais aujourd'hui, cela n'empêche pas certains d'accuser l'administration Bush d'être responsable du déclenchement d'une guerre civile.
De nombreux dirigeants sunnites et chiites travaillent à l'unité de l'Irak et veulent empêcher Zarquaoui de parvenir à ses fins. Mais l'action de Zarquaoui pourrait créer une guerre hobbesienne, une guerre de tous contre tous, comme au Liban où chaque clan avait sa milice. Au Liban, les États-Unis avaient eu le tort de soutenir les maronites, en Irak, les États-Unis doivent soutenir l'unité du pays. La présence états-unienne est la seule chose qui empêche une dégradation de la situation. Nous devons donc poursuivre notre action.
 

« La partition du pays est le seul moyen d'éviter une guerre civile »

Auteur Giuliana Sgrena


 Giulana Sgrena est journaliste italienne au quotidien Il Manifesto. Elle est ancienne otage en Irak. Periodista Italiana

Source Leipziger Volkszeitung (Allemagne)
Référence « Ex-Geisel Sgrena macht Angehörigen von deutschen Irak-Geiseln Mut », par Giulana Sgrena, Leipziger Volkszeitung, 21 mars 2006.

Résumé Je voudrais apporter un peu d'optimisme à la famille et aux collègues des deux otages de Leipzig enlevés en Irak. Si le but des ravisseurs avait été de les tuer, ils l'auraient fait tout de suite. Le fait que leur captivité dure déjà depuis deux mois est le signe que les ravisseurs sont intéressés par une solution négociée. L'an dernier, lors de mes quatre semaines de captivité, j'ai toujours été traitée humainement par mes ravisseurs.
En ce qui concerne l'avenir de l'Irak, mon optimisme est nettement plus limité. Depuis le début de la guerre, rien ne s'est amélioré, par contre beaucoup de choses ont empiré. La situation matérielle de la population est devenue si mauvaise que, pour beaucoup de personnes, les enlèvements contre rançon sont devenus une source de revenus. Le seul moyen aujourd'hui d'éviter une guerre civile est la partition de l'Irak en une zone kurde, sunnite et chiite. Mais la condition pour cela est que les troupes étrangères quittent le pays.
 

« Mettre fin à la violence sectaire en Irak »

Auteur Chandra Muzaffar


 Le Dr. Chandra Muzaffar est président de l'International Movement for a Just World (JUST), une ONG basée en Malaisie, et membre de l'International Committee for the Peace Council, une organisation religieuse défendant le dialogue œcuménique.

Source Tehran Times (Iran)
Référence « End sectarian violence in Iraq », par Chandra Muzaffar, Tehran Times, 14 mars 2006.

Résumé Le mouvement international pour un monde juste se joint aux gouvernements et aux organisations de la société civile pour réclamer la fin des violences sectaires qui ont explosé depuis l'attentat de la mosquée de Samarra le 22 février 2006. Le gouvernement transitoire irakien et les forces d'occupation ont la responsabilité de s'assurer que la loi et l'ordre seront restaurés sans délai. Les milices sunnites et chiites devraient coopérer. Si la loi et l'ordre sont rétablis, restaurer la confiance entre les sunnites et les chiites ne devrait pas être difficile. Après tout, il existe de nombreuses unions entre ces deux communautés, et la brave journaliste d'Al-Arabiyya Atwar Bahjat, tuée alors qu'elle travaillait sur les suites de l'attentat, était le fruit d'un tel mariage.
Il y a bel et bien des différences doctrinales entre sunnites et chiites mais elles sont aujourd'hui surexploitées. Ces différences avaient déjà été instrumentalisées par Saddam Hussein, puis elles l'ont été par L. Paul Bremer. Les chiites et les sunnites ne doivent pas laisser l'occupant ou leurs élites exploiter leurs différences. Ils doivent se réunir et demander la fin de l'occupation de l'Irak.
 

« Négocier le projet de division de l'Irak « 

Auteur Saad Abbas


 Saad Abbas est écrivain et journaliste irakien. Il est correspondant de plusieurs journaux arabes dont Sotaliraq et Azzaman. Il fut animateur de radio et de télévision en Irak jusqu'en 1990.

Source Azzaman (Royaume-Uni)
Référence « تسويق مشروع تقسيم العراق », par Saad Abbas, Azzaman , 3 mars 2006.

Résumé J'espère avoir tort mais je vois de nombreux signes indiquant la division de l'Irak. On essaye de faire de cette division une revendication populaire. Ainsi, ceux qui profiteront d'une telle partition, ou ceux qui l'appellent de leurs vœux, n'épargneront sûrement pas leurs efforts pour légitimer leur manœuvre.
En plein désordre local et compte tenu de la multitude de crises régionales, celle du dossier nucléaire iranien ou des relations libano-syriennes, ou même de la victoire de Hamas, la transformation de la crise politique irakienne en une calamité sociale représente une phase cruciale. Surtout que certains propagent toujours l'idée que tant que l'unité du pays ne garantit pas la sécurité des citoyens, la division reste la seule alternative.
La loyauté, ou plutôt les loyautés à différentes communautés ethniques et religieuses ont remplacé celle qu'on devait qu'à notre nation, l'Irak. De toute façon, nous ne devons pas imaginer que la lutte aveugle pour le pouvoir s'achèvera à travers la division du pays. Car ceux qui revendiquent aujourd'hui la partition chercheront, demain, un autre prétexte pour répondre à d'autres luttes pour le pouvoir, plus acharnées dans chacune des parties divisées. Le problème ne se résume pas au fait d'être avec ou contre la division. Vu que c'est un problème factice, dont l'objectif est de légitimer ce qui est illégitime, et de rendre sacré ce qu'il ne l'est pas à l'origine.
La vraie problématique est : sommes-nous pour ou contre le principe de la citoyenneté ? C'est la seule alternative libérale qui doit nous réunir, tout en remplaçant le projet de la division.
Certes, il y a une grande différence entre celui qui appelle à un « État de citoyenneté », où la souveraineté ne se fonde que sur le droit, et celui qui aspire à un État communautaire, qui se sert de l'être humain pour atteindre ses intérêts.
C'est une lutte pour le pouvoir…cela est évident, mais ce qui n'est pas évident, c'est de se trouver devant deux choix ; l'un est pire que l'autre. Désormais, nous devons choisir entre une vie non sécurisée, où le désordre et l'instabilité règnent, mais dans un pays uni. Ou opter pour une vie stable dans un pays divisé.
C'est une vérité fabriquée, puisque nous ne disposons pas de garanties que la vie sera meilleure dans un pays divisé, à part avoir en main une meilleure alternative : celle d'un État de droit.
 

« L'Irak entre la division et la perte de l'identité arabe »

Auteur Oussama Abdelrahmen

Oussama Abdelrahmen est écrivain et journaliste à Arabrenewal. Il est également l'un des membres du « cercle de développement » aux Émirats Arabes Unis, où il est spécialisé dans les affaires pétrolières.

Source Arabrenewal (Arabie saoudite)
Référence « العراق بين التقسيم وضياع الهوية العربية  », par Oussama Abdelrahmen, Arabrenewal, 23 février 2006.

Résumé Certes, plusieurs pays arabes sont sur la liste des pays à fractionner, établie par l'État sioniste et les États-Unis. L'Irak, dont le tour est venu, en fait sûrement partie. En fait, la division du pays du Tigre et de l'Euphrate avait commencé avant l'invasion états-unienne, à travers la mise en place d'un pouvoir kurde dans le Nord du pays. À l'époque cette mesure apparaissait toutefois comme légitime si nous nous basons sur le droit des grandes minorités à l'autonomie, au lieu de la séparation.
Les Kurdes, en Turquie, dont le nombre est plus grand qu'en Irak, méritent un tel privilège. Mais la Maison-Blanche les a ignorés, tout en les traitant de terroristes. C'est un paradoxe étonnant, confirmant qu'il ne s'agit pas d'offrir l'autonomie à ceux qui la méritent. Il s'agit plutôt de mettre en œuvre la vision et la volonté des néo-conservateurs, dont le but est d'enterrer l'identité arabe de l'Irak. Sans doute, l'État hébreu soutient une telle politique basée sur le principe de diviser pour régner.
Le Sud, comme le nord de l'Irak, a subi maints raids aériens avant l'invasion. C'est ainsi que la division du pays a commencé. Cela a permis aux chiites, dans le Sud, de multiplier leurs appels en faveur de la mise en place d'une fédération, qui fut un article principal dans la constitution irakienne qui reflète la politique états-unienne. Cette affaire semblait être un produit de la démocratie, qui doit permettre aux majorités de décider de leur sort. Les chiites avaient donc raison de revendiquer les mêmes avantages que les Kurdes.
Le paradoxe qui se manifeste c'est que les chiites, concentrés dans le Sud, subissent une pression états-unienne justifiée par la crainte de la Maison-Blanche qu'ils tissent des liens avec l'Iran. Quant aux Kurdes, dans le nord, ils sont sous le contrôle du gouvernement d'Ankara, qui ne cesse pas de museler leurs aspirations.
La décentralisation est sollicitée dans un cadre démocratique stable, et non la démocratie de l'occupant. De même, une certaine indépendance administrative de chacune des régions est ordonnée. Le danger réside dans la fragilité de la situation intérieure qui ouvre les portes à toutes sortes de possibilités, ce qui représente la quintessence de la crise irakienne actuellement.
Le mutisme arabe par rapport à ce qui se passe en Irak est plus inquiétant. Quelle que soit la décision états-unienne sur le sort du pays du Tigre et de l'Euphrate, les régimes arabes n'interviennent pas, comme si l'Irak ne faisait pas partie de leur nation.

http://www.voltairenet.org/article137120.html http://www.voltairenet.org/article137120.html



Samedi 25 Mars 2006

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